Après six ans d’enquête, le journaliste Guillaume Pitron nous alerte sur les impacts environnementaux et sociaux des métaux rares, indispensables au développement des technologies vertes. La transition énergétique est-elle aussi vertueuse qu’on le croit ?

Les terres rares, qui font partie de la famille des métaux rares, jouent un rôle essentiel dans la transition énergétique. On les retrouve notamment dans les technologies vertes. Crédits : Cc
Les terres rares, qui font partie de la famille des métaux rares, jouent un rôle essentiel dans la transition énergétique. On les retrouve notamment dans les technologies vertes. Crédits : Cc

En nous émancipant des énergies fossiles, nous nous créons une nouvelle dépendance, selon Guillaume Pitron, une dépendance aux métaux rares, indispensables au développement des technologies vertes. Le journaliste et réalisateur, spécialiste de la géopolitique des matières premières, a enquêté pendant six ans sur les métaux rares, ces ressources aux extraordinaires propriétés dont dépend le succès de la transition énergétique et technologique. Aujourd’hui, il nous met en garde contre les impacts environnementaux et sociaux de cette nouvelle dépendance qui pourraient être plus dévastateurs encore que ceux causés par l’industrie du carbone.

 

Vous êtes un des seuls journalistes à vous intéresser à la question des métaux rares. Que sont ces métaux ?

C’est assez simple. Ce sont des métaux 1 000 à 4 000 fois moins abondants que les métaux usuels. Les métaux rares sont plus difficiles à extraire et à raffiner et demandent un outil industriel très développé. Ils sont mélangés aux métaux usuels comme le fer, l’aluminium, le zinc ou le cuivre et associés naturellement à l’écorce terrestre. Ce sont le gallium, l’indium, le graphite… Ensuite, au sein de la famille des métaux rares, on distingue les terres rares, un groupe de 17 métaux aux propriétés voisines : le scandium, l’yttrium et les quinze lanthanides.

 

Quels sont les plus gros pays producteurs de métaux rares ?

Contrairement à ce que leur appellation laisse entendre, les métaux rares sont présents partout sur terre. Mais seuls certains pays se sont spécialisés dans leur extraction. C’est le cas de la Chine qui assure 95 % de la production mondiale des terres rares et exploite des mines de tungstène, de graphite, de gallium, d’indium et de germanium. Le Kazakhstan extrait du chrome, la République démocratique du Congo (RDC) du cobalt et le Brésil du niobium. Quant au lithium, un métal abondant mais aussi essentiel à la transition numérique, ses principales mines se trouvent en Australie, au Chili, en Bolivie et en Argentine.

 

En quoi les métaux rares sont-ils indispensables dans l’économie mondiale et pour la transition énergétique et numérique ?

Tous les produits technologiques en contiennent en très petite quantité : les LED, les puces de smartphone, les écrans d’ordinateur portable… Les métaux rares sont, en quelque sorte, des additifs qui décuplent la puissance de tous ces objets que nous utilisons au quotidien. Sans leurs propriétés extraordinaires, nos technologies seraient moins puissantes, moins rapides, moins malléables. Par exemple, ce sont eux qui permettent la miniaturisation des téléphones mobiles. Ils entrent aussi dans la composition de la plupart des technologies vertes, dont la convergence avec les technologies numériques est au fondement même de la transition énergétique. Conclusion : sans métaux rares, pas d’éolienne ni de batterie de voiture électrique.

 

Quelles pourraient être les conséquences d’une pénurie à court ou moyen terme au niveau mondial ?

Les métaux rares sont utilisés dans des industries clés. Compte tenu de leur caractère stratégique, la demande va exploser dans les prochaines années. Cela provoquera inévitablement des tensions entre une forte demande et une offre relativement faible.

 

 

Je pense que la pénurie sera de court terme et qu’on trouvera toujours de nouveaux gisements. Néanmoins, cette tension soulève la question du prix économique, social et écologique que nous sommes prêts à supporter pour avoir accès à une ressource qu’il faudra chercher toujours plus loin et toujours plus profondément.

 

Justement, quelles sont les conséquences écologiques et sociales de cette course aux métaux rares ?

L’exploitation des métaux rares est extrêmement lourde d’un point de vue industriel. Le minerai doit être extrait de dizaines de kilos de roches, purifié et transformé avec des produits chimiques, lesquels sont souvent déversés dans la nature. En Chine par exemple, les dégâts sanitaires de l’extraction des métaux rares sont énormes. Les eaux usées, parfois chargées de déchets radioactifs, s’écoulent dans la nature et polluent les cours d’eau et les nappes phréatiques. Les conditions d’extraction du cobalt en RDC sont tout aussi déplorables d’un point de vue environnemental et social.

 

On le sait, la transition énergétique est indispensable. Mais peut-on l’envisager sans ces métaux rares ou réduire les conséquences néfastes de leur exploitation ?

En effet, pour limiter l’impact du dérèglement climatique, nous n’avons pas d’autres choix : il nous faut sortir du modèle des énergies fossiles émettrices de gaz à effet de serre et miser sur les énergies renouvelables. Mais ces dernières nécessitent d’utiliser des ressources dont l’extraction génère d’autres pollutions et des déchets environnementaux. Dans le meilleur des cas, elles dégradent les sols et les eaux. Il faut bien comprendre qu’on ne réglera pas la question écologique par la technologie et que, de fait, la transition énergétique nous fait passer d’une dépendance à une autre. Cependant, le progrès technologique nous permet de faire mieux avec moins. La transition énergétique doit donc s’accompagner d’une profonde réflexion sur la sobriété de nos modes de consommation. L’enjeu, c’est notamment d’allonger la durée de vie de la matière.

 

Une exploitation raisonnée des métaux rares est-elle envisageable ? Ou plutôt, peuvent-ils réellement être une opportunité économique sans entraîner un désastre écologique ?

Une agriculture raisonnée, sans pesticides, est possible. Ce qu’on peut faire dans l’agriculture, on peut le faire dans le secteur minier. Cela passe par le développement de procédés responsables. Il faudrait notamment investir pour réparer les dégâts environnementaux et sanitaires provoqués par l’activité et, à terme, faire en sorte qu’elle soit moins néfaste pour l’environnement.

Le problème, c’est qu’avec les métaux rares, les pays riches ont délocalisé la pollution et refusent de voir les conséquences environnementales catastrophiques de cette décision. Pour maîtriser les processus d’extraction, il faudrait rapatrier l’activité dans nos pays dits développés. Nous réduirions notre dépendance économique et nous en finirions avec une certaine hypocrisie consistant à consommer chez nous des biens dont la fabrication cause d’importants dégâts environnementaux à l’autre bout de la planète. Ne nous leurrons pas : l’extraction minière ne sera jamais une activité propre. Mais en renforçant sa réglementation, on peut la rendre moins sale et plus en phase avec nos ambitions écologiques. Avoir des mines chez nous serait aussi un moyen de réaliser que nos modes de consommation ont un impact direct sur l’environnement.

 

 

A retrouver aussi : 3 questions à Guillaume Pitron

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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