Le premier rapport d’évaluation critique des Objectifs de développement durable est présenté à l’Assemblée générale des Nations unies le 24 septembre 2019. Retour sur trois messages de ce rapport avec l’un de ses auteurs, Jean-Paul Moatti.

Science for SDGs - La science pour le développement durable
Science for SDGs - La science pour le développement durable

Le Forum politique de haut niveau (HLPF) a été mandaté par l’Assemblée générale des Nations unies pour assurer le suivi de l’Agenda 2030 suite à l’adoption des Objectifs de développement durable (ODD) en septembre 2015. Il a confié à un groupe de quinze experts indépendants (IGS) le rapport quadriennal d’évaluation critique des ODD (GSDR). La première édition de ce rapport couvre la période 2015-2019 et est discutée lors de l’Assemblée générale des Nations unies de septembre 2019. Elle a fait l’objet d’une large concertation avec la communauté scientifique internationale, mais aussi avec les acteurs gouvernementaux, les représentants des secteurs public et privé et les ONG, notamment lors de forums régionaux et d’échanges réguliers dans le cadre du HLPF. Pour autant, son contenu n’a pas été négocié, c’est-à-dire qu’il découle en pleine autonomie des seuls scientifiques qui ont mené ce travail.

Trois des messages forts qui ressortent du rapport et de ses appels à l’action à court, moyen (horizon 2030) et long (au-delà de 2030) termes sont particulièrement pertinents pour orienter l’aide au développement et méritent ici d’être soulignés.

 

Évaluation des ODD : un message d’alarme et d’urgence

Un nombre limité des 169 cibles associées aux 17 ODD sont en voie d’être atteintes en 2030 : la baisse de la mortalité infantile, l’accès à l’éducation primaire, y compris pour les filles, et la réduction de l’extrême pauvreté. Entre 2010-2017, un milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté, en dépassant le seuil de 1,9 dollar par jour. Mais malgré ces succès potentiels, l’optimisme n’est pas vraiment de mise. D’abord parce que ces prévisions sont obtenues par extrapolation linéaire de la tendance actuelle vers 2030, ce qui est une projection discutable. Ensuite, parce que ces indicateurs reflètent des moyennes mondiales et masquent de grandes disparités. Par exemple, plus de la moitié de l’extrême pauvreté se concentre dans cinq pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud. Le milliard de personnes sorties de l’extrême pauvreté vivent maintenant avec entre 2 et 3 dollars par jour et demeurent vulnérables aux crises économiques, écologiques et aux situations de conflit. Enfin, parce que la littérature scientifique et les données empiriques, comme celles fournies par la comparaison internationale récemment conduite sous l’égide d’ATD-Quart Monde, soulignent les limites des indicateurs de référence. Définir l’extrême pauvreté par un simple seuil monétaire passe totalement à côté du caractère multidimensionnel de celle-ci, comme du ressenti des personnes pauvres elles-mêmes.

Non seulement la réalisation de l’écrasante majorité des cibles n’avance pas à un rythme suffisant pour assurer le succès de l’Agenda 2030, mais plusieurs objectifs présentent une claire tendance régressive. Selon les cas, les ODD n’ont pas permis de renverser les dynamiques négatives en cours là où la reprise économique après la crise mondiale de 2008 a relancé les atteintes à la détérioration de l’environnement planétaire. La régression est attestée sur des objectifs portant sur les émissions de gaz à effet de serre, l’empreinte écologique de nos modes de production, la perte de biodiversité – qui s’est même accélérée entre 2015 et 2019 – et les inégalités dont la montée est sans précédent.

 

 

Objectifs de développement durable : les flèches sont plus importantes que les boîtes

Tous les ODD sont potentiellement contradictoires et synergiques les uns avec les autres. Travailler objectif par objectif, sans tenir compte de leurs interactions, c’est prendre le risque considérable que l’amélioration de l’un se fasse au détriment des autres. Une étude récente a montré par exemple comment des politiques d’atténuation des émissions de CO₂ mal conçues pourraient provoquer une augmentation du nombre de personnes souffrant de la faim par leurs effets sur l’usage des terres. À l’inverse, de nombreuses recherches fondées sur des expériences de terrain illustrent l’exploitation positive de ces synergies entre ODD. Des travaux, auxquels a participé l’IRD, ont démontré comment les aires marines protégées sont susceptibles de mettre un terme à la surpêche et à la surexploitation des écosystèmes marins tout en garantissant les conditions de vie des communautés dépendant des ressources marines, à condition d’être gérées avec les bons niveaux de réglementation. De même, les recherches menées dans le cadre des « origines développementales de la santé et de la maladie » démontrent qu’un investissement massif dans le bien-être des enfants (de la période fœtale à l’adolescence), et en particulier dans les familles monoparentales, aurait des effets bénéfiques sur la santé des individus, et même sur l’éducation ou la productivité, toute leur vie durant.

S’engager dans des trajectoires de développement durable implique d’identifier les interactions prioritaires entre ODD à prendre en compte, de façon spécifique à chaque contexte national, régional et local. Le rapport propose six champs majeurs où exercer cette logique de transformation : l’amélioration du bien-être et des capabilités humaines, la transition vers des économies durables et équitables, la transformation vers des systèmes alimentaires et une nutrition durables, la décarbonation de la production et de l’usage de l’énergie, la promotion de villes et de systèmes périurbains durables, et la protection des communs environnementaux planétaires. Pour faciliter cette démarche, il propose de faire des ODD le cadre explicite et obligatoire des procédures budgétaires d’arbitrage interministériel et intersectoriel. Enfin, il reprend la proposition faite par l’International Development Finance Club (IDFC) d’établir au niveau onusien un mécanisme de labellisation des investissements financiers durables. Un tel mécanisme permettrait de clarifier et d’accélérer le déplacement des masses financières, publiques comme privées, vers le développement durable.

 

 

Un nécessaire changement de paradigme pour mieux mettre la science et la technologie au service du développement durable

La science de la durabilité ou sustainability science est devenue une priorité pour l’Académie américaine des sciences depuis 1999, pour son homologue chinoise depuis 2009 et, plus récemment, pour l’UNESCO. Ce champ spécifique est monté en puissance au tournant des années 2000, quand la globalisation s’est heurtée aux limites des ressources planétaires. Cette science des interactions entre environnement et sociétés recherche les moyens de créer un équilibre durable entre santé planétaire et bien-être humain. Elle s’attache à comprendre la chaîne causale des phénomènes écologiques et sociaux étudiés, à toutes les échelles. Par nature interdisciplinaire, elle a aussi pour caractéristique d’inciter les scientifiques à travailler avec les communautés et à élaborer des solutions pour et avec tous les acteurs sur le terrain.

La production scientifique consacrée à ce domaine ne cesse de croître. Pour autant, les efforts en faveur d’une science de la durabilité demeurent insuffisants et sont loin d’être à la hauteur des enjeux. Parmi les obstacles, on peut citer le fait qu’environ 60 % de la recherche et développement dans le monde relève désormais du secteur privé, dont les intérêts conduisent souvent à prioriser le court terme. Ou encore le déséquilibre Nord-Sud en matière de science et de technologie ainsi que les réticences d’une partie de la communauté scientifique à s’engager dans des débats de société majeurs.

En juillet 2019, à l’initiative du Conseil international de la science qui fédère les Académies des sciences, s’est tenue à Washington une conférence associant représentants des institutions scientifiques, agences de financement de la recherche et agences de développement. L’AFD, l’Agence nationale de la recherche (ANR) et l’IRD composaient la délégation française. Il y a eu une totale convergence de tous les acteurs sur la nécessité de maximiser l’impact des investissements dans la recherche ciblée sur les ODD, grâce au renforcement de partenariats stratégiques. Nous avons de bonnes raisons d’espérer que le renforcement en cours des collaborations entre l’AFD et l’IRD, et plus généralement entre banques de développement et recherche se révèle exemplaire pour les progrès d’une science qui contribue effectivement aux changements profonds qu’exige la sauvegarde de la planète et des sociétés humaines.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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