Le modèle de l’aide humanitaire internationale, qui repose sur les contributions volontaires d’un petit nombre de pays occidentaux, menace la capacité d’agir des ONG. Dans son dernier livre 0,03 % ! (Éditions Parole), Pierre Micheletti, président d’Action contre la faim, plaide pour une profonde transformation du mouvement humanitaire.

Des rebelles houthis du Yémen se débarrassent de colis d'aide expirés du Programme alimentaire mondial (PAM) dans la capitale Sanaa en 2019. Photo par Mohammed HUWAIS / AFP
Des rebelles houthis du Yémen se débarrassent de colis d'aide expirés du Programme alimentaire mondial (PAM) dans la capitale Sanaa en 2019. Photo par Mohammed HUWAIS / AFP

Y a-t-il un monopole occidental des ONG ?

L’aide humanitaire internationale, qui réunit 30 milliards de dollars chaque année, est portée par une vingtaine de pays presque tous membres de l’OCDE, et dont l’écrasante majorité vient d’Europe de l’Ouest ou d’Amérique du Nord. Cette enveloppe est alimentée pour les trois quarts de fonds gouvernementaux et pour un quart de fonds privés venant de donateurs issus des mêmes pays occidentaux. En outre, l’argent est distribué à des ONG internationales qui, elles aussi, sont ouest-européennes ou nord-américaines. Ce constat nous invite à nous poser deux questions : est-il satisfaisant d’un point de vue arithmétique que seuls 20 pays contribuent à l’enveloppe financière ? Et d’un point de vue politique cette fois, est-il satisfaisant que les acteurs humanitaires soient financés par un nombre restreint de pays occidentaux ? Les choix d’allocations des ressources, entre différents pays ou crises, ne sont pas neutres. Les pays donateurs l’ont compris depuis longtemps : l’humanitaire est un outil de soft power.

 

Quels sont les effets de la politisation des dons ?

Outre la réalité sociologique et les arrière-pensées politiques des pays donateurs, il émerge une nouvelle donne qui n’existait pas lorsque j’ai commencé à m’engager dans l’humanitaire. Je l’appelle la « tentation sécuritaire ». Depuis les attentats de 2001 et la montée en puissance de la lutte antiterroriste, non seulement les grandes puissances flèchent leurs financements, mais elles les assortissent d’injonctions strictes, visant à proscrire les contacts avec les groupes rebelles identifiés comme terroristes. Ces règles ont des conséquences néfastes sur le terrain puisqu’elles placent les acteurs humanitaires dans une position symbolique de non-respect des principes de neutralité et d’indépendance, et les exposent aux suspicions, voire aux violences des belligérants.

 

 

Vous parlez aussi de « tentation néolibérale » au sein du mouvement humanitaire contemporain. De quoi s’agit-il ?

Un quart de l’aide mobilisée repose sur la générosité compassionnelle d’une partie de l’opinion publique mondiale. Nous nous accommodons d’une solidarité à géométrie variable, aléatoire, mobilisée au gré des sentiments de solidarité que déclenche telle ou telle crise. C’est ce que j’appelle la tentation néolibérale. Nous avons par exemple été très réactifs après l’explosion au Liban, du fait de notre proximité culturelle et politique avec le pays, alors que l’indifférence a dominé pendant les inondations pakistanaises de 2010. La défaillance des financements publics dont pâtissent les ONG les incite à recourir toujours davantage au marketing émotionnel. Je pose donc la question : les grands maux de la planète qui affectent entre 150 et 200 millions d’individus chaque année ne devraient-ils pas être pris en charge par les États souverains ?

 

Dans le contexte de l’après-pandémie, l’aide humanitaire risque-t-elle la paralysie ?

Outre l’occidentalocentrisme, la tentation sécuritaire et la dynamique néolibérale, j’identifie un risque supplémentaire issu de la crise du Covid-19 : la « tentation de la rétraction ». Les gouvernements donateurs sortent actuellement de l’orthodoxie budgétaire, et dépensent des sommes massives pour maintenir leur économie. Cela questionne la place de ces gouvernements dans le financement de la solidarité internationale. Ne vont-ils pas prochainement réduire le volume des montants alloués à l’aide humanitaire ? Cette inquiétude est d’autant plus plausible qu’en 2019 déjà s’amorçait un ralentissement des contributions gouvernementales. En outre, la pandémie a pour corollaire une augmentation des besoins dans les pays les plus pauvres sur fond de pénuries alimentaires. La conjonction de ces deux dynamiques rend la situation préoccupante. Si l’on ne sort pas de l’équation financière actuelle, les organisations humanitaires pourraient se retrouver rapidement paralysées, incapables de se déployer dans le futur.

 

Comment sortir de ce modèle financier ?

Je plaide pour un élargissement du cercle des pays donateurs aux 100 pays que la Banque mondiale identifie comme les pays à hauts revenus. Ces pays les plus riches de la planète ont réalisé en 2018 un revenu national brut (RNB) de 80 000 milliards de dollars. Si chacun d’entre eux contribuait à hauteur de 0,03 % de son RNB, alors seraient rassemblés les 30 milliards de dollars nécessaires pour faire face aux crises humanitaires internationales. En plus des pays donateurs actuels comme les États-Unis et l’Union européenne, de nouveaux pays seraient mis à contribution comme la Chine, la Russie ou encore l’Afrique du Sud. Non seulement cette proposition peut résoudre la question du volume de l’aide, mais elle est un moyen de dépolitiser l’aide humanitaire, et de moins l’exposer aux vicissitudes et aux bras de fer qui opposent régulièrement les grandes puissances, comme cela a encore été le cas entre la Chine et les États-Unis concernant le financement de l’OMS pendant la crise du Covid-19.

Les modalités de répartition de cette enveloppe financière devraient être confiées à une instance indépendante, en particulier à l’égard des membres du Conseil de sécurité, et reconnue de tous. Elle pourrait être composée d’une représentation des Nations unies, du CICR et des ONG internationales. Nouvelle déclinaison possible du multilatéralisme, cette entité devrait être considérée comme non-parties prenantes et non alignées dans les conflits. Il est grand temps de sortir du modèle de dons volontaires d’un petit nombre de pays de l’OCDE et de mettre en place une contribution obligatoire de l’ensemble des pays les plus développés.

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction ID4D)

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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