La phase pilote de l’initiative « Agricultural Transformation Pathways » (ATP), menée notamment en Uruguay, a permis d’élaborer des trajectoires de développement d’une agriculture plus durable, pour transformer en profondeur le système agricole.

© Angela Rowell
© Angela Rowell

Cette tribune a été publiée en avant-première sur

Dans un contexte de raréfaction des ressources et d’accroissement de la population mondiale, élaborer dès aujourd’hui des trajectoires de transformation profonde de leurs systèmes agricoles et alimentaires prenant en compte le long terme s’impose à tous les pays, développés ou en développement. Mais comment rendre concrets des objectifs de long terme, qui pourraient inquiéter en paraissant trop radicaux ou au contraire s’avérer inefficaces pour peser sur les décisions d’aujourd’hui car trop généraux ou trop flous ? Une partie de la réponse se trouve dans les étapes clés de l’élaboration de ces trajectoires de développement durable, que l’initiative ATP, dont la phase pilote vient de s’achever, a travaillé à élaborer avec trois équipes pays.

 

Savoir où l’on va : Fixer des objectifs de long terme et les expliciter

L’élaboration de trajectoires dans les trois pays pilotes de l’initiative ATP (la Chine, l’Uruguay et le Royaume-Uni) a renforcé la conviction de l’utilité de construire la vision d’un futur souhaitable permettant de faire converger les intérêts et les stratégies des acteurs, puis de s’appuyer sur le « backcasting » (analyse rétrospective normative) afin de développer et d’expliciter des trajectoires permettant d’atteindre ce futur souhaitable.

La méthodologie élaborée par l’initiative ATP au cours de la phase pilote du projet comporte plusieurs étapes. Il s’agit tout d’abord, au travers d’une analyse de la situation de chaque pays, de déterminer les principaux défis en matière de durabilité pour les systèmes agricoles et alimentaires nationaux. Ainsi, l’équipe uruguayenne, composée de chercheurs et de décideurs politiques, a choisi de se concentrer dans un premier temps sur le secteur du bœuf, qui contribue de manière significative à l’économie du pays (en employant la moitié de la main d’œuvre du secteur agricole et en contribuant à 15% des exportations totales du pays) mais a des effets majeurs sur l’environnement (en émettant près des trois quarts des gaz à effet de serre et en mobilisant les deux tiers de la surface totale du pays). Le défi était alors de formuler des objectifs à 2030 et des stratégies permettant au secteur de maintenir sa contribution à l’économie du pays, tout en allégeant de manière notable son impact sur l’environnement.

L’équipe nationale a pour cela choisi quatre indicateurs représentatifs des priorités établies : la productivité, la surface totale dédiée à l’élevage de bœuf, l’empreinte carbone et les flux d’azote. La méthodologie développée avec les pays pilotes de l’initiative ATP a ainsi vocation à être adaptable à la situation spécifique de chaque pays, en leur permettant d’établir des priorités accordées aux indicateurs de durabilité représentatifs du changement désiré.

Afin de fixer des objectifs à 2030 pour ces quatre indicateurs et les stratégies permettant d’atteindre ces objectifs, les experts et décideurs se sont appuyés sur les pratiques des éleveurs les plus performants, membres du réseau FUCREA (Federación Uruguaya de los Grupos Crea), et ont traduit les objectifs généraux de productivité et de réduction des émissions de gaz à effet de serre en termes techniques très concrets, parlants pour les éleveurs et la filière, afin d’approfondir la discussion autour de leur faisabilité. Ainsi, l’objectif fixé d’augmenter la productivité de 25% a par exemple été associé à des indicateurs intermédiaires tels que « diminuer l’âge moyen d’envoi à l’abattoir de 38 à 25 mois », ou encore « augmenter le pourcentage de première gestation à deux ans de 50 à 75% », qui ont permis de rendre le débat plus concret.

 

mhs-fig-1
Figure 1: Objectifs finaux et intermédiaires de productivité

 

Les pratiques associées à l’augmentation de la productivité (principalement en agissant sur la composition de l’alimentation, notamment au travers de « pâturages améliorés » semés de légumineuses) contribuent également à la diminution des émissions de méthane par les troupeaux en améliorant leur métabolisme. D’autres pratiques ont également été ajoutées (non augmentation et non diminution de la surface allouée à l’élevage, plantation d’arbres, utilisation d’inhibiteurs de nitrification…) afin de compléter l’image du secteur du bœuf durable que les acteurs se fixent comme objectif à atteindre en 2030.

Il est notable que ce que ces chiffres cherchent à traduire, c’est la possibilité d’augmenter la productivité des systèmes bovins tout en maintenant leur caractère extensif. La production d’éléments concrets permettant d’en discuter est une étape préliminaire déterminante pour qu’experts et acteurs puissent se pencher sur cette image et discuter de sa cohérence et donc de sa plausibilité (notamment du paradoxe consistant à faire de « l’extensif intensif ») et de sa durabilité (d’où proviennent les éléments venant compléter l’alimentation du bétail et quelle est leur propre durabilité environnementale ?). Cette image permet d’orienter les discussions et les actions dans le secteur du bœuf, et de franchir une première étape, qui devra par la suite être complétée par un regard plus systémique sur l’ensemble du secteur (ce que demandent les ODD), par exemple sur les productions végétales destinées à l’alimentation animale.

 

mhs-fig-2
Figure 2: Objectifs environnementaux et de productivité

Discuter et mettre en œuvre les trajectoires en impliquant l’ensemble des acteurs

Les objectifs à long terme, les indicateurs de suivi (intermédiaires et finaux), ainsi que les stratégies associées, ne constituent que la première étape de développement de trajectoires de transformation des systèmes agricoles et alimentaires. Afin de poursuivre la mise en œuvre de ces dernières, les équipes pilotes du projet ATP ont conduit des analyses des leviers et des obstacles spécifiques à leurs contextes nationaux, notamment pour rendre compte des points les plus critiques et des inerties des systèmes qu’ils cherchent à faire évoluer.

L’équipe uruguayenne, au cours de son analyse, a ainsi identifié un obstacle principal – l’écart de connaissances entre les éleveurs les plus performants et le reste des éleveurs – et un levier majeur : le cadre interinstitutionnel solide reliant les différents acteurs du système (chercheurs, décideurs politiques, entreprises…). Partant de cette analyse, le gouvernement a pris la tête d’une équipe de travail (« beef task force ») réunissant l’ensemble des acteurs de la chaîne, des producteurs jusqu’aux distributeurs. L’ensemble des membres des « beef task force » se réunissent à l’échelle régionale, échangent sur les tâches et les responsabilités de chacun et participent ainsi à cette mission commune de combler l’écart de connaissances entre les éleveurs. L’expérience est actuellement en cours dans plusieurs régions uruguayennes.

Ce cadre d’analyse interrogeant systématiquement les tendances en cours, les obstacles et les leviers d’action, constitue un élément méthodologique central permettant à la fois d’identifier les points les plus critiques pour rendre la trajectoire de transformation possible, et un outil de dialogue collectif permettant à l’ensemble des acteurs de la filière d’identifier la séquence d’action la plus pertinente.

 

mhs-fig-3

 

Figure 3: Matrice stratégique détaillant les leviers et les obstacles par objectif

 

Promouvoir l’approche ATP et échanger à l’international

Forger une connaissance détaillée des trajectoires nationales de transformation permet d’appuyer les discussions nationales au travers d’approches participatives, en suscitant le débat en amont des politiques publiques, autour de questions telles que : Quelle agriculture durable voulons-nous ? Quelles trajectoires pourraient permettre d’y mener ? Quelles actions pouvons-nous planifier en ce sens ? Le cas Uruguayen permet de démontrer qu’il est possible de rendre concrètes, discutables et d’opérationnaliser les transformations profondes du secteur agricole et alimentaire.

La dimension internationale de l’initiative permet également à ces trajectoires de transformation de venir nourrir une plateforme d’apprentissage international au travers de la constitution d’un réseau d’experts et de praticiens, qui échangent sur l’expérience et les moyens concrets de rendre les systèmes agricoles et alimentaires plus durables. Il est indéniable que le contexte institutionnel Uruguayen (les liens existant entre les chercheurs et le ministère de l’Agriculture, par exemple) et la priorisation des objectifs de durabilité dans le secteur agricole par le gouvernement ont constitué des éléments clés de succès de cette initiative. Une plateforme d’apprentissage rendant compte des difficultés et facilités de chacun pourrait ainsi non seulement porter les enseignements en matière de trajectoire socio-technique de transformation agricole, mais également en matière de facteurs clés de succès de la mise en œuvre. L’ambition de l’initiative est d’encourager d’autres pays à participer au fur et à mesure de son avancement, en vue d’amorcer une dynamique de long terme. La Tunisie, la France et les Pays-Bas ont déjà rejoint l’initiative.

Pour atteindre les ODD à travers le développement agricole – l’ODD 2 en particulier, mais aussi les ODD liés aux inégalités, au climat et à la biodiversité – il apparaît nécessaire que l’ensemble des pays pose frontalement la question de la durabilité et explicite les trajectoires permettant d’y mener.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda