La Longue Marche, tiens donc ? Oui, mais pas celle du camarade Mao qui le conduisit du Jiangxi au Shaanxi. Une bagatelle de 12.000 kilomètres et 90.000 morts en prime. Non, cette longue marche-là sera celle de la République Centrafricaine pour sortir de la crise dans laquelle le pays est enfoncé. Crise qui débuta bien avant l’actuelle opération militaire de la France et de ses partenaires africains. Je me souviens, c’était en avril 1996. Accroupi derrière un mur à l’épaisseur rassurante et assourdi par les tirs tout proches de militaires mutinés contre le Président Ange Félix Patassé, je me demandais comment la RCA en était arrivée là. Réponse pas évidente, tant la situation est compliquée : un vrai millefeuille de causes anciennes ou récentes. Cela étant, il existe des pistes de solution qui devront marier aide humanitaire et aide au développement, et donner une forte priorité à l’économie.

 

Comprendre avant d’agir

Comprendre d’abord l’immédiat, car la RCA est aujourd’hui le lieu d’une triple crise : sécuritaire, politique et humanitaire.

Sécuritaire, avec ces déchainements de violence. D’un côté, les Séléka, conglomérat de bandes regroupant Centrafricains, Tchadiens et Soudanais en déshérence ou alléchés par des espoirs de butin. De l’autre, les Anti-balaka. Ces derniers mêlent militaires ralliés au président déchu, François Bozizé, et milices villageoises nées de l’insécurité dans les campagnes. Celles-ci sont en effet sous la menace des zarginas, ces bandits de grand chemin à la mode centrafricaine, des conflits entre  Peuls Mbororo camerounais et tchadiens ou entre agriculteurs et éleveurs transhumants. Sans oublier les braconniers et djanjawids venus du Soudan voisin. Fait aggravant, les premiers ciblent plutôt les chrétiens et les seconds les musulmans, ce qui fait dire à certains que le pays est plongé dans une guerre confessionnelle.

S’agissant du politique, il est malheureusement conforme au parcours de ce pays depuis son indépendance. Les changements à la tête de l’Etat empruntèrent rarement le chemin des élections. Tel est aujourd’hui le cas de  Bozizé, chassé du pouvoir en mars 2013 par les Séléka, ainsi que de  Djotodia, prié de se retirer en janvier dernier par ses parrains français et tchadiens. L’un et l’autre se sont donc exilés contre leur gré et manipulent à distance leurs partisans. Quant à la  Présidente intérimaire, Samba Panza, elle semble ne rien pouvoir contrôler.

Humanitaire enfin, puisqu’il y aurait plus de 600.000 déplacés intérieurs et quelques 200.000 réfugiés dans les pays voisins, soit presque un cinquième de la population centrafricaine. Cette situation met la RCA à égalité avec la Syrie dans le Guinness Book des records. Qui plus est, ces populations ne bénéficient que d’une aide humanitaire insuffisante, ou de pas d’aide du tout, en raison de l’insécurité qui contraint les acteurs dispensant cette aide, voire leur interdit tout une partie du territoire.

Tout cela est exact, mais il est des racines qu’il faut aller déterrer pour comprendre avant d’agir. Deux points méritent de retenir l’attention.

Le premier est que la RCA est un exemple d’échec de développement. Depuis l’indépendance, le pays peine à tirer parti de ses ressources et le sort matériel de ses populations ne s’est guère amélioré ou, si mieux il y a eu, ce fut dans le temps court séparant deux crises successives. La RCA est d’ailleurs classée au 180ème rang sur 186 selon l’Indice de Développement Humain 2013 du PNUD. Cet échec est d’abord un échec économique. Effondrement dans les années 1970 de la culture du café, échecs ultérieurs des programmes palmiers à huile et quasi-disparition de la filière coton qui faisait vivre quelques 200.000 paysans. Ainsi, hors Bangui et quelques localités secondaires, les Centrafricains restent  majoritairement des campagnards, cantonnés dans une économie rurale d’autosubsistance.  Question ressources du sous-sol, leur exploitation se limite au diamant, repliée sur l’informel du fait de politiques publiques maladroites. Quant aux entreprises du secteur moderne, leur nombre est tombé de 250 dans les années 1990 à quelques dizaines aujourd’hui.

Cet échec économique a une triple cause. La première tient à la configuration du pays, immense et sous-peuplé, ainsi qu’à son enclavement. La seconde est le résultat de l’incapacité de l’Etat à se doter de politiques adéquates et à réunir les moyens humains et financiers pour les mettre en œuvre. La troisième, enfin, est que la RCA a souvent été l’orphelin de l’aide internationale.

Cet échec du développement non seulement explique la pauvreté de l’immense majorité des populations, mais il nourrit également la violence. En effet, l’absence de perspectives d’intégration pacifique par l’emploi et/ou le revenu, pousse certains, en particulier les jeunes, vers ces activités entre rébellion et banditisme qui leur permettent de gagner de quoi vivre et de se construire un statut social.

La seconde dimension de cet échec est  à mettre au compte de l’Etat. Dire qu’il exerce peu ou mal ses missions relève de l’euphémisme. En vérité, l’Etat centrafricain est aux abonnés absents dans la majeure partie du pays. Il est vrai que la superficie de celui-ci égale celle de la France et de la Belgique réunies et que les effectifs de fonctionnaires, civils et militaires confondus, sont de l’ordre de 25.000 personnes, dont plus de 20.000 à Bangui et dans ses environs immédiats.

Cantonné dans la capitale, l’Etat centrafricain est en outre bien pauvre. Le taux de fiscalisation de la RCA est en effet de l’ordre de 9% du PIB, soit moitié moins que la moyenne des autres pays du continent africain. Le relai pour dispenser un minimum de services aux populations est donc pris, vaille que vaille, par la société civile, en particulier dans ses composantes confessionnelles, ainsi que par les ONG étrangères quand la situation sécuritaire le leur permet.

Que faire ? Non, il ne s’agit pas ici de l’ouvrage de Lénine,  pas plus que tout à l’heure de Mao Tsé-toung, mais, plus prosaïquement, des questions que se posent ceux, encore peu nombreux, qui se pressent au chevet de la RCA.

 

L’inévitable chevauchement

Bien que ces questions soient partie intégrante du traitement de la crise centrafricaine, ne seront abordés ici ni  le rétablissement de la sécurité, ni la construction d’une solution politique de sortie de crise. L’accent sera donc exclusivement mis sur les domaines où l’aide, dans ses différentes composantes, peut se déployer.

Ce déploiement devra inévitablement prendre la forme d’un chevauchement entre les étapes humanitaires et de développement, puisque ces besoins coexistent. Ainsi, l’aide devra apporter aux populations affectées ce qu’il leur faut pour survivre, et, simultanément, se préparer à accompagner leur retour, quand la sécurité le permettra, et à financer la reprise du développement. C’est là un domaine où, par exemple, l’Agence Française de Développement (AFD), au Tchad et au sud du Liban, a accumulé une certaine expérience. Un chevauchement efficace impose en outre que les interventions des uns et des autres soient étroitement coordonnées, ce qui n’est guère le cas aujourd’hui.

Chevauchement également en ce qui concerne les acteurs qu’il conviendra d’appuyer. Certes l’Etat, à proportion de la reconstitution de sa capacité à remplir ses missions, mais aussi la société civile, en particulier confessionnelle, ainsi que les ONG qui, depuis belle lurette, ont comblé le fossé séparant aide humanitaire et aide au développement.

 

Priorité à l’économie

Donner la priorité aux interventions ayant un impact économique ne signifie pas que le social doive être oublié. Mais une stratégie de sortie de crise, ayant l’ambition d’en éradiquer les racines, privilégiera l’économique, c’est-à-dire la création de revenus et/ou d’emplois.

Seules des analyses fouillées permettront de préciser la cible. Mais, d’ores et déjà, il faut, dans un premier temps, réfléchir à des programmes de DDR (Démobilisation, désarmement et réinsertion) des combattants de tous bords, malgré les échecs des interventions précédentes, ainsi que d’AGR (activités génératrices de revenus), en particulier sous forme de travaux à haute intensité de main d’œuvre. Ce sont là deux domaines où existent des opérateurs compétents, qu’ils s’agissent d’ONG ou de l’agence allemande de coopération internationale, la GIZ. De plus, l’AFD et la Banque mondiale y ont acquis une certaine expérience, notamment en finançant des projets de voiries urbaines à Bangui.

Dans l’un et l’autre cas, ce serait toutefois des interventions aux effets limités dans le temps. Il conviendra donc de les compléter par des programmes plus classiques de développement de long terme, d’abord en accompagnement du retour des populations, à mesure de la restauration de la sécurité, puis de relance des activités. Et ce en ciblant ce qu’est, et restera, l’économie centrafricaine, c’est-à-dire les activités du secteur informel, pour lequel existent des outils bien rodés tels que la microfinance,  et celles du monde rural, donc l’agriculture et l’élevage.

Cette priorité à l’économique mérite certes discussion, car certains seraient tentés de mettre l’accent sur la couverture des besoins sociaux de base, comme la santé ou l’éducation. Elle découle non seulement d’une finalité de traitement de certaines des causes profondes de la crise, mais également de l’obligation de faire des choix, sauf si les ressources apportées par l’aide étaient suffisantes pour ne pas les faire.

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