Nous utilisons la nature comme matériel, alors qu’elle représente aussi une immense source d’informations dont nous pouvons nous inspirer, des modèles que nous pouvons répliquer, notamment en matière de transition et d’adaptation.

Les pales des éoliennes sont améliorées à l’aide de dentelures, similaires à celles émaillant les nageoires des baleines à bosse. Photos : Eric Ellingson et seblinux78 Flickr CC
Les pales des éoliennes sont améliorées à l’aide de dentelures, similaires à celles émaillant les nageoires des baleines à bosse. Photos : Eric Ellingson et seblinux78 Flickr CC

La réconciliation entre la technosphère, dont nous sommes à l’origine, avec la biosphère, à laquelle nous appartenons, représente un enjeu majeur de notre époque. Même si nous sommes de puissants cerveaux, capables de grandes créations, nous restons des individus biologiques, inscrits dans un écosystème lui aussi biologique.

Cette réconciliation doit passer principalement par la mise en convergence de nos économies et de nos activités au sein du grand système du vivant duquel nous sommes dépendants. De manière concrète, cela passe par deux points de repère vitaux : le climat et la biodiversité. L’homme sait s’adapter, mais il peut apprendre de la nature en matière d’atténuation, à l’instar des océans et des arbres qui captent le carbone.

Nous devons donc rester dans un schéma, aussi bien sur le plan des compétences, des connaissances que des interactions, au centre duquel se trouvent les océans, le climat et la biodiversité : ils représentent les trois points de protection majeurs que nous devons intégrer dans chacune de nos actions.

 

Les freins à la réconciliation entre espèce humaine et biodiversité

Nous avons organisé nos sociétés humaines en silos, pour des considérations liées principalement au pouvoir : chaque domaine contingenté permet de faire émerger un leader propre à ce secteur. Cela freine le recours à une pluridisciplinarité qui a pour effet de diluer le pouvoir. Toutefois, la nature et le vivant sont complexes, remplis de transversalités difficiles à appréhender à travers notre mode de pensée compartimenté. Ainsi, nous ne serons pas en position de tirer les enseignements dispensés par la nature tant que nous continuerons de séparer les savoirs et les domaines entre eux.

 

 

Un autre schéma mental nuit à la réconciliation entre humains et nature : la grandeur. Les économies se mesurent en milliards de dollars, la compétition dirige les lois du marché. Il est nécessaire aujourd’hui de réduire l’échelle, d’arrêter la compétition. En lieu et place de gigantesques projets, nous devrions privilégier une profusion de microsolutions, à l’image de la nature. Celles-ci sont plus agiles, que ce soit en termes de financement ou de résilience, notamment face aux évolutions climatiques. Notre ère requiert de l’agilité, qui ne peut se déployer que grâce à des petites solutions bien connectées, à l’image des cellules de notre corps, elles-mêmes agiles et résilientes.

 

S’inspirer du vivant : l’exemple de la biodiversité

L’expression de l’essayiste Emmanuel Delannoy, qui a beaucoup travaillé les thèmes de la biodiversité et de l’économie, résume bien la mission qui nous incombe : « Réconcilier la technosphère avec notre biosphère. » Cela se concrétise notamment en ayant recours à un concept dont il est un des grands fondateurs, le biomimétisme. Autrement dit : « Aller chercher des connaissances dans le vivant. » Nous voyons et utilisons la nature comme matériel, alors qu’elle représente aussi une immense source d’informations. Elle contient des centaines de millions d’espèces dont nous pouvons nous inspirer, des modèles que nous pouvons répliquer, notamment en matière de transition et d’adaptation.

Cependant, cette inspiration ne peut avoir lieu sans réintégrer préalablement la compréhension du vivant dans notre mode de pensée. À cette aune, face aux matières très valorisées de la science fondamentale — la physique et les mathématiques –, la biologie doit reprendre de l’importance. De cette domination des chiffres sur le vivant résulte une prolifération de nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire une vision du futur qui passe presque exclusivement par le progrès technologique. Il faut absolument y ajouter une dimension issue du vivant, s’en inspirer afin de vivre en meilleur équilibre avec lui.

 

De la nature à l’homme : les trois stades du biomimétisme

Le biomimétisme est une approche transdisciplinaire définie par la biologiste américaine Janine Benyus, qui se découpe en trois stades progressifs d’inspiration du milieu vivant : des formes, des systèmes et des écosystèmes issus de la nature.

Concernant les formes naturelles, le cas des ailettes des avions est illustratif. Inspirées de celles des aigles des steppes, elles contribuent à une plus grande stabilité de vol tout en réduisant l’énergie consommée. De même, les pales des éoliennes sont améliorées à l’aide de dentelures, similaires à celles émaillant les nageoires des baleines à bosse. Elles permettent de garder de la résistance sans freiner le mouvement.

La science peut également s’inspirer de systèmes naturels. Par exemple, la termitière connaît de fortes températures en journée, et des températures plus basses durant la nuit. Elle doit maintenir une température modérée pour garder la nourriture intacte, ce qu’elle fait grâce à une circulation entre air chaud et air froid en fonction du moment de la journée en ayant recours à des cheminées. Ce modèle d’air conditionné par ventilation naturelle a inspiré l’architecte Mick Pearce pour construire l’Eastgate Building à Harare, la capitale du Zimbabwe. Ce bâtiment reste frais toute la journée sans recours à l’air climatisé, malgré une température extérieure avoisinant 35 degrés.

L’inspiration des écosystèmes naturels représente le troisième stade de biomimétisme. L’écosystème se caractérise par des échanges de flux de matières et d’informations. Cette approche écosystémique a inspiré des concepts qui nous sont aujourd’hui familiers comme l’économie circulaire, les circuits courts ou les smart grids. En vertu de cette approche, une manière efficace d’organiser le réseau ferré serait d’imiter le réseau sanguin humain : de petites voies qui partent d’une extrémité, qui se ramifient vers des voies plus larges, avec plus de circulation, à proximité des points vitaux.

 

La nature, un excellent candidat au prix Nobel

Aujourd’hui, grâce à la technologie, nous pouvons voir et comprendre des plus grandes aux plus petites échelles, comme le nanomètre. Il est désormais possible de voir comment la nature construit ses propres matériaux, lorsqu’elle a recours à l’impression en 3D. La nature est très économe : elle fait appel à très peu de matériaux et d’énergie, et compense par la créativité et l’intelligence. Elle ferait un excellent candidat au prix Nobel, dans toutes les disciplines.

La biodiversité est très menacée par la destruction des habitats naturels et par le dérèglement climatique. Or cette biodiversité ne doit plus être le problème mais la solution : chaque espèce représente une source d’informations inouïe, un bien commun de l’humanité. C’est pourquoi il est urgent de protéger la biodiversité.

 

 

Cette tribune est issue d’un entretien mis en ligne sur la plateforme AFD-Edflex dans le cadre de la série « Des nouvelles de demain ». Pour prolonger la réflexion, consultez les deux Mooc portant sur la transition énergétique et écologique dans les pays du Sud, élaborés en partenariat par l’AFD, l’École normale supérieure et l’Université virtuelle environnement et développement durable (UVED).

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