Depuis soixante ans, le public a été de plus en plus sensibilisé aux problèmes posés par le mercure, en particulier en ce qui concerne ses effets très néfastes sur la santé humaine et l’environnement. Pour traiter ce problème, la Convention de Minamata sur le mercure a été signée en 2013. Cependant, pour les Guyanes (Guyana, Guyane française et Surinam), cette convention restera sans effet si la problématique de l’extraction minière artisanale et à petite échelle de l’or (ou ASGM -acronyme en anglais d’Artisanal and Small Scale Gold Mining) n’est pas prise en compte et sans une approche coordonnée des pays auxquels appartiennent les Guyanes.

© WWF-Canon / Zig KOCH
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Un enjeu environnemental et sanitaire majeur pour les Guyanes

Les Guyanes renferment un important gisement d’or transfrontalier. Dans cette région particulière de l’Amazonie, les gisements sont exploités de façon intensive par des mines artisanales et de petite taille. On estime que le secteur ASGM compte quelque 40 000 mineurs répartis sur la région et qu’il représente une importante contribution au PIB des pays concernés, bien que cette contribution soit difficile à quantifier en l’absence de formalisation de cette activité. Dans de nombreuses grandes régions minières des Guyanes, les communautés de mineurs sont constituées non seulement de travailleurs issus de la région ou du territoire, mais aussi de populations migrantes provenant du nord du Brésil. Ces garimpeiros (ou « chercheurs d’or » en portugais) font partie d’une population plus large, très mobile, comprenant plusieurs centaines de milliers de mineurs répartis sur l’ensemble de l’Amazonie. Il est par conséquent très difficile de réguler le secteur des ASGM et ses impacts restent souvent incontrôlés.

Jusqu’à présent, la forêt humide guyanaise a été épargnée par des coupes massives et constitue donc un enjeu de premier plan pour la conservation de l’Amazonie. Cependant, ces dernières années, la région concentre 40 % de la déforestation causée par l’extraction de l’or en Amazonie. Les impacts environnementaux causés par les activités ASGM non régulées s’étendent bien au-delà de la mine proprement dite, tant sur le plan spatial que temporel. La plupart des petites activités minières de la région exploitent les dépôts alluviaux situés dans le lit des rivières et dans les plaines d’inondation qui les bordent, générant un fort envasement des cours d’eau situés en aval. En l’absence de toute obligation de remise en état après exploitation, les mineurs laissent derrière eux un sol mis à nu où la repousse de la végétation est compromise pour des décennies.

Les rejets de mercure de ce secteur d’activité, qu’ils soient anciens ou actuels, sont importants ; des cas de contamination des poissons et des personnes par le mercure ont été documentés, en particulier parmi les populations autochtones et vulnérables. Cela résulte d’une part, des techniques d’amalgamation employées par les mineurs pour séparer l’or du minerai et basées sur une utilisation massive du mercure, et d’autre part du déboisement et de la destruction des sols liés à l’activité minière. Ce dernier aspect favorise la dispersion du mercure présent à l’état naturel, qui resterait normalement piégé dans les sols : ceci aggrave encore la pollution par le mercure dans l’environnement et les systèmes aquatiques.

 

Des initiatives positives, mais à mettre en phase

Le Guyana a signé et ratifié la Convention de Minamata sur le mercure et il a préparé une deuxième version de son Plan d’action national. Diverses initiatives sont actuellement mises en œuvre pour limiter les rejets de mercure telles que le Fonds de développement pour une exploitation minière sans mercure. Ces initiatives cherchent à améliorer le taux de récupération de l’or du secteur et à proposer aux exploitations de petite et moyenne taille des financements adéquats pour accéder aux technologies d’extraction sans mercure.

À ce jour, le Suriname n’est pas signataire de la Convention ; il prépare néanmoins le retrait du mercure, indépendamment des autres pays. Une feuille de route qui contient notamment des conseils pour une possible ratification de la Convention de Minamata par le gouvernement a été préparée et publiée. Dans les années à venir, l’accent sera mis sur la préparation des institutions, de la législation et des autres cadres politiques à la mise en œuvre de la convention ainsi que sur l’élaboration d’un Plan d’action national pour l’élimination du mercure dans le pays.

La France a signé la convention, mais ne l’a pas encore ratifiée. L’essentiel des émissions de la métropole provient de sources industrielles et ont été plutôt bien maîtrisées au cours des dernières décennies. Un secteur ASGM existe en Guyane française et comprend des exploitations autorisées ainsi que des orpailleurs illégaux. L’utilisation du mercure dans les exploitations autorisées est interdite depuis 2006, il existe donc des mines de petite taille disposant d’une dizaine d’années d’expérience de l’exploitation sans mercure. Cependant, le secteur clandestin, qui représente plus de 80 % de la production, continue à employer le mercure pour traiter le minerai par amalgamation. Dix tonnes de mercure de contrebande seraient ainsi rejetées dans l’environnement chaque année. Dans un contexte où les garimpeiros  n’ont pas un droit de séjour sur le territoire et font l’objet d’opérations de police ciblées  il est quasiment impossible de se rapprocher d’eux pour mettre en œuvre des projets visant à bannir l’utilisation du mercure.

Il existe des liens étroits entre les ASGM des trois Guyanes, comme en atteste l’organisation logistique de ce secteur souvent concentrée autour des grands fleuves frontaliers. Cela permet de transporter facilement les mineurs, le mercure et l’or. D’importants flux de mercure non déclarés transitent à travers les frontières. En effet, l’intégralité de la production d’or clandestine en Guyane dépend du mercure importé illégalement depuis les pays voisins. Entre 2008 et 2013, le Guyana a importé 504 tonnes de mercure …tandis qu’il n’y a aucune importation officielle pour le Suriname et la Guyane ! Ainsi, résoudre le problème des rejets de mercure en Guyane, comme l’exige la Convention de Minamata, passe nécessairement par une action sur le secteur de l’or dans les pays frontaliers.

On constate ici les limites des actions positives entreprises par les divers territoires des Guyanes. En l’absence d’une approche coordonnée à l’échelle régionale, comment disposer d’une vue d’ensemble cohérente de la pollution par le mercure ? Comment traiter le grave problème de l’utilisation généralisée du mercure dans le secteur de l’orpaillage clandestin en Guyane ? Ou encore, comment résorber le trafic transfrontalier dans des régions virtuellement sans contrôle aux frontières ? Dans ce contexte, il est clair que la mise en œuvre effective de la Convention de Minamata ne se fera qu’à travers l’adoption d’une vision transfrontalière visant à éliminer les problèmes liés au mercure dans les ASGM.

 

Vers une élimination du mercure à l’échelle régionale, avec les mineurs et les parties prenantes

Pour soutenir l’élimination effective du mercure dans la région, il faut coordonner les politiques nationales en cours d’élaboration dans les trois territoires concernés. La création d’une plateforme institutionnelle dédiée faisant appel à une palette d’acteurs (les agences nationales, les parlementaires, les universités, les ONG, les entreprises privées du secteur : affineurs d’or, négociants, spécialistes de la logistique…) semble être une option viable et pertinente pour garantir la cohérence des stratégies régionales sur le mercure.

Cette cohérence ciblée peut être appréhendée à plusieurs niveaux. En premier lieu, il est important de s’attaquer à la question de la circulation de mercure non déclaré dans la région. Les pays concernés s’accordent-ils sur l’importance des flux non déclarés entre leurs territoires ? Comment peut-on limiter ces flux illégaux ?

Ensuite, il est crucial que les États traitent les problèmes spécifiques des régions frontalières selon une approche équilibrée. La zone frontalière du Maroni, entre le Suriname et la Guyane, joue un rôle décisif dans la logistique des ASGM en raison d’un manque de contrôles coordonnés. Comment ces deux territoires peuvent-ils coopérer pour faire en sorte que les rives du Maroni ne soient plus un repaire pour les activités illégales tout en favorisant le développement d’activités socioéconomiques permettant de réduire leur dépendance à l’économie clandestine de l’or ?

L’expérience acquise en Guyane au cours de dix années d’extraction de l’or sans recours au mercure peut s’avérer très bénéfique lors de la transition des ASGM des territoires voisins vers des techniques sans mercure. De la même façon, les méthodes sans mercure mises au point pour les ASGM au Suriname peuvent s’avérer, du moins en partie, pertinentes au Guyana et vice-versa. Il est donc important de favoriser les échanges techniques entre les trois territoires. Cela peut se faire par le biais de voyages d’études intérieurs ou transfrontaliers, et par un soutien à long terme apporté par les mineurs les plus en pointe à ceux qui sont en train de développer et tester leurs propres processus sans mercure.

Enfin, étant donné les liens forts unissant les ASGM des Guyanes, il convient de garder à l’esprit qu’une politique sur le mercure dans l’un des territoires peut avoir des impacts, positifs ou négatifs, sur la situation dans les territoires voisins.

Dans tous les cas de figure, la première étape pour une bonne gestion de l’enjeu du mercure dans les Guyanes pourrait bien être la création d’un observatoire régional du mercure qui servirait de base à des prises de décisions concertées (avec par exemple le développement de plans d’action nationaux). Un observatoire de ce type permettrait de réunir des informations sur le commerce du mercure, les flux biogéochimiques, l’utilisation et les rejets de mercure.… Il ferait appel aux universités étrangères et nationales ainsi qu’aux instituts de recherche pour collecter les données, et ce avec la collaboration des populations locales qui sont affectées par le mercure sur le plan sanitaire.

Le défi à venir pour les Guyanes consiste donc à transformer ce problème transfrontalier en tout premier exemple de collaboration régionale efficace pour la mise en œuvre de la Convention de Minamata. Cela pourrait ouvrir la voie à une coopération internationale plus étendue pour le problème du mercure, à l’échelle de l’Amazonie.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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