« Un toit, un métier, un marché », telle est la devise de « la Voûte Nubienne » (AVN). Cette ONG française préconise dans le Sahel un habitat durable et respectueux de l’environnement, sans bois, ni tôle ou béton. Entretien avec Antoine Horellou, l’un des principaux artisans de ce programme de développement.

© Antoine Horellou
© Antoine Horellou

Pouvez-vous nous présenter la Voûte Nubienne ?

La voûte nubienne vient du Haut-Nil en Egypte, la Nubie. Elle permet de réaliser des toitures rondes en briques de banco, de la terre crue séchée au soleil, sans coffrage. Cette technique n’a besoin ni de bois, ni de ciment, de fer ou de tôle ondulée, mais uniquement de la terre, disponible gratuitement et en grande quantité dans tout le Sahel. Cette technique nécessite un entretien régulier de l’enduit extérieur. Les plus anciennes voûtes nubiennes ont 3500 ans en Egypte, et 30 ans en Afrique de l’Ouest, notamment au Niger.

Nous avons 60 employés, dont une cinquantaine en Afrique (Burkina, Mali, Sénégal, Mauritanie), qui ne sont pas des maçons mais des personnes chargées d’amorcer un marché solide et autonome pour la technique VN.

Nous avons déjà contribué à la construction de 1500 bâtiments, et nous cherchons à dynamiser ce marché, sensibiliser les clients et les responsables politiques, et à accompagner les entrepreneurs locaux avec de la formation continue. Les projets de notre association portent sur des logements, mais aussi des bâtiments communautaires à usage public – écoles, dispensaires.

Nous sommes par ailleurs un incubateur de social businesses, les « maçons VN ».

Nous développons le marché de la VN en travaillant à la fois sur la demande, l’offre, et les supports au marché (Etat, collectivités, banques).

 

Pourquoi préconisez cette technique ?

A cause de la déforestation dans le Sahel et de son caractère particulièrement adapté à cet environnement et à ce climat. Comme les gens ne disposent plus de bois pour construire des bâtiments, leur seule alternative porte sur la tôle ondulée. Un matériau inadapté, car chaud le jour et froid la nuit, et relativement onéreux. La tôle ne permet pas de sortir du cercle vicieux de la pauvreté.

 

Cette technique de construction vient de l’Egypte, vous l’avez dit. D’où vient l’idée de la répliquer dans le Sahel ?

Un maçon français (Thomas Granier) et un paysan burkinabè (Séri Youlou) ont redécouvert cette technique dans une exposition à Paris, dans les années 1980. Ils la trouvaient intéressante sur le plan technique, mais aussi du point de vue social et économique. Les briques de banco ne demandent qu’un seul investissement : du travail, pour les fabriquer et les assembler.

 

Quels sont les principaux obstacles au développement de cette technique ?

Le premier porte sur la capacité de former un nombre suffisant d’artisans et d’entrepreneurs. Ils sont 330 à ce jour, un nombre qui reste insuffisant, alors que la demande est réelle. Il faut d’abord identifier des entrepreneurs qui n’existent pas en tant que tels au départ, car dans le Sahel, les maçons peuvent aussi aller aux champs… Ensuite, il faut les convaincre de l’intérêt de la voûte nubienne, car les maçons vont gagner plus d’argent en revendant de la tôle et du ciment. Il faut donc des incitations financières, du crédit, ce que nous commençons à faire.

Le second obstacle tient à l’intérêt des populations pour cette technique, qui peut paraître trop ancienne. Cet argument n’est pas recevable dans les faits, car il n’existe aucune solution quand les gens n’ont plus les moyens de s’acheter de la tôle. Les clients ont besoin d’une incitation financière sous forme de subvention pour vaincre ces réticences. En tant que tel, leur faible pouvoir d’achat n’est pas une entrave. La technique de la voûte nubienne ne nécessite pas beaucoup d’argent, mais plutôt du travail pour fabriquer les briques.
Troisième obstacle : le fait que les critères environnementaux et sociaux restent peu intégrés dans les appels d’offres des Etats du Sahel, qui portent le plus souvent sur des constructions « en dur » avec des matériaux classiques de construction.

 

Comment les surmonter ?

 Nous allons devoir subventionner directement les maçons et renforcer nos actions de plaidoyer auprès des pouvoirs publics. Si plus de constructions communautaires étaient réalisées en voûte nubienne, nous pourrions former plus rapidement un plus grand nombre de maçons.

Pour que ce changement arrive, AVN est porteuse du Manifeste pour l’habitat de qualité en Afrique sahélienne déjà signé par de nombreuses personnalités dont Nicolas Hulot, et de la Charte pour une construction responsable à destination des diverses agences et ONG au développement, visant à intégrer les critères sociaux et environnementaux dans le choix des bâtiments construits.

En ce qui concerne l’intérêt des populations pour la technique, nous pensons qu’il faut proposer aux clients potentiels des solutions de financement. Des tests de crédits ont été faits sur une trentaine de clients au Burkina avec des institutions de microfinance (IMF). La construction en banco se fait sur la saison sèche, entre janvier et mai, quand les paysans ne sont pas occupés aux champs. Grâce au crédit, les maçons et les clients peuvent se faire remplacer aux champs pour se consacrer à la construction de matériaux sur une plus longue période.

Quand à l’aspect environnemental et social des appels d’offres, nous menons là encore des actions de plaidoyer auprès des ministères de l’Education, de l’Agriculture et de la Santé. Nous insistons sur l’avantage financier de ces constructions, moins chères que les autres. Une salle d’alphabétisation dans un village peut coûter moins de 1000 euros pour 30 mètres carrés avec la technique de la voûte nubienne, à raison d’environ 30 euros de cash en gros œuvre par mètre carré. La communauté peut apporter gratuitement tout le matériel et la main d’œuvre non qualifiée. Ce prix peut être multiplié par dix si l’on opère en ville, où il faut transporter la terre et recruter de la main d’oeuvre.

 

Quels sont les trois principaux défis pour la Voûte nubienne dans les années à venir ?

 Le premier défi porte sur l’émergence de social-businesses VN performants. Le potentiel de demande est là, mais beaucoup reste à faire du côté de l’offre : sur les 330 maçons que nous avons formés, une centaine sont chefs de chantier, mais moins d’une dizaine sont de véritables entrepreneurs et une minorité dispose d’un statut déclaré et d’une capacité de répondre à des appels d’offre publics.

Si l’on veut toucher rapidement des millions de bénéficiaires, nous devons nous rapprocher des grands groupes du secteur du bâtiment. Avec Eiffage Sénégal, qui construit des routes, nous avons par exemple réalisé une salle de prières sur l’autoroute entre Dakar et Thiès. Il faudrait poursuivre ensemble des projets plus ambitieux, par exemple de centaines de logements sociaux dans la région de Thiès, qui regorge de ressources en matériaux locaux, permettant de dynamiser la formation des artisans VN. Les entreprises de BTP auraient tout intérêt à concevoir des projets VN qui pourraient faire baisser les coûts, mais leur apporter des points sociaux et environnementaux leur permettant de gagner les appels d’offre !

Troisième défi : nous cherchons à monter avec nos partenaires un fonds à impact, comme le fait Danone avec le fonds Livelihoods, ou Schneider avec le Fonds Energie Venture. Pour l’instant, notre budget annuel de 1 million d’euros provient pour moitié de fonds publics, avec des subventions de l’Agence française de développement (AFD), mais aussi du Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM). L’autre moitié de nos ressources provient du secteur privé, avec des fondations de grandes entreprises comme Hermès ou Eiffage. Un tel fonds permettrait d’assurer la pérennité de nos financements, avec une rentabilité économique possible, par le biais du crédit aux maçons et aux clients.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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