Les conséquences de la crise syrienne en Jordanie comme au Liban sont au cœur des préoccupations de Haneen Sayed, chef du programme Développement humain, pauvreté et genre au bureau libanais de la Banque mondiale.

Syrian Refugees Face an Uncertain Future. A refugee filling an application at the UNHCR registration center in Tripoli, Lebanon. Photo: Mohamed Azakir / World Bank
Syrian Refugees Face an Uncertain Future. A refugee filling an application at the UNHCR registration center in Tripoli, Lebanon. Photo: Mohamed Azakir / World Bank

Quel est l’impact le plus visible de la crise syrienne pour le Liban ?

Cet impact est multiple, et de manière générale pas très positif, malgré la qualité de l’interaction entre les deux peuples et la cohésion qui peut prévaloir. Le taux de pauvreté et de vulnérabilité a doublé, passant de 28 % avant la crise  syrienne à 50 % de la population, composée de 4 millions de Libanais, 1,5 million de Syriens et 300 000 Palestiniens. Selon les dernières estimations du Plan libanais de réponse à la crise (PLRC – Lebanese Crisis Response Plan – LCRP), environ 3,3 millions de personnes se trouvent aujourd’hui vulnérables au Liban. Cette pauvreté se voit à l’oeil nu dans le nord du pays, ainsi que dans la vallée de la Bekaa. Le moindre espace de terre disponible est utilisé par des réfugiés qui s’installent où ils peuvent, dans des bâtiments inachevés, des bidonvilles ou des installations de fortune sur des terres qu’ils louent à leurs propriétaires. Un grand besoin d’abris et de logements se fait ressentir, entre autres premières nécessités.

Le marché du travail a été lourdement impacté. L’inquiétude monte parmi les Libanais qui ont perdu leur travail, notamment chez les jeunes, qui estiment que les Syriens, parce qu’ils acceptent des tarifs deux fois moins élevés, leur livrent une concurrence très forte. Diverses études nous montrent que les réfugiés travaillent au point même que leur taux de participation sur le marché du travail est supérieur à celui des Libanais ! C’est logique, dans la mesure où partout dans le monde, les gens dans le besoin ne peuvent pas se permettre de ne pas travailler. La question est de savoir comment faire croître l’économie et créer des emplois pour tous. Ce n’est pas facile dans le contexte de conflits et d’instabilité dans la région.

 

 

En va-t-il de même en Jordanie ?

Oui, même si l’impact est atténué à cause des chiffres : les réfugiés syriens y sont moins nombreux. Le gouvernement de Jordanie estime à 1,3 million de personnes la présence syrienne sur son sol, tandis le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dénombre 670 000 réfugiés syriens enregistrés.

 

Existe-t-il un risque de radicalisation des réfugiés syriens au Liban, notamment dans le nord ?

Oui, ce risque existe et la situation s’avère assez urgente. Elle doit faire l’objet de l’attention constante et soutenue de la communauté internationale. C’est l’une des raisons pour lesquelles la Banque mondiale, les Nations unies et la Banque islamique de développement (BID) ont lancé en avril dernier un nouveau mécanisme financier, lors des réunions de printemps des institutions financières internationales à Washington, pour obtenir le plus de ressources additionnelles possibles. Le Liban a fait une demande de 2,4 milliards de dollars sur une période de cinq ans pour aider à son développement dans tous les secteurs impactés par la crise des réfugiés.

 

Quelle est la portée du rapport conjoint publié en février par la Banque mondiale et le HCR sur le développement de la Jordanie et du Liban ?

Parmi les points forts de ce rapport, je retiens cette conclusion très claire : le fait que les programmes d’aide alimentaire fonctionnent. C’est une autre question de savoir s’ils peuvent durer, mais ils contribuent clairement à réduire la pauvreté.

Le deuxième point important porte sur l’intégration des politiques des diverses agences de développement. Que fait-on ? Aucun contrat social international n’a été proposé sur les efforts à déployer face à la crise, même si des avancées ont été faites à la conférence de Londres. Il faut bien souligner que la Jordanie, le Liban et la Turquie ont déjà payé un lourd tribut à la crise syrienne, même si ces pays ont aussi reçu une aide substantielle. Cela étant, les réfugiés sont toujours pauvres.

 

 

Le rapport insiste-t-il plus sur la Jordanie que le Liban, comme certaines voix critiques le disent ?

Non, je ne suis pas sûre d’être d’accord avec cette analyse. Il faut savoir qu’en Jordanie, les données sont meilleures qu’au Liban, en raison de l’étude de pauvreté qui y est menée par les autorités.

 

Faut-il intégrer la Turquie, qui n’est pas traitée dans le rapport, à une approche régionale du développement et de l’avenir ?

Bien sûr, la Turquie doit être prise en compte, mais le problème se pose dans d’autres termes. La Turquie accueille environ 2 millions de réfugiés syriens, un chiffre plus important qu’au Liban, mais sa population comprend 75 millions de personnes, et non 4 millions comme au Liban. En outre, l’économie turque est vigoureuse et en croissance, alors que la stagnation prévaut au Liban et en Jordanie. C’est la raison pour laquelle le rapport conjoint de la Banque mondiale et du HCR se focalise sur la Jordanie et le Liban – deux pays qui sont au bord de l’effondrement sous le poids de ce lourd fardeau.

 

Est-ce la solution de développer les pays d’accueil des réfugiés autour de la Syrie, sans issue politique au conflit ?

Dès que la solution politique sera là, les agences de développement devront être prêtes. Nous devons nous préparer au “jour d’après” – s’il se produit. Ce processus sera chaotique et il pourrait ne pas y voir de clarté ni de paix totale en Syrie, mais nous pouvons tous tirer les leçons de nos expériences autour du monde dans la reconstruction et le rétablissement de la paix.

On peut se demander comment la Jordanie et le Liban ont réussi à éviter des épidémies massives avec l’afflux massif de réfugiés. Ils y sont parvenus, malgré les contraintes qui pèsent sur leurs systèmes de santé publique. La pensée autour du développement de la région doit être approfondie. Les agences d’aide multilatérales doivent renforcer les institutions locales, car ce sont elles qui vont gérer les conséquences de la crise à long terme, quand les agences internationales se seront retirées.

 

Parler de développer le Liban et la Jordanie, est-ce un moyen pour la communauté internationale et les bailleurs de fonds de contenir l’afflux de réfugiés dans ces pays ?

Cette approche me paraît problématique, dans la mesure où le Liban et la Jordanie ont fait plus que ce qu’il était permis d’attendre d’eux pour accueillir les réfugiés syriens. L’Europe discute sur l’accueil de 1 million de réfugiés sur tout un continent, alors que le Liban en a accueilli 1,5 million à lui tout seul. Si l’approche consiste à aider le Liban et la Jordanie pour contenir l’afflux des migrants syriens, des efforts accrus doivent être faits pour transférer des ressources à ces deux pays, mais aussi trouver des solutions au niveau international pour permettre le retour des réfugiés syriens.

 

 

Quelle est la priorité selon vous ?

Les pays d’accueil ont besoin d’un plus grand soutien financier et technique, sans conditionnalité de l’aide. Par exemple, la communauté internationale fait beaucoup pression sur le Liban et la Jordanie pour fournir des emplois aux réfugiés et conditionnent dans une certaine mesure leur aide par rapport à ce résultat. Comme je l’ai déjà dit, il se trouve que les réfugiés travaillent ! Plus important encore, des réalités politiques expliquent pourquoi les Libanais ne peuvent pas ouvrir leur marché du travail d’un claquement de doigt, pour des raisons qui ne sont pas seulement économiques. Encore une fois, pensez à ce qui se produit en Europe, et à la résistance qui s’y joue face à l’arrivée de réfugiés.

Une priorité importante consiste donc à fournir de l’aide concessionnelle au Liban et à la Jordanie pour les aider à atténuer l’impact du conflit syrien à moyen terme sur leur propre développement. C’est l’objectif de la nouvelle Initiative pour le financement de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Un appel aux bailleurs de fonds a été suivi d’une bonne réponse à Washington, le 15 avril, permettant de lever 800 millions de dollars de prêts concessionnels à la Jordanie et au Liban. C’est un petit pourcentage des besoins des deux pays pour cette année, et nous espérons mobiliser des fonds supplémentaires l’an prochain.

 

Pourquoi insistez-vous sur la non conditionnalité de l’aide ?

La réponse découle de votre question précédente. D’une certaine manière, l’interprétation que font les populations du Liban et de Jordanie de la conférence de Londres sur les financements à apporter face à la crise syrienne est celle-ci : “Vous gardez les migrants syriens, et on vous donne de l’argent”. Cette approche n’est pas la bonne. De manière plus générale, la communauté internationale doit s’efforcer de trouver les moyens d’arrêter la guerre. Tout dépend de la solution politique qui sera trouvée au conflit.

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