Abdou Diouf
Abdou Diouf

Des premiers échanges intervenus sur ce blog, il ressort clairement que le développement y reste considéré sous un angle avant tout économique. Qu’il s’agisse des Objectifs du Millénaire, de l’aide au commerce, de l’intégration ou de l’intervention de nouveaux acteurs, tout cela relève du même implicite: il faut accroître la production, intensifier les échanges et, bien sûr, améliorer la répartition des richesses ainsi acquises, puisque le développement a pour justification de réduire la pauvreté.

Certes des inquiétudes transparaissent : que va-t-il résulter d’un changement climatique que seuls les plus riches s’obstinent à nier ? Que se produira-t-il si les inégalités persistent, voire s’aggravent, y compris dans les pays développés ? Qu’adviendra-t-il si l’aide au commerce débouche sur une marchandisation généralisée des relations entre personnes, entre peuples et sur un appauvrissement des plus faibles?Mais il semble acquis que rien de cela ne remet en cause le modèle général, ou plutôt il semble admis qu’en raison de l’élan pris d’abord par les pays industrialisés, ensuite par les pays émergents, rien ne peut plus défaire ce modèle, qui tolère la régulation des processus d’internationalisation, non leur limitation. Tout concourt à une globalisation qui, afin d’intensifier les échanges de biens et de services, afin aussi de le faire dans la transparence, multiplie les normes, dont l’accumulation constitue rien moins qu’un schéma hégémonique, mais non explicite.

Dans ce contexte, les problèmes de l’Afrique – sans doute parce qu’ils s’accompagnent de troubles et violences sans cesse renaissants – restent vus comme la manifestation d’un retard, à rattraper impérativement, par rapport au niveau atteint par les autres continents. Imputé par les uns aux conséquences des mécanismes même de l’intégration forcée de l’Afrique à l’économie mondiale – l’esclavage, la colonisation et l’exploitation des matières premières – par les autres à la méconnaissance ou au dévoiement des règles de bonne gestion et de mise en valeur admises par l’ensemble de la communauté internationale, ce retard n’a été que rarement et marginalement examiné comme l’expression d’une possible résistance à un modèle fondé sur la standardisation, l’homogénéité et l’accumulation de richesses matérielles. Parce que ce modèle est en voie de triompher dans des ensembles culturels aussi différents que l’Asie et l’Amérique du Sud, il devrait en aller de même pour l’Afrique.

Or l’histoire de l’Afrique, de mieux en mieux connue, montre que d’autres réponses furent possibles dans les rapports entre l’homme et la nature, et entre sociétés humaines. Non pas qu’il s’agisse d’un paradis perdu : la violence, la domination et les inégalités y tenaient une place toute aussi grande qu’ailleurs et les régulations étaient tout aussi insuffisantes qu’ailleurs. Mais le caractère secondaire de la circulation monétaire, la prédominance des relations personnelles et le caractère central de la tradition orale conduisaient à privilégier la constitution de réseaux sur la fabrication d’institutions, la maîtrise des flux sur l’accumulation de stocks et l’équilibre des échanges sur la concurrence entre produits.

Est-ce pour cela que cette Afrique s’est mobilisée autour de l’adoption de la Convention pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ? Est-ce aussi parce qu’il est devenu clair que le modèle de développement suivi par les pays industrialisés n’est pas viable à l’échelle de la planète ?

Toujours est-il que, face à ceux qui considèrent qu’économie et technologie constituent des déterminants fondamentaux, finissant par abolir les différences culturelles, il faut rappeler que, comme chez les êtres vivants, l’uniformisation et l’homogénéisation des cultures constituent un facteur d’appauvrissement et de faiblesse, et signifient à terme la perte du sens du risque et du défi, moteur de l’invention de nouvelles formes répondant à de nouveaux contextes.

Si aujourd’hui la globalisation, technique et financière avant tout, est un fait qui a sa propre dynamique, elle est loin d’apporter des réponses à ce qui constitue au quotidien les préoccupations et les soucis de l’homme, en quête à la fois de liberté, d’égalité et de solidarité, donc de la meilleure façon d’équilibrer les aspects contradictoires de ces trois aspirations.

Ces aspirations trouveront-elles une réponse dans la construction progressive d’un nouveau modèle ou dans la soumission au modèle dominant ? C’est le défi auquel doit répondre une jeunesse africaine qui prend clairement conscience à la fois de l’originalité de ses cultures, des métissages prometteurs et de leurs insuffisances.

Photo © OIF

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