Les technologies numériques apportent de nouvelles opportunités pour réduire notre empreinte environnementale. Mais en parallèle elles s’avèrent polluantes. La transition numérique est-elle un nouveau cercle vicieux ou un réservoir de solutions pour la transition écologique ?

La transition numérique bat son plein : cinq milliards d’humains possèdent aujourd’hui un téléphone mobile. Comme il n’y a pas de planète B, il n’y aura sans doute pas d’avenir B. Pas de futur envisageable sans les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Est-ce un atout ou un obstacle pour cette autre transition que la communauté internationale ne peut pas rater, la transition écologique ? Si les initiatives qui prouvent que le numérique facilite la construction de solutions vertueuses pour l’environnement sont nombreuses, de multiples voix s’élèvent pour dénoncer une transition numérique qui laisse des traces.

Un pas numérique vers un monde plus écologique

Contrôler la consommation d’énergie des bâtiments, enrayer la déforestation et encourager les pratiques forestières responsables : nombreuses sont les innovations numériques dont l’impact sur le climat est positif. Pour Laur Fischer, chercheuse et ingénieure au MIT, si tel est le cas, c’est avant tout parce que les technologies numériques « permettent à des gens de travailler ensemble pour améliorer les propositions » et de trouver des solutions communes à un problème global. C’est dans cet esprit qu’elle a lancé l’initiative Climate CoLab, un projet d’intelligence collective qui permet à près de 50 000 contributeurs de travailler ensemble à l’élaboration et à la sélection de solutions contre le changement climatique.

Cette même idée anime tous ceux qui se penchent sur le potentiel des données numériques pour réussir la transition écologique. Plus de données ont été générées sur la planète en deux ans que depuis le début de l’histoire numérique : elles peuvent être mises au service de l’intérêt général et donc de la transition écologique. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture l’appelle par exemple de ses vœux : grâce à la gestion et à l’analyse d’un grand nombre de données sur le changement climatique, on peut mettre en place des systèmes d’alerte précoces et protéger les populations. Les data journalists pensent eux aussi que l’utilisation et la mise à disposition des données numériques sont des moyens de sensibiliser le plus grand nombre aux enjeux du changement climatique. Une prise de conscience collective fondamentale pour le succès de la lutte contre le changement climatique.

Le numérique peut donc devenir un des moteurs de la transition écologique. Frédéric Charles, directeur Stratégie & Innovation (SUEZ Smart Solutions), en est persuadé, mais il tire la sonnette d’alarme : « le numérique va devoir aussi répondre au problème qu’il crée en termes de déchets électroniques et de consommation énergétique ».

La transition numérique, l’envers de la solution

La transition numérique est un paradoxe environnemental : elle permet des progrès écologiques tout en provoquant une pression supplémentaire sur l’environnement. Si Internet était un pays, ce serait la sixième nation la plus consommatrice d’énergie du monde. Les data centers utilisent de l’énergie pour stocker les données générées chaque seconde par les mails, les visionnages de vidéos en ligne ou encore les géolocalisations mais surtout pour refroidir les machines : 50 % de l’énergie consommée par ces centres sert à faire baisser la température des serveurs. Mais la question de la consommation d’énergie liée au numérique se retrouve aussi dans nos habitudes quotidiennes, signale Anne-Cécile Orgerie, chercheuse au CNRS : « Les batteries [de nos téléphones] se vident en moins d’une journée, [alors qu’]il suffirait d’activer le mode économie d’énergie pour gagner jusqu’à plusieurs jours d’autonomie. »

Mais les appareils numériques ne sont pas seulement énergivores lorsqu’on les utilise ; leur fabrication épuise la planète. Les métaux indispensables à leur élaboration sont rares et nécessitent d’extraire des quantités de terre ou de roche démesurées : pour obtenir 1 kilo de lutécium, il faut traiter 1 200 tonnes de roche. L’industrie minière utilise et rejette en outre dans la nature des produits chimiques extrêmement nocifs pour l’environnement comme pour les mineurs. Une extraction de métaux rares qui a principalement lieu en Afrique et en Chine, tandis que des pays comme la France ont décidé d’interrompre leur production dans les années 1990, estimant que leur coût environnemental était trop élevé.

Et en bout de chaîne enfin, les déchets numériques sont très peu collectés, réutilisés et recyclés : en Europe, le recyclage concerne environ 20 % des composants électroniques. Pourtant, la valeur mondiale des métaux contenus dans les appareils mis au rebut est de l’ordre de 55 milliards de dollars. Et quand ils sont collectés, ils finissent souvent dans des décharges de pays en développement où ils sont triés par des collecteurs de déchets informels.

 

Impossible de savoir aujourd’hui si les innovations numériques représentent une menace ou une partie de la solution globale pour une transition écologique et énergétique réussie. Françoise Berthoud, chercheuse au CNRS, l’écrit : « il convient surtout de penser le numérique comme un outil d’aide à la transition écologique en restant conscients des défis qu’il s’agira de relever dans le monde numérique lui-même ». Mais c’est peut-être, comme le souligne le journaliste Guillaume Pitron, un changement systémique qui est nécessaire : « si nous n’allons pas vers une consommation sobre, nous continuerons indéfiniment de déplacer le problème ».

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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