Pour Tassé Abye, le travail social dans les pays en développement doit viser l’autonomie de long terme des personnes dites « vulnérables ». Pour atteindre cet objectif, les travailleurs sociaux doivent user d’empathie.

Femmes agricultrices d’Ignié, au Congo. Photo: © Victoire Dounamia
Femmes agricultrices d’Ignié, au Congo. Photo: © Victoire Dounamia

Les pratiques dominantes dans le travail social mises en œuvre dans de nombreux pays en développement sont le plus souvent calquées sur des modèles, aujourd’hui fragilisés, issus des pays développés. L’accompagnement dans le cadre de l’insertion sociale et économique ne vise souvent que la survie des bénéficiaires et ambitionne rarement voire jamais une sortie définitive de la pauvreté pour celles et ceux que certains appellent « assistés ». C’est la négation d’une valeur essentielle partagée par tous les travailleurs sociaux : rendre aux vulnérables leur autonomie.

Tout se passe comme s’il existait un consensus tacite entre les acteurs de l’intervention sociale (étatique, bailleurs, travailleurs sociaux et usagers) selon lequel la sortie définitive de la pauvreté d’une grande partie de la population serait utopique. Plus personne ne semble y croire.

Parallèlement, pourtant, des projets pilotes refondent et transforment les pratiques de l’action sociale émergent dans plusieurs pays en Afrique. Ils parviennent à l’insertion sociale et économique durable de populations auparavant marginalisées. On peut notamment citer l’initiative « Des vélos en bambou » au Ghana, ou bien un projet au Bénin qui consiste à former des diplômés à l’agrobusiness, et bien d’autres encore. Malgré leurs succès parfois retentissants, tous ces projets semblent confinés aux statuts d’expérimentation et d’étude, et ne sont presque jamais généralisés.

 

Une autre façon de faire du travail social

Les nouvelles idées qui émergent font face à des résistances en apparence rationnelles. « Cette nouvelle manière d’aborder la question a-t-elle déjà été testée ? Le coût de mise en œuvre que vous proposez est bien trop supérieur aux coûts habituels, est-ce soutenable ? »… Autant de questions intimidantes régulièrement posées par certains bailleurs de fonds et institutions financières aux porteurs de projets. Les manières « classiques » aux coûts de mise en œuvre « limités » séduisent de prime abord par la faiblesse des investissements requis et leur rentabilité à court terme. Mais elles se soldent par des contre-performances évidentes à moyen et long terme : les populations ne sortent pas de la pauvreté, elles y restent et d’autres viennent même les rejoindre.

 

 

Vincent De Gaulejac faisait, il y vingt-cinq ans, ce constat toujours d’actualité : « Les pratiques d’accompagnement exigent des usagers qu’ils fassent preuve de réalisme, puis de modestie, puis de soumission […] et [qu’ils acceptent] de réduire le possible au probable et le probable aux réponses institutionnelles ». Nous plaidons avec lui pour une autre façon de faire, une prise au sérieux des ambitions et des énergies des personnes dites « vulnérables ». Plus que jamais, dans certains pays africains où les inégalités se creusent et entaillent profondément la cohésion sociale, le travail social doit être innovant et engagé.

 

Écouter activement les bénéficiaires

Actuellement mis en œuvre en République du Congo, le projet TELEMA, soutenu par Expertise France et l’AFD dans le cadre d’un contrat de désendettement et de développement, illustre ce changement de méthode. Il comprend plusieurs dimensions, du renforcement des capacités aux moyens techniques pour l’intervention sociale. Il prévoit aussi un accompagnement à long terme des publics bénéficiaires avec des moyens relativement adaptés.

Le renforcement des capacités des intervenants sociaux et les moyens techniques mis en œuvre ont été pensés en articulation et en écho direct avec les besoins du terrain des communautés et des individus à l’échelle locale. Ainsi, le niveau des compétences à acquérir pour les intervenants sociaux et le mode d’organisation du système dans son ensemble découlent ,d’une écoute active des bénéficiaires et d’analyses des pratiques des travailleurs sociaux. Pour ce faire, la mise à niveau sur les plans éthiques et pratiques de celles et ceux qui, à des niveaux de responsabilités divers, vont mettre en place les programmes sociaux, fait l’objet d’un investissement important.

La priorité est de se défaire d’une vision selon laquelle les difficultés des personnes et des communautés découleraient de leur seule responsabilité ou de leur passivité. L’empathie, cette capacité profonde et sincère à se mettre à la place de l’autre, doit être réhabilitée comme pilier moral de l’action sociale.

Un nouveau regard sur les publics de l’action sociale s’élabore à partir de cette analyse critique des modes de pensée et de faire. Une écoute attentive des demandes et ambitions des individus et des communautés permet d’identifier les énergies dont ils sont porteurs et de mobiliser des voies nouvelles, parfois inattendues, pour les réaliser. Ce changement de perspective implique la construction d’un nouveau modèle sur toute la chaîne d’engagement, auprès des individus et des communautés. Ainsi, un nouveau dispositif se dessine.

 

L’exemple des femmes agricultrices d’Ignié

À travers l’appui aux femmes agricultrices d’Ignié, dans le district du Pool en République du Congo, nous avons constaté, en très peu de temps, des changements étonnants, des franchissements de barrières sociales auparavant improbables. Ces femmes-là, comme beaucoup d’autres, avaient des ambitions. Elles avaient été incapables de les mettre en action en raison d’une forme d’isolement. Elles pensaient que cette situation était liée à leur incapacité personnelle.

 

Issu de la Politique nationale d’action sociale de la République du Congo, le projet TELEMA a pour objectif de favoriser l’inclusion économique et productive des populations vulnérables.  Photo: © Victoire Dounamia

 

L’insertion sociale et économique passe parfois par l’organisation collective, encouragée et accompagnée par les travailleurs sociaux. C’est la direction empruntée à Ignié pour avancer main dans la main. L’écoute des aspirations de ces femmes et la réceptivité à leurs énergies ont encouragé le travailleur social à chercher de nouvelles manières de voir et de travailler ensemble.

Cet accompagnement s’est traduit par la mise en place d’un dispositif complexe, engageant plusieurs niveaux de coopération ou collaboration simultanées et complémentaires : investissement financier en cohérence avec le projet du groupement, partenariat avec une entreprise privée, mobilisation d’une ONG spécialisée en agriculture. Il faut aussi noter une mobilisation tous azimuts : celle d’une dizaine de parrains et marraines issus des milieux sociaux variés, de lycéens de la capitale, des familles et de la communauté ; la mobilisation des autorités locales et des décideurs politiques, des médias, des réseaux.

Agnèl, Rose et huit autres femmes sont aujourd’hui engagées dans deux types d’activités. La première, individuelle, consiste à vendre des produits divers (huile, fruits, beignets, légumes, etc.) au marché d’Ignié. Cette activité, menée depuis de nombreuses années, leur permet à peine de survivre. Mais ces femmes se sont aussi engagées dans une seconde activité, collective : la culture du manioc sur cinq hectares négociés avec l’entreprise privée GTC. Elle suivent aussi une formation dispensée par l’ONG Essor, pour préparer la diversification de leurs activités agricoles en cultivant des produits de maraîchage sur cinq nouveaux hectares gracieusement mis à leur disposition par la même entreprise privée.

 

Le travail social : du temps, les uns pour les autres

L’objectif du projet TELEMA est de mettre en place un système de parrainage et de volontariat avec des porteurs de projets. Non pas un parrainage monétaire ou de compétences mais, tel que nous le concevons, un cheminement entre membres d’une même société pour échanger et s’entre-aider, sans attendre de transferts financiers directs. Simplement du temps, les uns pour les autres. Résultat, dans cette zone reculée du Congo, des rencontres, des discussions régulières avec ces femmes se développent.

Suivant l’exemple du projet d’Ignié, notre but est de contribuer à tisser de nouveaux liens entre les membres d’une société. De permettre à celles et ceux considérés comme les plus fragiles de se projeter autrement dans leur environnement, de franchir les barrières sociales. Mais aussi, de donner une chance à celles et ceux qui ne sont pas dans le besoin de contribuer activement au développement de la cohésion de leur société.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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