Conseiller économique du chef du gouvernement marocain, Abdelghni Lakhdar revient sur le chemin parcouru vers les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) et sur les défis posés par les Objectifs de développement durable (ODD) au Maroc.

Moroccan Students School © henskechristine
Moroccan Students School © henskechristine

Quels progrès ont été faits par le Maroc en vue des OMD ?

Le Maroc a pu avancer résolument pour atteindre, voire dépasser les paliers fixés dans le cadre des OMD à l’horizon 2015. C’est le cas de la réduction de la pauvreté au niveau national dont le taux a reculé de 9,1 % à 4,2 % entre 2007 et 2011. Les inégalités sociales mesurées par l’indice de Gini et appréhendées par la consommation ont amorcé une baisse, durant la même période, passant de 0,407 à 0,388.

L’enseignement primaire est presque généralisé et le taux d’alphabétisation des 15-24 ans est en voie de l’être. De même et à tous les niveaux d’enseignement, la parité entre les sexes a connu une amélioration significative. Dans la participation politique, la proportion de sièges occupés par les femmes au Parlement est passée de 0,7 % en 1997 à 17 % en 2011.

Les taux de mortalité maternelle et infanto-juvénile ont diminué au cours de ces vingt dernières années. Le paludisme autochtone a été éradiqué avec des cas importés en nombre relativement faible, tandis que la prévalence du VIH/Sida demeure relativement faible. L’incidence de la tuberculose a été réduite à 82 nouveaux cas pour 100 000 habitants en 2014.

Enfin, l’accès des populations aux services sociaux de base s’est réalisé à une cadence plus rapide. L’accès à l’eau et à l’électricité est quasi généralisé. De même, la proportion de la population urbaine logeant dans les bidonvilles ou des habitations sommaires est passée de 9,2 % en 1994 à 5,6 % en 2014.


Comment abordez-vous les ODD au Maroc ?

Les ODD posent un défi majeur, car ils sont beaucoup plus nombreux et complexes que les OMD. L’interaction et l’articulation des ODD entre eux posent la question de la cohérence des politiques publiques.

Nous y veillons, tout en procédant au ciblage des catégories les plus vulnérables, qui ne seront pas à même de bénéficier des fruits de la croissance et de l’investissement dans le court terme. Il s’agit, entre autres, des étudiants, des femmes, des veuves, des handicapés, des chômeurs et des personnes qui vivent dans la précarité dans le monde rural.

Le champ d’application des ODD englobe le progrès social, la croissance équitable et la gestion environnementale, qui sont des enjeux liés et ne peuvent pas être abordés de manière indépendante. Par exemple, la réduction de la mortalité infantile dépendra de l’amélioration de l’éducation des femmes qui dépendra à son tour de l’amélioration des infrastructures, tout particulièrement en milieu rural.

D’où la nécessité de faire des arbitrages techniques mais surtout politiques pour optimiser les ressources financières. L’absence de compréhension de la cohérence des objectifs de développement entre eux et le manque de coordination des politiques permettant de les atteindre était l’une des grandes insuffisances de la mise en œuvre des OMD au Maroc.

Dans ce sens, nous considérons qu’il faut inscrire les ODD dans une vision intégrée et au sein du projet de développement national du Maroc, correspondant à une vision prospective de long terme 2030. Le défi essentiel est de ne laisser personne derrière. Dans ce cadre, des politiques et des programmes déjà initiés seront renforcés pour le ciblage des populations vulnérables. Nous devons faire en sorte qu’ils contribuent et qu’ils profitent de la dynamique de la croissance et du développement.


Combien de personnes ces couches vulnérables représentent-elles ?

Le Ramed, régime d’assistance médicale aux personnes économiquement démunies concerne 9 millions de personnes sur 35 millions de Marocains, soit 28 % de la population totale. Cette population bénéficie d’un programme de couverture médicale, afin de renforcer la cohésion sociale. Mais c’est aussi une population vulnérable bien identifiée qui a besoin d’être soutenue.

Face à la difficulté sur le plan politique de se mettre d’accord sur la possibilité d’offrir un filet de sécurité avec des transferts directs à une catégorie sociale assez large – et pas très bien définie -, les autorités procèdent au cas par cas, avec des programmes en fonction des groupes vulnérables bien cernés.

Dans ce cadre, le gouvernement a mis en place un certain nombre de programmes sociaux pour des populations ciblées, à travers le Fonds d’appui à la cohésion sociale (Facs). En 2015, le gouvernement a alloué à ces programmes un montant total de 3,8 milliards de dhirams. Il s’agit du Ramed, du programme Tayssir de soutien à la scolarisation des enfants, de l’Initiative royale «1 million de cartables», du soutien aux veuves en situation vulnérable et du programme d’appui aux personnes à besoins spécifiques.

L’Initiative nationale de développement humain (INDH) et le Ramed sont les deux programmes sociaux les plus importants en termes de ressources et de couverture. Outre le Ramed, près de 10 millions de personnes ont bénéficié de projets ou d’actions mis en œuvre dans le cadre de l’INDH. En revanche, les programmes plus spécifiques restent limités tant dans le nombre de bénéficiaires que dans les sommes allouées. Par exemple, malgré une progression régulière, le Programme Tayssir ne touche que 2,5 % de la population totale.

 


A quel niveau le problème de la cohérence des politiques publiques se pose-t-il ? Interministériel ? Local ?

La cohérence concerne tous les échelons : l’incohérence entre les politiques sectorielles, entres ces dernières et les politiques macroéconomiques et l’incohérence territoriale entre le national et le local. Nous sommes convaincus que la mise en cohérence des politiques publiques pourrait contribuer à débloquer les forces dynamiques de l’économie.

 


De quelle marge de manœuvre disposez-vous pour mener des politiques nationales, compte tenu des programmes internationaux qui peuvent se superposer ou se télescoper ?

Rappelons tout d’abord que les ODD sont en phase avec l’agenda de développement national du Maroc et qu’ils occupent une place de choix dans les stratégies de développement sectorielles. De même, les projets inscrits dans le cadre du programme de coopération avec la Millenium Challenge Corporation (MCC), focalisés sur l’éducation, la formation et la productivité du foncier, sont en harmonie avec les ODD.

Maintenant, pour les marges de manœuvre, il s’agit d’être progressif. Nous allons fixer des cibles à atteindre et des priorités au niveau national, en fonction de nos objectifs de développement et de notre capacité de financement.


Faut-il aborder les ODD en bloc ou se donner des priorités échelonnées dans le temps pour mieux progresser ? Si oui, quelles sont les priorités du Maroc ?

Au Maroc, les ODD se retrouvent dans une multitude de stratégies sectorielles. Le défi essentiel du gouvernement est de définir des objectifs spécifiques adaptés au contexte national en fonction de nos moyens, et de déterminer les instruments permettant de les réaliser.

Dans ce contexte, une analyse plus poussée devrait permettre de classer les priorités (cibles) s’il n’est pas possible d’accomplir tous les objectifs. Mais il est clair que pour le Maroc, le défi reste de réaliser des taux de croissance élevés, de créer des emplois, d’améliorer la qualité de son capital humain et de réduire autant que possible les inégalités.


Quels sont les principaux obstacles à l’atteinte des ODD au Maroc ?

En fait, la maîtrise de plusieurs défis importants conditionnent la réussite du pari.

Tout d’abord, il faut assurer l’appropriation et la mise en cohérence des objectifs de développement avec les priorités nationales. Ceci demande des arbitrages techniques et politiques renforçant la coordination des politiques publiques.

Le deuxième défi consiste à instaurer le cadre institutionnel du suivi-évaluation qui nous renvoie vers un troisième défi, l’amélioration la qualité et la quantité des données. De meilleures données statistiques aideront les pouvoirs publics marocains à suivre les progrès, les insuffisances et les contraintes en matière de concrétisation des ODD.

Enfin, il ne faut pas oublier le défi du financement, car les ODD doivent être dotés d’une solide assise financière. Dans ce cadre, une évaluation du coût du financement de la réalisation de tous les OMD s’avère nécessaire pour veiller à la cohérence des ODD avec la contrainte budgétaire et à la complémentarité avec les stratégies sectorielles.


Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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