Supachai Panitchpakdi
Supachai Panitchpakdi

Depuis des années, les universitaires débattent de la question de savoir si les accords commerciaux régionaux sont un atout ou, au contraire, un obstacle pour le développement et la liberté du commerce.

Récemment, le régionalisme a bénéficié d’un regain d’attention, la lenteur des progrès enregistrés par le Cycle de négociations de Doha conduisant beaucoup de pays à se recentrer sur leurs priorités régionales. De plus, les nombreuses crises monétaires et bancaires auxquelles on a assisté ces dernières décennies sur les marchés émergents, en alimentant la méfiance à l’égard des institutions financières multilatérales et en semant le doute quant à leur aptitude à les prévenir et à les gérer, ont suscité un intérêt croissant pour la coopération financière et monétaire au niveau régional.

De récents travaux menés par le secrétariat de la CNUCED sur les avantages et les inconvénients des accords régionaux pour les pays en développement ont abouti à un certain nombre de constatations intéressantes qui pourraient enrichir le débat.

Dans une étude approfondie des accords commerciaux régionaux et de leurs incidences pour les pays en développement, la CNUCED a constaté que les accords régionaux Nord/Sud, c’est-à-dire les accords de libre-échange bilatéraux entre pays développés et pays en développement, et les accords régionaux conclus entre pays en développement, autrement dit les accords Sud/Sud, tendaient à présenter des différences importantes. Il est notamment ressorti de notre étude que les pays en développement auraient intérêt à renforcer leur coopération régionale avec d’autres pays en développement et à user de prudence vis-à-vis des accords bilatéraux Nord/Sud.

À cela une raison bien simple: la plupart de ces accords Nord/Sud sont dépourvus de toute dimension développement, et ce, pour trois motifs au moins:

  • Souvent les accords de libre-échange bilatéraux transforment les préférences commerciales non réciproques qui existaient entre pays développés et pays en développement en règles symétriques d’accès aux marchés; la pierre angulaire du système commercial international de l’après-guerre qu’est le traitement spécial et différencié des pays en développement est donc en voie d’être éliminée.
  • De plus en plus, on incorpore dans les accords de libre-échange Nord/Sud des normes qui vont au-delà de ce que prévoit l’OMC et les questions de Singapour, c’est-à-dire des normes relatives au travail et à l’environnement et des dispositions concernant les marchés publics, l’investissement et la politique de la concurrence, alors que le secteur dans lequel les pays en développement sont très compétitifs – l’agriculture – est passé sous silence. De plus, ces accords ne contiennent généralement aucune disposition quelle qu’elle soit concernant la coopération monétaire même si la compétitivité des pays en développement est extrêmement vulnérable aux chocs extérieurs. Ainsi, ces pays sont souvent contraints d’accepter de prendre des engagements exigeants sur des sujets de politique intérieure classiques sans recevoir en échange de compensations adéquates leur garantissant l’accès aux marchés et des succès commerciaux.
  • La participation simultanée à plusieurs accords de libre-échange dotés de règles et de calendriers de mise en oeuvre différents rend de plus en plus difficile la coordination des politiques dans les pays en développement, en particulier lorsqu’il s’agit de concilier objectifs nationaux de développement, engagements régionaux et règlements multilatéraux.

 

Mais, dans son étude, la CNUCED a constaté aussi que les accords Sud/Sud offrent aux pays en développement de nombreux avantages qui, pour l’instant, n’existent ni au niveau multilatéral ni dans le cadre des accords Nord/Sud.

L’une des principales raisons qui incite un pays en développement à conclure un accord avec des partenaires qui, dans le même secteur, ont un niveau de développement comparable est l’accès aux marchés. De toute évidence, les avantages de l’accès aux marchés, tels que les économies d’échelle et la diversification de la production, sont des arguments valables pour toute intégration commerciale, qu’elle concerne les pays développés ou les pays en développement. Néanmoins, pour beaucoup de pays en développement dont le secteur industriel est encore naissant, une orientation régionale en direction de pays dotés de structures économiques et de capacités techniques similaires peut apparaître comme une solution plus viable. Dans un premier temps, il sera sans doute moins difficile de faire face à la concurrence étrangère au sein de la région et le fossé technologique avec les concurrents de pays plus avancés extérieurs à la région sera peut-être plus facile à combler; de plus, la probabilité de lutter à armes égales est plus grande. En d’autres termes, les normes de compétitivité sur les marchés régionaux sont généralement moins exclusives que celles imposées par la concurrence avec des fournisseurs de pays industriels avancés si bien que, même au stade de l’industrie naissante, la production peut se développer. La coopération Sud/Sud peut aussi se révéler utile quand il s’agit d’attirer les investissements étrangers directs (IED) et d’éviter le nivellement par le bas.

Cette constatation est aussi étayée par des faits qui montrent une augmentation de la part relative des produits manufacturés et des produits réclamant une spécialisation moyenne et élevée dans le commerce intrarégional, ce qui donne à penser que la coopération régionale entre pays en développement peut être un très bon moyen d’accélérer l’industrialisation.

En outre, la coopération régionale dans le secteur monétaire et financier peut fournir de bons outils pour stabiliser les taux de change intrarégionaux, et réduire ainsi le risque qu’ils deviennent une source d’instabilité ou une courroie de transmission des chocs mondiaux. De la même manière, la coopération à de grands projets d’investissement peut corriger les faiblesses habituelles des infrastructures publiques comme l’approvisionnement en énergie et en eau.

Je pense que ces constatations apportent quelques perspectives nouvelles et intéressantes au débat sur le régionalisme.

Photo © Horasis

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