En matière d’interventions pour le développement, intervenants, chercheurs, décideurs et financeurs n’interagissent pas assez pour favoriser l’usage de résultats de recherche et d’évaluation. Le courtage en connaissances pourrait être une solution.

L’aide au développement en France réaffirmée

En l’espace de quelques semaines, le monde de l’aide au développement en France a reçu deux nouvelles importantes.

D’une part, la France va augmenter sa part d’aide au développement de 6 milliards d’euros d’ici 2022. Un milliard supplémentaire serait engagé dès le budget de 2019. Cette augmentation devrait se concrétiser par un accroissement de l’ampleur et du nombre d’interventions en faveur des populations, notamment en Afrique. Dans son discours lors de la conférence des ambassadeurs et des ambassadrices, le 27 août 2018, le président de la République a confirmé cette hausse, tout en précisant qu’une « politique ambitieuse d’évaluation sera mise en œuvre pour suivre les résultats de cette aide en toute transparence et des réorganisations profondes seront conduites autour de l’Agence française de développement ».

D’autre part, l’Agence française de développement (AFD) a rendu public son plan d’orientation stratégique 2018-2020 et annonce vouloir se positionner comme une organisation apprenante. L’ambition annoncée est que, pour « accroître la valeur ajoutée de ses opérations, le groupe AFD s’appuiera également sur la production de connaissances ». Sur la base du financement ou de la réalisation d’études et de recherches, l’AFD dit vouloir faire en sorte que ces connaissances multiples servent le « dialogue stratégique sur les politiques publiques ». Les données de recherche sont en effet essentielles pour favoriser le dialogue sur les politiques.

 

 

Il est temps de lier évaluations et interventions

Si ces deux annonces sont réjouissantes, il peut être utile de prendre un peu de distance. On pourrait en effet discourir longtemps sur le fait que malgré cette augmentation, le niveau de l’aide est encore loin des engagements internationaux de la France. Mais c’est un pas dans le bon sens qu’il faut reconnaître. De même, le besoin de plus d’évaluations est crucial. Ces évaluations devraient surtout être plus rigoureuses – ce qui ne veut pas uniquement dire plus expérimentales –, plus holistiques – et ne pas se concentrer seulement sur l’efficacité ou ne prendre en compte que les critères de l’OCDE – et plus indépendantes – c’est-à-dire réalisées par des équipes de recherche indépendantes des bailleurs et des intervenants.

Ces deux nouvelles permettent pourtant d’attirer l’attention sur un sujet encore trop peu abordé en France et dans le monde du développement en général : celui de l’utilisation des résultats des évaluations et de la recherche. Il ne s’agit évidemment pas de dévoyer la recherche et l’évaluation pour les instrumentaliser et les mettre uniquement au service des « développeurs ». Il s’agit bien d’interroger la manière dont nos travaux de recherches et d’évaluations informent les acteurs du développement et les bailleurs de fonds pour améliorer les interventions.

 

 

 

L’utilisation des résultats des évaluations et des recherches pour le développement

Le champ de la science de l’utilisation de la science est relativement récent mais nous savons assez bien que les processus linéaires et ponctuels ne fonctionnent pas. Par exemple, réaliser un simple atelier à la fin d’une évaluation pour en présenter les résultats aux responsables permet très rarement leur utilisation. Il est fini le temps où les chercheurs dictent aux acteurs de terrain ce qu’il faut faire. Mais le temps où les acteurs de terrain définissent les contours de leurs activités sans tenir compte de ce que les scientifiques en disent doit aussi être révolu. Des processus interactifs, itératifs et interprétatifs (Blake & Ottoson, 2009) doivent voir le jour.

Cependant, ces processus complexes doivent être financés et mis en place par des acteurs souhaitant s’engager dans les activités qui permettront aux chercheurs, intervenants, financeurs et décideurs de collaborer. Or, dans les deux nouvelles importantes évoquées précédemment, la mobilisation et le transfert des connaissances ne sont pas suffisamment mis en exergue. La théorie des deux communautés proposée par Caplan à la fin des années 1970 se vérifie encore trop souvent en France et vient confirmer que la distance entre les chercheurs et les responsables de projets est trop grande. Dans le domaine de l’aide au développement, les bailleurs sont un troisième acteur tout aussi éloigné.

Les chercheurs sont encore peu incités à engager des travaux dont les résultats seront utiles aux intervenants et ils sont de plus en plus souvent accaparés par des tâches administratives. En France, souvent perçue comme de l’expertise et non pas comme de la science, l’évaluation est souvent dénigrée par les milieux universitaires et celles et ceux qui veulent s’y engager isolés. Les modes de promotion de carrière et d’évaluation des chercheurs ne favorisent pas non plus cette pratique où il faut souvent construire des recommandations opérationnelles avec les acteurs. Les intervenants voient souvent les chercheurs comme de purs théoriciens éloignés des terrains d’action et ne voulant pas s’engager socialement. Ils prennent donc rarement le temps d’étudier les connaissances disponibles lorsqu’ils définissent une intervention. Et quand ils prennent le temps de les chercher et qu’ils trouvent, ces connaissances sont parfois peu accessibles, ils n’ont pas toujours les compétences pour juger de leur qualité afin de prendre une décision. Les décideurs et les bailleurs de fonds de l’aide doivent parfois faire avec les annonces politiques et financer des interventions non pertinentes. D’autres fois, ils rechignent à financer des recherches indépendantes sur les interventions qu’ils financent ou veulent absolument contrôler ce qui va en être dit. On pourrait développer plus en détail ce contexte et ces incitatifs peu propices à l’utilisation des connaissances pour ces groupes d’acteurs, sans jeter la pierre à personne en particulier. Une chose est sûre : il est certainement temps de déployer plus largement des interventions de transfert des connaissances.

 

 

Le courtage en connaissances : une intervention à déployer et tester

Il existe une fonction prometteuse pour favoriser l’utilisation des résultats de la recherche et de l’évaluation : le courtage en connaissances. Cette fonction peut être dévolue à une personne ou à une organisation. Son rôle est de créer un pont entre les trois groupes d’acteurs (chercheurs, intervenants et décideurs) pour que les interventions soient systématiquement fondées, non seulement sur leur adaptation au contexte et aux savoirs expérientiels, mais aussi sur des données de recherche et d’évaluation pour que leur efficacité pour les populations s’en trouve renforcée. Si certaines interventions sont plus efficaces que les autres, c’est certainement parce qu’on a pu en définir les activités grâce aux connaissances disponibles sur le sujet et qu’on les a adaptées au contexte de leur déploiement en mobilisant les acteurs et les populations. Pour que ce soit possible, ces trois types d’acteurs doivent se connaître, s’apprivoiser, se parler, s’influencer et se respecter, le tout pour participer à un collectif favorable aux changements.

Les cultures organisationnelles de ces groupes étant parfois très différentes, le courtage en connaissances peut être une intervention intéressante pour créer cette synergie et ce pont favorables à l’utilisation des résultats de recherche et d’évaluation. Esther McSween-Cadieux, de l’université de Montréal, termine sa thèse au cours de laquelle elle a notamment analysé une intervention de courtage en connaissances que nous avons testée avec Christian Dagenais et des partenaires nationaux au Burkina Faso. Cette recherche a permis de proposer une liste d’activités de courtage, mais aussi de qualités dont devrait disposer la personne les réalisant (voir schéma organisationnel). Le nouveau ministre de la Santé du Burkina Faso vient de créer une unité de gestion et de transfert des connaissances directement rattachée à son cabinet. L’avenir nous dira si cette innovation était stratégique et si elle a permis des interventions plus efficaces et plus équitables. Toujours est-il qu’il faut saluer cette ambition trop rare dans le monde du développement.

Je crois qu’il est éminemment important de continuer à déployer plus de recherches et plus d’interventions dans le domaine du développement. Mais je suis aussi convaincu qu’il est nécessaire – comme la recherche nous le dit – d’organiser et d’évaluer encore plus d’interventions de transfert des connaissances. Le courtage en connaissances n’est qu’une des options possibles, mais elle mérite d’être plus expérimentée.

 

Figure : activités possibles de courtage et qualités requises (source : Esther McSween-Cadieux)

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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