Plus que du Covid-19, l’Afrique souffre par ricochet de l’impact de la pandémie sur les économies occidentales et asiatiques. Un état de fait qui rend impératif de décoloniser les économies africaines.

A worker operates a sewing machine at a shoe factory belonging to the Mohan Group in the area of Gelan, Ethiopia, on December 31, 2019. (Photo by EDUARDO SOTERAS / AFP)
A worker operates a sewing machine at a shoe factory belonging to the Mohan Group in the area of Gelan, Ethiopia, on December 31, 2019. (Photo by EDUARDO SOTERAS / AFP)

Le double choc d’offre et de demande provoqué par la crise sanitaire du Covid-19 atteint pratiquement toutes les économies de la planète, projetées dans une ère d’incertitudes radicales, à l’exception d’une Chine résiliente. Et inscrit de ce fait une archive supplémentaire au chapitre de la nécessaire bifurcation structurelle des économies africaines.

 

Pandémie, confinements et « colonialité » économique

Bien que représentant moins de 3 % des cas officiels de Covid-19 dans le monde, l’Afrique subit durement les incidences de la crise mondiale avec des millions de femmes et d’hommes basculant dans l’extrême pauvreté et le sous-emploi. Elle connaît sa plus sévère récession depuis un quart de siècle, avec un recul de – 3,3 % du PIB par rapport à l’année précédente.

Les transferts de fonds des migrants, qui supplantent chaque année l’aide publique au développement et sont si utiles aux ménages démunis, devraient eux aussi être amputés de plus de 20 % en 2020 (18 milliards de dollars). Selon la Banque mondiale, la production par habitant risque ainsi de régresser à son niveau de 2007 sur le continent ! La mécanique de cette récession en Afrique est pourtant essentiellement importée de l’extérieur.

 

 

En effet, exceptée l’Afrique du Sud qui compte le plus grand nombre de cas de Covid-19 sur le continent, c’est essentiellement le recul des économies industrialisées qui pénalise les économies africaines. Les mesures de confinement destinées à limiter les risques sanitaires des grandes économies ont ralenti l’activité mondiale, entraînant l’effondrement de la demande de matières premières et de leurs cours, le pétrole particulièrement. Ce coup de frein violent a déprimé l’activité en Afrique, fait chuter l’emploi, les revenus des acteurs économiques et les comptes publics. Les déficits publics ont explosé – bien moins, toutefois, qu’en Europe et aux États-Unis – et l’endettement est remonté à la limite de la soutenabilité pour certains pays.

De tels chocs exogènes répètent une vieille antienne : chaque soubresaut des économies industrialisées se répercute, à des degrés et intensités divers, sur les économies africaines. Ce qui est en cause, c’est la dominance de la spécialisation historiquement coloniale dans l’exportation de matières premières, faisant de la géographie économique continentale un prolongement spatial de facto des économies industrialisées, un sous-espace taillé pour les besoins des industries étrangères. On peut ainsi parler de « colonialité économique ».

En effet, mutatis mutandis, la globalisation des modes de production et les grandes mutations de l’économie mondiale n’ont pas modifié la place de l’Afrique dans les processus productifs globaux. Ses structures institutionnelles, productives, monétaires et financières, ses infrastructures, son cadre d’incitation et de formation continuent de privilégier la déterritorialisation des ressources naturelles au lieu de leur transformation, et l’importation des produits manufacturés.

 

Économies africaines : la fin des mirages de l’« Africa rising »

Les mirages des économies dites « émergentes », fondés sur l’observation de la croissance des années 2000, ont installé l’illusion de l’« Africa rising ». Cette fausse promesse était en grande partie l’écho macroéconomique africain de trois décennies de croissance transformative chinoise (asiatique) intensive en matières premières. Il en était résulté une croissance induite en Afrique tirée par les exportations de produits de base… « Africa rising » anticipait aussi de futurs marchés sur un continent à forte démographie, à ne pas abandonner à la Chine, davantage que des phénomènes endogènes africains décisifs.

La faible diversification et sophistication des exportations, la stagnation de la valeur ajoutée manufacturière (biens fabriqués) sont synonymes de colonialité rémanente, d’insuffisante transformation, de compétitivité et productivité limitées. Ceci explique, en plus de la croissance démographique, pourquoi les taux de croissance élevés ne réduisent que marginalement le chômage, un paradoxe qu’une industrialisation lèverait.

Les économies africaines, à de rares exceptions près (l’Afrique du Sud ou Maurice), ont des secteurs industriels atrophiés, n’étant que des périphéries d’industries situées hors du continent. Or il n’est pas possible de relever substantiellement les conditions générales de vie et d’emploi sur le continent africain sans améliorer la qualité de l’offre de biens et services, sans transformation productive.

 

Savoirs et capitaux endogènes : des ressources stratégiques à mobiliser

La grande vulnérabilité aux chocs exogènes, illustrée cette fois-ci par les effets de la pandémie du Covid-19, et les limites d’une croissance extractive forcent à revenir sur la question nodale de l’industrialisation dans le contexte contemporain. À côté des biens manufacturés, des services à forte valeur ajoutée, les biens intermédiaires, les échanges de produits semi-finis ou de composants représentent une part importante du commerce international, donc de la transformation. Ces cibles devraient mobiliser davantage les prospectives africaines en quête de nouvelles chaînes de valeurs.

La nécessité d’un décentrement des flux de types coloniaux, protégeant des effets de stagnation et de contagion déstabilisateurs (Covid-19), apparaît dans une perspective nouvelle de nécessaire décolonisation des économies et d’adoption d’un paradigme disruptif de transformation. Autrement dit, une approche radicalement nouvelle de la création de valeur ajoutée intégrant les modes de production anciens voire traditionnels avec les innovations du digital et de la recherche d’une économie verte. Ainsi, cette transformation devra être pensée à partir des savoirs et ressources endogènes, à l’instar des codes autochtones d’échange, de réciprocité et de dons, de l’utilisation des différentes pharmacopées dans l’offre de santé (à Madagascar, au Cameroun ou au Bénin, par exemple), de la mobilisation des techniques et matériaux locaux de production : construction, agriculture, alimentation, artisanats productifs, loisirs…

Les ripostes sociales et publiques africaines à la pandémie ont illustré le potentiel endogène créatif africain par la production locale de masques, de solutions de protections artisanales, de médications autochtones.

Après avoir été relayé au rang de lubie partisane par une certaine bien-pensance du développement (y compris sur le continent africain), l’espace panafricain d’intégration sort d’un long purgatoire, offrant une géographie, une démographie, un potentiel d’économies d’échelle et de développement de chaînes de valeurs continentales. Cette perspective pourrait permettre de réimaginer une philosophie et des institutions de progrès économiques fondés sur des savoirs et capitaux endogènes répondant en priorité aux besoins des sociétés africaines.

 

Décoloniser les sciences du développement

L’adoption d’un tel paradigme, qui s’inscrirait dans les imaginaires et préférences des élites du continent, suppose de faire le deuil des approches dominantes de l’économie en acceptant de « décoloniser » les sciences du développement et de « déconfiner les esprits » pour paraphraser l’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o. Ce sont l’ensemble des croyances et fictions théoriques du développement qui demanderaient à être revues de fond en comble au prix de renoncements épistémologiques importants.

Le Covid-19, à la fois archive et opportunité, transforme une désobéissance épistémique, une proposition insurrectionnelle – « décoloniser les savoirs » – en une nécessité palpable, poussant à l’obsolescence les conforts macroéconomiques, relativisant les fondamentalismes du marché, et dévoilant de nouveaux objets de connaissance : les savoirs autochtones non occidentaux et leur mobilisation sanitaire, sociale et économique pour le bien-être de tous.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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