Depuis son introduction dans la région il y a quelques années, la peste porcine africaine ravage les élevages familiaux de porcs, piliers de la subsistance et de la progression sociale de nombreuses communautés.

Alors qu’aucun vaccin n’est disponible, seules des mesures strictes de biosécurité peuvent limiter la propagation de la peste porcine. Photo Getty images
Alors qu’aucun vaccin n’est disponible, seules des mesures strictes de biosécurité peuvent limiter la propagation de la peste porcine. Photo Getty images

L’introduction de la peste porcine africaine (PPA) en Chine en 2018 a été la première étape d’une diffusion extrêmement rapide de la maladie en Asie, et notamment en Asie du Sud-Est, paralysant le secteur de l’industrie porcine et provoquant une crise socio-économique sans précédent dans les pays de cette région. Dominée par les fermes familiales, la production porcine y revêt une importance majeure et occupe un rôle culturel central, tant en ce qui concerne la consommation de viande de porc que la symbolique socio-économique de cet animal.

 

La peste porcine africaine en Asie du Sud-Est : un fléau pour la filière porcine

La peste porcine africaine est une maladie hautement contagieuse. Elle affecte aussi bien les suidés sauvages que les porcs domestiques, avec un taux de mortalité avoisinant souvent les 100 %. D’après les notifications adressées à l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) par ses membres via la plateforme d’informations sanitaires WAHIS, les estimations officielles du nombre d’animaux morts ou abattus à cause de cette maladie sont considérables. Par exemple, le Viêt Nam a déclaré en 2019 une perte avoisinant les 6 millions d’animaux, total qui inclut non seulement le bilan de mortalité dans les exploitations infectées mais aussi les abattages préventifs organisés pour contenir l’extension de la maladie.

 

 

Alors qu’aucun vaccin n’est disponible, seules des mesures strictes de biosécurité peuvent limiter sa propagation : précautions renforcées lors des mouvements d’animaux et de leurs produits, gestion des animaux morts, contrôle sanitaire des marchés ou encore sensibilisation sur l’usage des déchets de cuisine pour l’alimentation des animaux. Force est de reconnaître que les éleveurs et professionnels en Asie du Sud-Est n’étaient pas préparés à mettre en place de telles mesures, et que les services vétérinaires officiels ne disposent ni de la législation adaptée, ni des moyens nécessaires pour faire face à une telle situation. La structuration de la production porcine donne quelques clés pour comprendre les conséquences socio-économiques de la maladie.

 

Familles appauvries : les conséquences socio-économiques de la peste porcine africaine

Même s’il existe des entreprises commerciales de grande envergure, les petits élevages familiaux, non spécialisés, sont majoritaires en Asie du Sud-Est. Au Myanmar, ils généreraient 95 % de la production. Une grande part de la production nationale repose donc sur le travail de familles vivant de l’élevage de quelques truies et de la vente des porcelets. En aval, les filières de valorisation sont généralement peu industrialisées et impliquent des petits intermédiaires entre les producteurs primaires et les abattoirs.

Comme dans beaucoup de pays en développement, les animaux représentent un capital, une épargne, voire un signe de richesse. Ils sont souvent gérés par des femmes qui en retirent un revenu permettant de faire face à des dépenses particulières comme les frais de scolarité des enfants ou les frais médicaux. Cette situation est similaire à celle observée dans d’autres régions comme en Afrique où les femmes jouent un rôle important dans l’élevage familial des petits ruminants.

Des pertes de production aussi importantes ont donc un effet direct d’appauvrissement des familles d’éleveurs, entraînant une dégradation de leurs possibilités d’accès aux soins et à l’éducation, et parfois une perte de statut social. L’impossibilité de contrôle à court terme de la maladie du fait de l’absence de vaccin et de la difficulté d’appliquer des mesures strictes de biosécurité contribue à un engrenage vers une pauvreté durable.

Les politiques nationales pour une éventuelle restructuration de la filière avec un abandon progressif de la production familiale au profit de structures industrielles où la biosécurité est plus facile à maîtriser pourraient être une réponse. C’est d’ailleurs une approche qui a été observée dans plusieurs pays d’Europe de l’Est. Toutefois, cette tendance transformerait un mode de vie traditionnel et des pratiques culturelles et serait un facteur supplémentaire de marginalisation des familles rurales pauvres si des alternatives ne leur sont pas offertes.

Pour le secteur de l’élevage porcin commercial à grande échelle, les pertes économiques découlent de la désorganisation du marché et des effets secondaires de mesures de lutte appliquées telles que les restrictions de mouvements des animaux et de leurs produits. Dans ce contexte, l’impact social est lié aux pertes d’emplois des travailleurs de la filière.

 

Impact sur les économies nationales : l’instabilité des marchés et les risques d’insécurité alimentaire

L’appauvrissement immédiat des familles, qu’il soit lié aux pertes de production ou d’emplois, est aggravé par les effets macroéconomiques de la crise. La viande de porc, très appréciée dans la plupart des pays du Mékong, représente une source peu coûteuse de protéines animales. Au Viêt Nam, elle compte pour près de 70 % de la viande consommée.

La diminution de la production locale, nationale et régionale génère des risques de pénurie d’approvisionnement en viande de porc, entraînant en compensation une hausse de la consommation d’autres viandes, comme la volaille notamment. Cependant, le niveau de production de la filière avicole ne permet pas d’absorber un tel accroissement de la demande. Il faut ici noter que les producteurs des autres filières animales sont aussi confrontés à des maladies sévissant de façon endémique (fièvre aphteuse, grippe aviaire…), qui limitent significativement les possibilités d’augmentation de leur productivité ainsi que les opportunités de reconversion pour les éleveurs de porcs.

La flambée des prix de la viande accentue les difficultés d’achat des consommateurs, augmentant les risques d’insécurité alimentaire pour les plus défavorisés. Au Viêt Nam, le prix au kilo de la viande de porc a quasiment doublé en l’espace de deux ans (juillet 2018-juillet 2020).

Aux impacts économiques de la peste porcine africaine s’ajoutent ceux de la crise du Covid-19 qui fragilise encore davantage les populations vivant de l’élevage ou d’activités dérivées (abattage, transformation). Les questions de santé animale sont donc à considérer comme des enjeux de santé publique pour ce qui concerne les maladies transmissibles aux humains et celles qui menacent la sécurité alimentaire, mais aussi comme des enjeux socio-économiques dès lors qu’elles peuvent avoir des conséquences sur la stabilité de certains pays.

 

Une mobilisation internationale urgente pour endiguer la propagation de la maladie

L’apparition de la peste porcine africaine en Asie du Sud-Est est récente, mais elle affecte depuis bien longtemps d’autres régions comme l’Afrique, où elle a initialement été observée. Plus récemment, elle est également devenue endémique dans plusieurs pays d’Europe. Dans cette dernière région, la maladie est relativement bien maîtrisée grâce aux compétences des services vétérinaires et à l’engagement des professionnels et des fédérations de chasse. Les enseignements acquis sont précieux pour l’Asie du Sud-Est qui a plus de difficultés à la contrôler, mais aussi pour des régions qui se préparent à sa potentielle introduction : c’est le cas du continent américain.

La peste porcine africaine est une maladie dite « transfrontalière ». Du fait de sa capacité à passer les frontières à travers les mouvements d’animaux infectés (suidés domestiques ou sauvages), de l’importation de viande transformée ou de la contamination des vêtements de simples voyageurs, son contrôle nécessite une grande vigilance. La menace est aujourd’hui mondiale et une coordination internationale est indispensable pour contenir la maladie et contribuer à l’atteinte de plusieurs Objectifs de développement durable (ODD), en particulier l’élimination de la pauvreté (ODD1) et de la faim (ODD2).

C’est dans ce contexte qu’une initiative pour le contrôle mondial de la peste porcine africaine a récemment été lancée sous l’égide du Plan-cadre mondial pour le contrôle progressif des maladies animales transfrontalières (GF-TADs), un mécanisme conjoint de l’OIE et de la FAO. Elle s’appuie sur l’expérience tirée de la lutte contre d’autres maladies, comme la fièvre aphteuse, qui a démontré l’importance d’investir dans des systèmes de santé animale solides et résilients. Il s’agit là d’une cause que l’OIE défend au quotidien auprès de ses partenaires, afin de mieux accompagner ses membres dans le renforcement des capacités nationales de leurs services vétérinaires.

 

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