Les pays africains sont plus que jamais face à des choix décisifs pour la construction d’un cyberespace respectueux des libertés et répondant aux besoins de leurs citoyens. C’est un chantier majeur qui attend le continent.

Un élève utilise une tablette Kio lors dans une classe à Kawangware, Nairobi, en octobre 2015. Photo par Simon MAINA / AFP
Un élève utilise une tablette Kio lors dans une classe à Kawangware, Nairobi, en octobre 2015. Photo par Simon MAINA / AFP

Les premières connexions à Internet sur le continent africain sont arrivées dès la fin des années 1990 grâce à des satellites géostationnaires. Durant la même décennie, des projets de constellations satellitaires ont aussi vu le jour. C’est dans un second temps que des câbles sous-marins ont été mis en place autour du continent ainsi que des dorsales terrestres. Les premiers câbles reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie ont été mis en activité en 2002. Plus récemment encore, des projets de drones et de ballons ont été testés et de nombreux câbles sous-marins ont été posés.

 

25 % d’internautes en Afrique subsaharienne

Ces infrastructures ont eu pour effet d’améliorer significativement l’accès à Internet et la qualité de service sur le continent. Les satellites ont ainsi permis une couverture large de réseau. Étant très onéreux, leur usage a cependant longtemps été réservé aux représentations diplomatiques, aux multinationales et aux bailleurs. Ce sont les câbles sous-marins et les premières dorsales terrestres qui ont permis d’offrir une connexion à un coût plus réduit et plus accessible.

Aujourd’hui, la Banque mondiale évoque une moyenne de 25 % d’internautes en Afrique subsaharienne, contre 60 % en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, pour une moyenne mondiale de 50,8 % (contre 82,4 % en Europe et 87,6 % en Amérique du Nord). Le Tchad n’a que 6,5 % d’internautes au sein de sa population alors que l’Afrique du Sud a passé la barre des 57 % en 2019. Les internautes africains vivent majoritairement en zone urbaine et l’accès à Internet reste très disparate selon les pays. En effet, environ 45 % des Africains vivent à plus de 10 kilomètres d’une infrastructure réseau à fibre optique.

 

Une lutte pour le contrôle des infrastructures numériques

Le contrôle des infrastructures numériques est devenu un enjeu central, autant pour les géants du numérique que pour les États. La filiale de Google Csquared installe ainsi des infrastructures numériques sur le continent africain pouvant avantager les services de Google. De la même manière, Free Basics favorise l’accès des plus démunis aux services de Facebook. De nouvelles constellations satellitaires sont prévues et deux nouveaux projets de câbles, portés par Google et Facebook, sont à l’étude. De son côté, Orange travaille sur le premier réseau panafricain de l’Ouest et a déjà permis à de nombreux usagers d’accéder à l’Internet mobile dans les zones les plus peuplées. Les besoins en souveraineté et en régulations se font de plus en plus sentir.

 

 

Quant aux États, ils taxent fortement les secteurs du numérique et des télécoms, délaissant souvent leur devoir de garantir un accès universel à leurs citoyens. Seuls 37 pays sur le continent ont mis en place un fonds d’accès universel et 14 d’entre eux (Angola, Burkina Faso, Cameroun, Cap-Vert, République démocratique du Congo, Égypte, Gabon, Liberia, Mali, Sierra Leone, Soudan, Swaziland, Tchad et Zambie) ne publient aucune information sur l’utilisation de ces fonds.

 

L’émergence d’un « autoritarisme numérique »

Plusieurs gouvernements ont promulgué des lois trop générales permettant des arrestations aléatoires et ont mis en œuvre des pratiques répressives restreignant la liberté d’expression et l’accès à l’information. Ce que l’on appelle l’« autoritarisme numérique » est en  plein essor dans des pays comme le Maroc, l’Égypte, le Nigeria, le Kenya, le Rwanda, la Guinée, la Mauritanie ou le Zimbabwe. Les dirigeants politiques utilisent des prétextes comme la pandémie de Covid-19 pour limiter encore plus l’accès à l’information et pour justifier l’élargissement de la surveillance de masse. Au Zimbabwe, une nouvelle loi sanctionne les « fausses » informations sur la pandémie par une peine pouvant aller jusqu’à 20 ans de prison. En Égypte, le gouvernement arrête des journalistes, bloque des sites d’information et emprisonne parfois des citoyens pour des publications sur les réseaux sociaux. Il en résulte un morcèlement de l’Internet appelé le « splinternet ». De plus en plus de pays entrent dans la spirale d’une course effrénée vers une cybersouveraineté qui balkanise l’Internet.

Il est ainsi légitime de se poser la question du futur visage du cyberespace en Afrique. Les géants du numérique vont-ils imposer leurs services ? Quant aux États, vont-ils se satisfaire d’un simple pouvoir de régulation, ou bien, pour certains, vont-ils être tentés d’utiliser le numérique à des fins de contrôle, de censure et de désinformation ?

 

Contre la balkanisation de l’Internet : les communs numériques

Pour lutter contre ce phénomène, les communs numériques pourraient être une solution. Un commun numérique désigne une ressource dématérialisée (logiciel, base de données, contenu numérique…) produite et entretenue collectivement par une communauté de différents acteurs. Cette ressource est gouvernée par des règles qui lui assurent son caractère collectif et partagé. On identifie deux principales caractéristiques d’un commun numérique : l’usage de la ressource par les uns ne limite pas les possibilités d’usage par les autres (la ressource est non rivale) et sa préservation ne passe pas par la réservation du droit d’usage à une communauté restreinte (la ressource est non exclusive). Parmi les exemples de communs numériques les plus évidents, on trouve le système d’exploitation Linux, le navigateur Web Firefox, l’encyclopédie en ligne Wikipedia ou encore l’application de messagerie Signal. Les communs numériques gagnent à être partagés, car cela augmente directement la valeur d’usage de la ressource et permet d’étendre la communauté qui la préservera.

Mais les communs numériques ont besoin d’un cadre de gouvernance clair pour se développer. Des fondations appuient le développement des communs numériques dans le but d’animer des communautés ou de gérer des conflits. La gouvernance y est partagée et les ressources sont accessibles à tous et publiées sous licences ouvertes dans le cas de codes sources ou de contenus numériques. Un commun numérique lutte par essence contre la balkanisation de l’Internet car il bénéficie à tous par son utilisation et son partage. La création de communs numériques peut ainsi faciliter l’accès à l’information, permettre de proposer des services adaptés aux besoins des citoyens, de créer du travail localement et de renforcer la souveraineté des États tout en évitant un morcèlement de l’Internet. Produire de nouveaux communs numériques permet aussi d’équilibrer la relation entre les géants du numérique et les États. Pour cela, il faudra imaginer ces nouveaux services, veiller à mesurer leurs impacts et en contrôler les dérives potentielles.

 

Déployer des communs numériques pour changer la donne

Des programmes panafricains d’envergures basés sur des communs numériques sont à envisager pour renforcer l’efficacité des États et répondre aux difficultés réelles des sociétés africaines. Il est possible d’explorer à moindre coût des solutions potentielles dans une multitude de secteurs comme l’éducation, le transport ou la santé en utilisant des méthodes itératives. C’est ce qui a été fait au Mali afin de créer les ressources nécessaires au déploiement de radios communautaires ou de centres informatiques ruraux. Des communs numériques ont déjà été lancés en Afrique comme la plateforme Ushahidi gérée par la fondation du même nom et la création d’une plateforme intragouvernementale au Liberia. Des partenariats public-commun ont également eu lieu comme lors de la création de l’encyclopédie hors ligne Moulin Wiki (devenue Kiwix) en créant un partenariat avec la fondation Wikimedia grâce à des fonds de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Des gouvernements cherchent également à favoriser l’utilisation des communs numériques dans leurs administrations comme à Maurice, en Afrique du Sud, en Ouganda ou en Égypte au travers de politiques favorisant l’usage de logiciels open source.

Le chantier du numérique sur le continent africain a commencé il y a plus de trente ans et se poursuit malgré les difficultés qu’ont les États à réguler ce secteur stratégique. La construction de communs numériques s’affiche clairement comme l’une des meilleures pistes pour renforcer l’efficacité des États au service des citoyens dans un cyberespace ouvert. Gardons tout de même en tête qu’il est plus facile de construire des stratégies et des programmes que d’appréhender les impacts de ceux-ci sur les sociétés. Qui aurait pu imaginer l’impact réel du Web, des téléphones portables ou des réseaux sociaux sur nos vies ? Les communs numériques déployés à grande échelle pourraient véritablement changer la donne.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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