L’agriculture contractuelle peut-elle être un acteur de développement durable pour les agriculteurs africains ? Jean-Luc François (AFD) et Julien Lefilleur (PROPARCO) proposent trois pistes pour une approche plus équitable.

Picture: Daniella Van Leggelo-Padilla / World Bank
Picture: Daniella Van Leggelo-Padilla / World Bank

Une firme internationale dont le siège est à Paris, Bruxelles ou Singapour et qui commerce des produits agricoles tropicaux vers l’Europe ou la Chine peut-elle être un acteur de développement durable pour les paysans de Côte d’Ivoire ou de Tanzanie ?  La réponse à cette question est-elle plutôt « Non, car elle est organisée pour une traite inégale en jouant sur les prix de transfert entre ses filiales» ou « Oui, car l’agriculture contractuelle connecte ces paysans aux marchés et est un vecteur des exigences nouvelles des consommateurs du Nord  pour l’environnement et la responsabilité sociale dans l’agriculture » ?

Et si la réponse à ces questions ne pouvait être que la sagesse du (paysan) Normand ; « ça dépend, oui et non, peut-être, si… » ? Soulignons d’abord qu’une politique agricole durable contribue à des politiques de l’emploi, de l’équité sociale et territoriale, de régulation des migrations campagnes–villes, de l’industrialisation, de la balance commerciale, de l’environnement, etc. C’est-à-dire que les décisions concernant l’agriculture sont des choix éminemment politiques, donc spécifiques de contextes, géographiques et historiques.

Les paysans africains sont des entrepreneurs

Rappelons ensuite que les exploitations agricoles familiales, quels que soient leurs niveaux de technologie, leur équipement, leur taille, et leur niveau de formalisation foncière, comptable ou fiscale, sont des entreprises. L’agriculteur (exploitant locataire ou exploitant propriétaire) est un entrepreneur dont les choix résultent d’une rationalité économique solide, même quand l’observateur externe ne voit que tradition. Oui, le paysan africain est rationnel. Il a tôt fait de voir  ce qui est bon, risqué ou infaisable dans les innovations qu’on lui propose. C’est aussi un travailleur forcené, qui ne compte ni ses jours ni ses heures, ni ceux de sa famille. Lorsque des politiques d’ouvertures économiques sans discernement n’exposent pas cet entrepreneur à une concurrence inégale, alors il est le meilleur des investisseurs. Il suffit que les importations de brisures de riz asiatiques soient justement taxées pour que fleurissent les investissements dans le long du Sénégal.

Reconnaissons enfin, que la très grande majorité des paysans africains « vont sur les marchés », tous les marchés : marché quotidien du village, marché hebdomadaire du bourg voisin, carreau de l’usine d’égrenage ou de l’huilerie, marché de la capitale, marchés des pays voisins comme marchés internationaux. Le niveau du prix de leurs produits, sa prévisibilité, dépendent à la fois de la variabilité structurelle des marchés agricoles et de la répartition des coûts et des bénéfices des  propriétaires successifs des produits de la ferme au marché final. La vente directe, du producteur au consommateur, de produits juste récoltés ou transformés à la ferme, est une réalité aussi en Afrique, qu’il faut renforcer, évidemment. Mais il n’en demeure pas moins que la commercialisation « en grand » nécessite des entreprises spécialisées. Sans aucun doute, les coopératives agricoles qui jouent un rôle si important pour les agricultures des pays de l’OCDE, devraient être très sérieusement développées sur le continent, non seulement pour rassembler des produits pour des commerçants, traders ou industriels mais aussi pour les transformer et les exporter. Cependant, l’essentiel des produits est aujourd’hui mis en marché par des entreprises, nationales ou internationales,  de l’aval de la production qui ont comme raison d’agir l’amélioration de leurs résultats : croissance des volumes, progression des marges, transferts des risques, réponse aux préférences des consommateurs. Dès lors, ils dépendent plus qu’on ne le  pense des investissements que feront les agriculteurs, des volumes, de la qualité et des calendriers de livraison des produits et de conditions environnementales et sociales de la production.


 

Or en Afrique, les défaillances de services aux agriculteurs, indispensables à une économie agricole dynamique sont patentes : crédit à l’investissement, fonds de calamité agricole et assurance agricole, conseils techniques et économiques, informations. C’est pourquoi, des entreprises locales ou multinationales, proposent ces services aux agriculteurs : préfinancement des engrais, des semences, des plants, des traitements, voire des frais de main d’œuvre, contre promesse de livraison des produits.

Pour une agriculture contractuelle plus juste

Seul un examen de détail de ces contrats permet d’en dire l’équité. Les prix de facturation des intrants et des services et les conditions de fixation des prix d’achat des produits agricoles en sont les éléments clés. Mais ce ne sont pas les seuls : doivent y figurer les critères et conditions d’appréciation de la qualité des produits, y compris les aspects environnementaux et sociaux, le partage des risques liés à la qualité des semences et de produits. En outre, l’équilibre du contrat, n’est pas suffisant. Encore faut-il qu’il soit appliqué. C’est à dire que l’entreprise qui a préfinancé ait bien la possibilité d’acheter le produit qu’elle espère. C’est-à-dire que l’entreprise honore bien sa promesse d’achat vis-à-vis de l’agriculteur. Et cela est valable pour les relations entre les agriculteurs et des firmes internationales, des entreprises locales et même entre les agriculteurs et leurs groupements.


 

Que nous disent les succès d’agriculture contractuelle en Afrique sur la façon de procéder, de la négociation à la mise en œuvre ? Trois choses. 1. Les agriculteurs doivent disposer d’une représentation collective légitime pour négocier avec les entreprises. 2. Les entreprises doivent jouer cartes sur table sur leurs coûts et stratégie d’achat. 3. Un troisième acteur doit être choisi par les deux parties pour faciliter et valider la négociation, en faire respecter les termes et arbitrer les différends, en s’appuyant sur des références pertinentes de coûts et de prix. Selon les filières et les pays, cet arbitre peut être une association interprofessionnelle, un service de l’Etat ou un expert indépendant. Cette médiation a un prix. Il est modeste au regard des gains que permet un bon accord.

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