Partout dans le monde, la privatisation de l’éducation progresse, le plus souvent en compétition avec et au détriment de l’éducation publique. L’ODD consacré à l’éducation est particulièrement ambitieux : « Assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie ». Miser sur la privatisation de l’éducation ne permettra pas de respecter cet engagement politique.

© UN Photo / JC McIlwaine
© UN Photo / JC McIlwaine

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« Développer l’offre privée » : la panacée ?

 Depuis 2000, l’accès à l’éducation primaire s’est généralisé et 35 millions d’enfants ont été scolarisés aux 4 coins de la planète. Mais les inégalités s’accentuent : les enfants les plus pauvres ont 4 fois moins de chance de fréquenter l’école et d’achever un cycle de base que les enfants les plus favorisés. L’investissement dans l’éducation dite « de base » incluant le secondaire est négligé au profit du supérieur. Selon l’UNESCO, en 2012 les pays à faible revenus ont dépensé 11 fois plus pour un étudiant supérieur que pour un élève en primaire. Cette tendance accentue la dégradation des conditions matérielles, les difficiles conditions d’enseignement et les motivations des familles à scolariser leurs enfants dans le public.

C’est sur cette faille de l’investissement public dans l’éducation de base que se développe l’offre privée. Une offre, qui peut être tantôt compensatrice d’un état de fait (manque de structures, éloignement rural, sureffectifs, problème de « rétention » sur les bancs de l’école…) tantôt concurrentielle à un système public défaillant. Elle déséquilibre alors une situation déjà inégale.

De nombreux bailleurs internationaux (Banque Mondiale, DFID, Banques régionales de développement…) et Etats  (Libéria, Ghana, Kenya…) présentent la privatisation comme une solution à la crise de l’éducation. Le Programme d’Action d’Addis Abeba appelle même le secteur privé à « s’engager comme partenaire dans le processus de développement » des pays du Sud !

Ainsi, la privatisation de l’éducation, à degrés divers, progresse partout. Son développement est particulièrement visible dans l’enseignement supérieur, à l’échelle mondiale : 1 étudiant sur 3 étudie dans le secteur privé. Le privé progresse aussi dans « l’éducation de base » en dépit de la récente promesse de 12 années d’éducation gratuite primaire et secondaire de qualité (l’ODD 4 « Education 2030). En moyenne dans la région d’Afrique subsaharienne, plus de la moitié des élèves du préscolaire et plus d’un cinquième de ceux du cycle primaire et du secondaire sont scolarisés dans des établissements privés[5] .

L’enseignement privé de type communautaire ou confessionnel est souvent apparu avant l’enseignement public et a joué un rôle important pour la plupart des Etats. Nombreux de ces établissements privés sont sous contrat avec l’Etat et ne peuvent être mis sur le même plan que les établissements libres et clandestins.  Mais, aujourd’hui, le risque est à la marchandisation de l’éducation et sa très grande diversification suivant les niveaux sociaux des élèves est réel. A côté d’écoles à haute performance pour les plus riches s’ouvrent des écoles à bas prix et peu formatrices pour les autres.

Une enquête au sein du Conseil Syndical Francophone de l’Education et de la Formation (CSFEF) a été réalisée pour la journée du 15 mars 2016 pour pour « un appel de la société civile francophone contre la marchandisation de l’éducation». Selon cette enquête, de nombreux syndicats africains signalent « des écoles chères pour les riches, des écoles moins chères pour les pauvres » et surtout des « zones de non-droit pour les personnels » où l’arbitraire prévaut. Quiconque y prend une posture revendicatrice risque le licenciement.

« Après le séisme qui a détruit la moitié des écoles du pays, les écoles privées se sont multipliées et représentent près de 90% du parc éducatif en Haïti. Ici, on peut ouvrir une école comme on ouvre une boutique (elles sont justement taxées au même titre qu’un commerce). On nomme ces écoles privées « écoles bòlèt » : comme « loterie », sport national ! Dans ces écoles, il n’y a pas de programme uniforme et certains enseignants sont sans contrat. L’Etat n’a pas les moyens de réguler ce phénomène. » Mona Bernardel, secrétaire du syndicat d’enseignants haïtien UNNOH.

 

Vers la marchandisation de l’éducation

 Maître renard a de quoi être alléché : la part du marché d’éducation privée serait de 4 trillions d’euros et elle est en augmentation !  Ce marché pourrait atteindre 7,3 trillions d’euros d’ici à 2017 selon la Société Financière Internationale .

Les « chaines commerciales » d’écoles privées dites « low cost » (la plupart émanant de multinationales anglo-saxonnes) représentent un phénomène récent et préoccupant par sa vitesse de prolifération. La chaîne américaine Bridge International Academies a ainsi créé la première école au Kenya en 2009 et elle compte aujourd’hui 400 écoles dans le pays, 80 en Ouganda, plusieurs autres au Nigéria, et elle projette en juin 2016 d’en ouvrir une centaine en Inde. Le but pour cette chaîne – et il y en a d’autres – est d’atteindre 10 millions d’élèves d’ici 2025.

Ces écoles à bas cout bénéficient d’une grande tolérance des Etats (Ghana, Kenya…) pour dispenser des contenus standardisés, de piètre qualité (les enseignants sont très peu formés ou qualifiés, les enseignants reçoivent le même cours à dispenser « prémâché » sur tablette) auprès d’enfants ciblés comme défavorisés. Sous un message marketing – mettre l’éducation à la portée de tous-  se cachent des entreprises exploitant la préoccupation des familles à offrir une bonne éducation à leurs enfants pour vendre des services, pas si abordables (en moyenne 5 $/ mois) et parfois sans conformité avec les programmes, les règles de sécurité et d’encadrement de l’Etat. C’est bien une éducation devenue produit marchand générant du profit pour ces entreprises éducatives !

 

Infographie solidarité
Infographie réalisée par Solidarité Laïque

 

Impacts de la déresponsabilisation des Etats

 La privatisation segmente le secteur éducatif (selon les confessions, les revenus des familles, …) et génère des disparités entre apprenants à l’échelle locale et régionale jusqu’à perpétuer des inégalités sociales, ethniques fortes à l’échelle d’un pays. Parfois, cela va à l’encontre de la législation relative aux droits de l’homme, notamment du principe de non–discrimination.

Le développement d’une offre privée accentue aussi l’abandon du système public par les catégories les plus favorisées et même les classes moyennes, renforçant alors les représentations souvent négatives d’une offre publique qui ne serait pas d’assez bonne qualité ainsi que la surenchère des frais de scolarité des écoles privées. Au Maroc des écoles publiques sont menacées de fermeture, alors que la part des élèves dans le privé au primaire est passée de 4 % en 1999 à 15 % en 2015. Le comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations-Unies a interpellé l’Etat en 2014 sur cette progression du privé « source de ségrégation » pour le pays ! Elle transforme la vision du droit à l’éducation, bien public pour tous, en prestation que certaines familles peuvent « consommer» avec variabilité selon leurs revenus et sur critères.

Une autre conséquence cruciale est la dégradation de la qualité de l’enseignement : ces écoles à bas coût fonctionnent comme des franchises induisant une « standardisation » des contenus, mettant à mal la diversité culturelle, linguistique et les valeurs même de l’éducation : le développement de l’esprit critique, l’autonomisation…

« La marchandisation de l’éducation a des conséquences sur le suivi des programmes : on ne sait plus quel type d’enseignants on emploie dans ces écoles ni quel type d’homme on y forme. Est-ce que nous aboutissons à la formation des citoyens ou à un autre type de formation qui mène à un désordre dans la société ? » Samuel Dembele, président de la Coalition africaine de la Campagne mondiale pour l’éducation (ANCEFA)

 

Pour atteindre l’ODD Education

Le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’éducation a réaffirmé que les Partenariats Publics- Privés ont des conséquences négatives sur l’éducation et reviennent le plus souvent à transférer des ressources du public au secteur privé (dans l’éditions, la formation, l’évaluation, …). Ce rappel s’ajoute à plus de 60 recommandations déjà émises sur ce sujet de la part des comités des Nations Unies chargées du respect des Droits de l’homme depuis 2000 !

 

Quand les Etats du Nord comme du Sud prendront- ils leurs responsabilités ?

  • En premier chef, celui de tenir leurs engagements financiers et leur devoir de financer sur fonds publics une éducation de qualité pour promouvoir une société égalitaire, solidaire et vectrice de progrès social. Concrètement : Les Etats doivent consacrer 20% de leurs dépenses à l’éducation ou au moins 6% de leur PIB ; la solidarité internationale par le biais de l’APD doit aussi être mobilisée : 10% doit être dédiée à l’éducation de base.
  • L’urgence est aussi de lutter contre la marchandisation de l’Education et empêcher la réalisation de profits sur l’éducation: pourquoi ne pas faire voter une loi au niveau national ?

A court terme, il faut stopper le développement des établissements à but lucratif, clandestins en les contraignant à respecter les normes et standards nationaux existants. Cela exige un suivi et une mise en œuvre sérieuse. A long terme, il faut garantir l’accès de tous à une éducation gratuite et de qualité, sans discriminations.

  • Il est nécessaire également de développer des recherches indépendantes d’impact du développement du secteur privé sur le système public et sur l’accès de tous à une éducation de qualité et s’assurer que les actions des acteurs privés ne soient ni contraires aux normes internationales en matière de droits ni créatrices d’autres inégalités.

Equité, qualité, chaque mot compte. La mobilisation de tous les acteurs de l’éducation (Etats, Instituions internationales, sociétés civiles, communautés éducatives) est nécessaire pour soutenir une vision de l’Education comme un bien commun qui vise l’intérêt général.

La France, mais aussi les Etats francophones sont-ils prêts à soutenir cette vision ? En acceptant le développement de l’offre privée : « soulage » -t-on véritablement les budgets publics ou encourageons-nous le désengagement de l’Etat, dont le préjudice à terme pour la société sera d’autant plus coûteux… ?

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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