Jean-Michel Severino
Jean-Michel Severino

Je reviens du Kenya. L’AFD y finance, avec notamment la Banque mondiale et la BEI, un spectaculaire programme d’investissement du gouvernement en géothermie, qui constituera l’essentiel des nouvelles capacités de production d’énergie installées au Kenya. Dans ce pays, le mix énergétique d’une croissance qui s’annonce vive dans la prochaine décennie sera très pauvre en carbone.

En admirant les grandioses paysages de la vallée du Rift où courent les pipes de vapeur installés par Kengen, l’énergéticien kenyan, et ses remarquables centrales propres, j’ai réfléchi à l’ensemble de nos actions en les confrontant à cet ambitieux programme. La conviction s’est emparée de moi qu’assurément la communauté du développement n’est pas encore à la hauteur des enjeux colossaux que représente la crise environnementale globale à laquelle nous sommes confrontés, et ce alors même que nous disposons d’outils de plus en plus efficaces pour y remédier.

Nous venons certes de loin en matière de protection de l’environnement : la communauté internationale a longtemps été handicapée dans sa réponse à ce défi d’un ordre nouveau, ne disposant ni de fondement théorique consensuel, ni d’outils opérationnels satisfaisants, et moins encore de structure de gouvernance internationale permettant de coordonner les initiatives de gestion des ressources naturelles à l’échelle internationale.

Mais un tournant a eu lieu ces toutes dernières années : la publication d’une série d’études convergentes a permis d’intégrer les contraintes environnementales dans l’analyse économique dominante. Dans Où est la richesse des nations ?, la Banque mondiale a développé l’idée que le capital naturel des pays pauvres fait partie intégrante de leur patrimoine national, avec ce que cela implique en termes de valorisation et de préservation. L’Évaluation des Écosystèmes pour le Millénaire a tracé un lien direct entre environnement et développement économique, en indiquant que la dégradation de l’environnement peut saper les fondements mêmes de la croissance, affectant en premier lieu les populations les plus démunies. Enfin, les travaux du GIEC ont fourni des estimations des impacts régionaux et mondiaux du réchauffement climatique, le rapport de Nicolas Stern allant jusqu’à chiffrer le coût de l’inaction – qui pourrait atteindre jusqu’à 20 points du PIB mondial si la communauté internationale ne parvient pas à investir un pourcent de son PIB annuellement dans la réduction des émissions de gaz à effets de serre.

Les contraintes environnementales, autrefois largement exogènes à nos modèles de croissance économique, sont donc en train d’être intégrées à notre cadre d’analyse du développement. Nous disposons en quelque sorte aujourd’hui des fondements scientifiques nécessaires à la mobilisation politique. Mais nous avons aussi en nos mains une panoplie d’outils de plus en plus efficaces pour traiter cet espace laissé trop longtemps orphelin, à l’intersection entre le développement socio-économique des pays les plus pauvres et la préservation de l’environnement.

Désertification, appauvrissement des sols, assèchement de puits : nous savons que les pays les plus démunis (et en leur sein les populations les plus fragiles) sont les premières victimes du changement climatique et de la dégradation de l’environnement. Des mécanismes d’adaptation et des outils d’assurance de ces populations ont été développés ces dernières années, et je crois que nous ne sommes qu’au début des projets permettant de protéger les populations les plus fragiles contre les aléas climatiques. Les besoins de nos interlocuteurs au Sud sont tels qu’il est crucial de développer davantage notre offre de services de ce type.

Première victime des dégradations de l’environnement, le monde en développement se trouvera aussi demain, du fait de son rattrapage économique et de sa croissance démographique, largement à l’origine de la dégradation de l’environnement mondial. La Chine aurait cette année dépassé les États-Unis comme principal émetteur de gaz à effets de serre. C’est donc aussi dans le monde en développement que se jouera la bataille contre le réchauffement climatique. Soyons-en persuadés, l’humanité suffoquera si les pays émergents suivent la trajectoire d’industrialisation suivie au XIXème siècle par les pays du Nord. Ce n’est pas qu’un sujet de pays émergent, toutefois : l’Afrique, du double fait de sa croissance démographique et de la reprise de sa croissance économique, sera aussi à l’origine d’une accélération du réchauffement climatique. Combattre les émissions de CO2 concerne aussi les pays les plus pauvres. On ne peut pas établir un agenda stratégique segmenté entre l’adaptation, réservée aux seuls pays pauvres, et l’atténuation, apanage des pays émergents et des pays développés. Des outils de coopération existent entre ces derniers et les pays pauvres, à l’image des « mécanismes de développement propre » par lesquels des entreprises du Nord aident des acteurs du Sud à réduire leur empreinte environnementale. L’aide publique au développement (APD) joue aussi un rôle important en finançant en priorité des projets d’énergie propre ou en s’investissant de manière croissante dans l’agenda urbain, appelé à devenir un terrain de lutte prioritaire face à la multiplication de grandes mégalopoles pauvres et inefficaces en termes énergétiques. Mais, si ces projets ont des impacts significatifs, ils demeurent encore trop modestes pour être significatifs à l’échelle qui compte, c’est-à-dire au niveau mondial.

Enfin, je suis persuadé que certains des pays les plus pauvres de la planète feront nécessairement partie de la solution de la crise environnementale mondiale : une poignée de pays en développement sont par exemple les gardiens de la forêt tropicale, qui fournit tant de services à l’humanité – la séquestration du carbone et la protection de la biodiversité pour ne citer que les plus évidents. Des méthodes prometteuses ont été développées qui pourraient permettre à ces pays, parfois très pauvres, de jouer pleinement leur rôle de protecteur d’un patrimoine commun sans pour autant sacrifier leur développement économique. Le « paiement pour services écologiques rendus », qui se développe de façon croissante au niveau local (par exemple au Costa Rica), est selon moi une des voies d’avenir pour organiser collectivement la protection des ressources environnementales mondiales les plus essentielles à la planète dans son ensemble. Elle pourrait notamment contribuer à combattre la déforestation. Là aussi, en attendant des mécanismes innovants globaux, l’APD, en finançant la conservation des forêts, des eaux et des sols, joue un rôle pionnier.

Si nous disposons dorénavant d’un socle théorique solide liant développement et protection de l’environnement, ainsi que d’outils efficaces pour travailler à la compatibilité des exigences de croissance et de protection de l’environnement, sommes-nous alors en bonne voie pour traiter ce que j’ai appelé la « crise environnementale globale » ? Il me semble malheureusement que nous en demeurons loin. Face à un problème classique de la « tragédie des communs », il nous manque aujourd’hui une jambe essentielle au triptyque de l’action collective internationale : celle d’un système de gouvernance internationale de l’environnement capable de porter les nombreux projets fructueux à une échelle significative pour l’environnement mondial.

Pascal Lamy partageait son espoir, lors de l’inauguration de ce blog, que cet outil constitue aussi un espace d’échange d’expériences sur ce qui marche, et ce qui marche moins en matière de développement. S’il est un domaine où ces échanges peuvent aujourd’hui être fructueux, c’est bien celui-ci. Les outils que sont le paiement pour services écologiques, les mécanismes d’assurance et d’adaptation pour les populations les plus exposées aux dégradations de l’environnement, la gestion de l’urbanisation galopante ainsi que les projets de développement propre associant acteurs du Nord et du Sud sont, d’après moi, autant de pistes prometteuses que nous devrons poursuivre de front.

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