Alors qu’a lieu à Lyon la 6e Conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial, entretien avec Bintou Dembele et Aliou Sylla, responsables d’Arcad-Sida et de Coalition Plus , acteurs clés de la lutte contre le VIH/sida en Afrique de l’Ouest.

Pour lutter contre le VIH/sida, il faut renforcer d'urgence les systèmes de santé en Afrique de l’Ouest. © Harandane Dicko / AFD
Pour lutter contre le VIH/sida, il faut renforcer d'urgence les systèmes de santé en Afrique de l’Ouest. © Harandane Dicko / AFD

Le Fonds mondial évoque régulièrement la fin de ses financements dédiés aux personnels chargés de la prise en charge des malades du sida, arguant que les gouvernements locaux doivent prendre le relais de la lutte contre le VIH. Qu’en est-il ?

Aliou Sylla : Cela fait trois ans qu’on en parle, comme à chaque fin de cycle de financements. Il faut savoir qu’au Mali, Arcad-Sida assure la prise en charge d’environ 50 % de ces personnels dédiés à la prévention et à la lutte contre le VIH/sida. Cette association joue de facto un rôle d’employeur, avec le feu vert de l’État malien. La fin des financements du Fonds mondial poserait donc un problème d’ordre administratif, mais pas seulement : tous les savoirs issus de l’expérience acquise par ces professionnels, risqueraient de disparaître avec leur licenciement.

Bintou Dembele : Nous avons ouvert un premier centre de soins en 1996, à une époque où la prise en charge des malades n’était pas très développée dans les structures publiques. Ce centre a, en quelque sorte, été victime de son succès. Toutes les personnes dépistées porteuses du VIH au Mali étaient orientées vers cette structure. Nous avons alors commencé à former les ressources humaines nécessaires, toujours avec la bénédiction des autorités. Mais celles-ci n’ont pas pris le relais et nos unités de soins et de prise en charge du VIH ont continué de fonctionner avec des personnels payés par le Fonds mondial.

Nous avons un problème de taille : au Mali, et plus largement en Afrique de l’Ouest, nous disposons de trois fois moins de personnels qualifiés que le reste du continent. Or pour que les malades et les personnes porteuses du VIH bénéficient des traitements antirétroviraux mis à disposition, il faut bien que quelqu’un les prescrive. Le gouvernement malien doit absolument débloquer les moyens nécessaires pour assurer la poursuite de l’activité.

 

Alors que la situation sécuritaire s’est fortement détériorée ces derniers temps, notamment dans le centre du pays, le Mali a-t-il les moyens de prendre les choses en main et d’assurer la prise en charge de la lutte contre le VIH ?

B.D. : Nous disposons de 16 sites au Mali, dont un à Gao et un à Mopti qui prennent en charge à eux deux environ 600 malades. À Gao, nous accueillons plus de patients que l’hôpital régional, car les gens ont fui lors de l’arrivée des rebelles et des djihadistes en 2012. Malheureusement, dans cette région du Nord, les personnels qualifiés aussi ont déserté, en grande partie à cause de l’insécurité. Si notre unité devait fermer, ce serait une catastrophe !

A.S. : Le Mali est un pays pauvre, qui traverse un contexte de crise. De mon point de vue, le Fonds mondial devrait élaborer une stratégie de transition adaptée à ce type de contexte. Certes, il met à disposition les fonds, insiste sur la nécessaire pérennisation des postes et évoque des contreparties nationales. Mais quel a été le suivi ?

B.D. : Le gouvernement de Bamako a prévu un plan de transition, mais il est difficilement applicable en l’état. Il prévoit de titulariser les personnels dans le cadre d’un concours de la fonction publique. Le problème, c’est que de nombreux médecins ont déjà dépassé l’âge limite de 39 ans pour pouvoir se présenter. La seule solution serait de les intégrer par décret, malgré les réticences des syndicats de la fonction publique.

 

La lutte contre le sida a-t-elle marqué des points en Afrique de l’Ouest ces dernières années ?

B.D. : Au Mali, le taux de prévalence a sensiblement baissé, passant de 1,7 % à 1,1 % dans la population selon l’Onusida. Hélas, cette baisse ne se répercute pas au niveau des populations clés pour le succès de la lutte contre le VIH, à savoir les groupes vulnérables et marginalisés comme les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (HSH), les travailleuses et travailleurs du sexe, les usagères et usagers de drogues injectables. Les taux de prévalence de ces groupes vulnérables sont respectivement de 13,7 %, 24,2 % et 5,1 %.

 

 

On assiste à une véritable flambée de l’épidémie de VIH/sida au sein de ces populations. Or il n’y a pas de barrière étanche entre ces catégories et le reste de la population. D’après de récentes études, environ 70 % des hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes sont bisexuels. Ils sont bien souvent mariés contre leur volonté afin d’échapper à la stigmatisation et aux pesanteurs culturelles et religieuses. Les clients des travailleuses sexuelles viennent de toutes les catégories de la population. Si l’État ne prend pas conscience de cette réalité, l’épidémie de VIH/sida risque de connaître un rebond sévère au Mali. Nous sonnons l’alerte !

 

Votre message est-il entendu ?

B.D. : Nous militons ardemment pour que ces populations marginalisées soient bien prises en charge. Mais les autorités semblent redouter les réactions des électeurs et sont sous la pression croissante des associations religieuses qui, de leur côté, réclament des lois réprimant l’homosexualité. Nous, associations de lutte contre le sida et pour la prévention du VIH, qui nous occupons de ces populations, sommes traitées de tous les noms ! On nous accuse de vouloir favoriser l’homosexualité. Or nous ne cherchons qu’à promouvoir des mesures de santé publique, à l’avantage de l’ensemble de la population. Si ces personnes retournent dans la clandestinité, nous n’aurons plus aucun moyen de faire de la prévention du VIH.

A.S. : La bisexualité est plus répandue qu’on ne le croit en Afrique de l’Ouest et très dissimulée. L’homophobie est en effet très forte. Les services de santé publics ne sont pas forcément adaptés à cette réalité, les cliniques de santé sexuelle sont loin d’être présentes partout en Afrique de l’Ouest. Les organisations de la société civile qui luttent pour la prévention et le dépistage du VIH n’en sont que plus nécessaires.

 

Le renforcement des centres de soins primaires est-il aussi une partie de la solution pour favoriser la lutte contre le VIH en Afrique ?

B.D. : Ces centres, vers lesquels affluent en priorité les populations, sont les mieux indiqués pour la prise en charge des malades sous traitement antirétroviral. Ils disposent hélas de trop peu de capacités. Un exemple : ils n’ont pas de laboratoire pour effectuer le bilan sérologique des patients qui suivent un traitement antirétroviral. Il faudrait qu’une femme enceinte puisse en bénéficier sur place pour connaître sa charge virale et savoir si elle risque d’infecter son enfant. En l’absence de ces équipements, les femmes sont orientées ailleurs pour faire ces examens, à l’hôpital. C’est la meilleure façon de perdre leur trace.

A.S. : Il faut promouvoir une réforme globale des systèmes de santé, notamment pour lutter contre le VIH dans nos pays. On peut, par exemple, favoriser les consultations prénatales dans ces centres primaires, permettant de renforcer d’autant le dépistage du VIH chez les femmes enceintes.

 

 

Interview réalisée par Thomas Hofnung

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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