Les dynamiques de marchés de bétail en Afrique de l’Ouest sont encore mal connues et peu étudiées. Pourtant, le pastoralisme constitue un élément clé de résilience et de stabilité économique dans la région du Sahel, expliquent la spécialiste du climat Lucie Royer et l’économiste Stéphanie Brunelin.

Le pastoralisme, un pilier économique majeur dans le Sahel et une source de résilience pour des populations. Photo: CE / ECHO / Anouk Delafortrie Flickr Cc
Le pastoralisme, un pilier économique majeur dans le Sahel et une source de résilience pour des populations. Photo: CE / ECHO / Anouk Delafortrie Flickr Cc

En avril 2020, le Réseau de prévention des crises alimentaires (RPCA) a sonné l’alarme sur le risque d’une crise alimentaire majeure en Afrique de l’Ouest. Cette crise annoncée est le fruit de plusieurs facteurs parmi lesquels figurent les risques sécuritaires et sanitaires, mais aussi une situation pastorale très préoccupante. D’importants déficits fourragers au Sénégal, en Mauritanie, au Mali et au Niger ont en effet été enregistrés. Couplés avec les restrictions de mobilité liées au Covid-19 qui limitent la transhumance transfrontalière et l’approvisionnement de nombreux marchés de bétail, ces déficits fourragers représentent une importante menace quant à la sécurité alimentaire de nombreux ménages dans la région.

 

Le pastoralisme, une contribution majeure à l’économie sahélienne

Le pastoralisme en Afrique de l’Ouest est caractérisé par la transhumance du bétail, permettant une adaptation constante aux contraintes climatiques et à la disponibilité des ressources (eau et pâturage principalement). Il se traduit par d’importants mouvements saisonniers reliant les bassins de production aux centres de consommation, situés dans les grandes villes de la sous-région et les pays côtiers.

Ce système de production unique constitue un pilier économique majeur dans le Sahel et une source de résilience pour des populations ayant peu bénéficié des politiques nationales de développement. Tandis que la production animale contribue en moyenne à 40 % du PIB agricole dans la région (De Haan, 2016), le pastoralisme transhumant occupe une place importante dans le secteur de l’élevage, représentant même aujourd’hui entre 70 et 90 % de l’élevage bovin au Sahel.

Outre son poids économique, le pastoralisme contribue à la résilience des populations rurales, souvent pauvres et marginalisées, qui dépendent en grande partie du bétail pour se nourrir et pour disposer d’une source de revenu. Il permet, par ailleurs, aux populations sahéliennes vivant dans des zones agroclimatiques très contraintes de valoriser leurs territoires et de faire face aux chocs grâce aux déplacements des troupeaux.

Mobilité du bétail au Sahel (Source : FAO-CIRAD, 2012 ; OECD/SWAC, 2009).

 

Le pastoralisme sahélien, moteur d’intégration et d’une stabilité régionale fragile

En l’absence de données régulières et fiables sur les stocks de bétail et leurs déplacements saisonniers, l’analyse des prix permet de nous renseigner sur l’état d’approvisionnement des marchés de bétail ainsi que sur leur évolution au cours de la saison agricole, et par conséquent sur les principales tendances pouvant affecter les ménages pastoraux.

L’analyse des prix conduite dans le cadre du programme BRACED s’est basée sur les données de prix du bétail des principaux marchés au Mali, au Burkina Faso et au Niger, grâce à un important travail de collecte de données effectué par les systèmes d’information sur les marchés nationaux et régionaux et la collaboration fructueuse avec le Centre régional Agrhymet et le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS).

 

Localisation des marchés leaders de la région

 


 

Prix relatif moyen entre pays (en logarithme)

 

Cette analyse montre des écarts moyens de prix des bovins élevés au sein de la sous-région sur la période 2008-2016, mais qui convergent progressivement, signe d’une meilleure intégration régionale des marchés de bétail depuis le début des années 2010.

Le commerce du bétail souffre de nombreux obstacles, dont les coûts élevés du transport, les coûts relatifs aux documents administratifs d’exportation et certificats vétérinaires officiels, ainsi que les taxes d’exportation. Toutefois, la convergence sous-régionale des prix indique une certaine homogénéité des prix entre marchés, garante d’une forme de stabilité économique. Cette intégration est très certainement soutenue par la transhumance, source de mobilité et d’échange de biens, de personnes et d’informations au sein des pays et de la région.

L’analyse des prix permet également de faire ressortir le rôle leader de certains marchés dont les prix courants influencent les prix futurs sur un grand ensemble de marchés au niveau national ou régional. Il ressort, par exemple, de cette analyse l’influence de certains marchés nigériens sur les marchés burkinabés et maliens comme ceux de Zinder, Tahoua et Matameye notamment. Ces marchés nigériens sont pourtant situés relativement loin de ceux qu’ils influencent – ce qui suggère que le Niger joue un rôle important dans le commerce régional du bétail du fait de son poids non négligeable en termes de production et de consommation. Ces marchés se situent, par ailleurs, sur des voies commerciales en direction du Nigeria, dont le poids économique dans la sous-région n’est plus à démontrer.

Ces marchés leaders peuvent ainsi être vus comme des baromètres permettant de prendre le pouls de l’état d’approvisionnement des marchés de bétail et d’anticiper les dynamiques de prix pouvant affecter le reste des marchés nationaux et régionaux.

 

 

Changement climatique et conflits : des menaces sérieuses pour le secteur

La récurrence des aléas climatiques extrêmes observée ces dernières années, notamment avec des sécheresses plus intenses et fréquentes, modifie les habitudes de transhumance des pasteurs, conduisant à des mouvements de plus en plus précoces qui sont sources de conflits autour de l’accès aux ressources. Le changement climatique, en conduisant à une augmentation de la fréquence des événements hydroclimatiques extrêmes (sécheresses principalement, mais également inondations), accroît la vulnérabilité de communautés pastorales déjà marginalisées. Les conflits localisés autour de l’accès aux ressources et la précarité économique des acteurs, accentuée en période de sécheresse, peuvent être alors à l’origine de conflits régionaux plus généralisés.

Les liens entre chocs climatiques, conflits et chocs économiques sont complexes mais bien réels. Le travail réalisé sur un panel de 45 marchés sur la période 2008-2016 montre que les variables climatiques et de conflits – en particulier la pluviométrie et les conflits d’origine terroriste – jouent un rôle significatif dans l’explication des dynamiques de prix et donc dans la stabilité des marchés au niveau régional.

La situation au Mali illustre clairement la complexité de ces interactions. Il a été documenté comment des groupes rebelles au Mali en 2012 contrôlaient les principaux axes de transport dans le Nord, gênant la mobilité et le commerce du bétail et entraînant une augmentation des vols et des pertes (D’Errico et al., 2017). Au niveau national, les conflits ont aussi entravé la croissance du secteur de l’élevage qui, initialement prévue à 4,4 % en 2012, a été ramenée à 0 % en raison de la crise (FMI, 2013).

 

Les marchés de bétail méritent de l’attention

Dans un contexte sociopolitique et sécuritaire instable, l’intensité et la récurrence des sécheresses, associées aux chocs économiques qui en résultent, peuvent créer une dynamique multirisque complexe, qui entrave la résilience des communautés pastorales et enracine la pauvreté et l’insécurité alimentaire à un niveau régional.

L’intégration des marchés et la transhumance sont deux facteurs essentiels de la résilience pastorale. Il existe un certain nombre de cadres pour soutenir et réglementer la transhumance, notamment le Protocole de la CEDEAO sur la transhumance et la Déclaration de Nouakchott de 2013 sur le pastoralisme (signée par six pays sahéliens : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Tchad). Ces cadres gagneraient à être revus et mis en œuvre à la lumière de la situation actuelle, afin de sécuriser les voies de transhumance. Par ailleurs, des certificats internationaux de transhumance, plus larges et englobant les pays côtiers, devraient être opérationnalisés afin d’aborder la transhumance au niveau régional.

Il est essentiel pour la stabilité du Sahel de trouver des solutions qui protègent la mobilité du bétail, préservent l’intégration des marchés et soutiennent la transformation du secteur. Des programmes tels que le PRAPS vont dans le bon sens, mais pour y parvenir, les gouvernements, les institutions régionales et les partenaires techniques et financiers ont besoin de plus d’informations sur la dynamique complexe du pastoralisme et sur les déterminants des crises pastorales au Sahel.

Les marchés de bétail n’ont pas encore bénéficié d’attentions similaires à celles des marchés céréaliers dont les dynamiques sont considérées comme des indicateurs clés de la sécurité alimentaire. Les systèmes d’information sur les marchés et les systèmes d’alertes précoces nationaux, régionaux (indicateurs de la charte PREGEC) ou globaux (Giews de la FAO, Fews Net, etc.) suivent essentiellement les prix des céréales. Ils gagneraient à poursuivre l’intégration d’indicateurs spécifiques à l’élevage, avec l’ajout des prix du bétail.

Finalement, le renforcement des politiques et des investissements en faveur du pastoralisme et de la transhumance au Sahel est essentiel pour contribuer durablement à la sécurité alimentaire, au développement économique et à la stabilité de la région.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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