Comment lutter contre la culture, le commerce et la consommation des drogues végétales ? L’accent mis sur le développement pour lutter contre la culture des opiacés en Thaïlande s’est révélé plus efficace que les stratégies basées sur la répression.

Afghanistan © Jean-Bernard Véron - tous droits réservés.
Afghanistan © Jean-Bernard Véron - tous droits réservés.

Personne ne sous-estime les méfaits de la cocaïne et de l’opium/héroïne : entre atteintes à la santé humaine, financement de mafias et alliance de ces dernières avec des mouvements insurgés, ces drogues végétales sont une des plaies de notre monde. Et donc personne ne nie qu’il faille lutter contre. Oui, mais comment ? La Thaïlande, la Colombie et l’Afghanistan s’y sont essayés, en appliquant des stratégies différenciées. En ce qui concerne le bilan, l’accent mis sur le développement en Thaïlande a été plus efficace pour lutter contre la culture des opiacés que le gros bâton de la Colombie et, bien évidemment, que le rien du tout ou pas grand-chose que l’on constate en Afghanistan.

Des stratégies de lutte contre les drogues végétales aux résultats inégaux

Les composantes d’une stratégie de lutte contre les cultures illégales sont de trois types. Le premier est l’éradication des cultures. Eradication qui peut être volontaire, mais qui est le plus souvent forcée, soit par arrachage sous la contrainte, soit par aspersion de produits chimiques qui détruisent les plantes en question. Le second est la répression judiciaire et policière qui peut frapper les paysans s’adonnant à ces cultures, ceux qui transforment la matière première végétale en drogue ou encore ceux qui en assurent l’écoulement aux stades tant du gros que du détail. Le troisième consiste à proposer des cultures de substitution aux agriculteurs concernés ou, de façon plus ambitieuse, à réaliser des programmes de développement intégrés dans les zones de production.

Globalement les stratégies de lutte contre les drogues végétales mises en œuvre depuis des décennies sont peu efficaces si l’on raisonne à l’échelle de l’offre mondiale. Aujourd’hui comme hier, la production de cocaïne oscille entre 800 et 1000 tonnes par an. Celle d’opium serait sur une courbe ascendante qui la fait passer de 4600 tonnes en 2000 à 6900 en 2013. Quant à l’héroïne, dérivée de l’opium, cela reste stable autour de 500/600 tonnes.

S’agissant de la cocaïne, les trois « champions » incontestables sont toujours la Colombie, la Bolivie et le Pérou qui produisent la quasi-totalité de cette drogue. Pour ce qui est de l’opium, l’Afghanistan, très modeste producteur avant l’invasion de l’armée soviétique en 1978, est devenu l’incontestable champion avec une production de l’ordre de 80% de la production mondiale totale – loin devant le Myanmar qui tourne autour de 10 à 15 % – et ce sans oublier la récolte record de 2007, avec un ratio de 92 %.

Les obstacles à l’éradication des cultures illégales

En ce qui concerne l’éradication des cultures illégales, force est de reconnaître que son efficacité n’est au mieux que géographiquement circonscrite. En effet, un de ses impacts fréquemment constatés est la délocalisation des cultures en question. C’est ainsi que le Plan Colombia mis en œuvre avec un appui massif des Etats-Unis depuis une vingtaine d’années y a certes réduit de moitié les superficies sous coca, aujourd’hui de l’ordre de 50.000 hectares, mais celles-ci se retrouvent peu ou prou en Bolivie et au Pérou.

La répression ne peut guère viser les producteurs primaires, eu égard à leur nombre. Elle cible donc préférentiellement les maillons aval de la filière, c’est-à-dire les transformateurs et, plus encore, les trafiquants qui sont d’ailleurs les principaux bénéficiaires en termes de partage de la valeur ajoutée. A titre d’illustration, la répartition de la valeur ajoutée de la filière afghane des opiacés est en effet la suivante :

  • fermiers (vente d’opium brut en position bord champ) : de 800 millions à 1 milliard de dollars ;
  • transformateurs et trafiquants locaux (opium et héroïne en position frontière) : environ 4 milliards de dollars ;
  • trafiquants internationaux (sur la base des prix de vente au détail) : de l’ordre de 40 milliards de dollars.

On comprend donc que les trafiquants en question ont souvent les moyens de corrompre ceux qui les poursuivent. En outre, ils savent s’adapter, comme l’illustre l’acheminement d’une proportion croissante de la cocaïne latino-américaine vers le marché européen via l’Afrique de l’Ouest, en réponse au renforcement des moyens de surveillance dans la région Caraïbes.

S’agissant de la composante développement, elle peut prendre la forme soit de cultures de substitution proposées aux paysans, soit de programmes de développement intégrés, dont le seul exemple consistant est, à ce jour, celui mis en œuvre en Thaïlande, d’ailleurs avec succès puisque ce pays ne figure plus dans le tristement célèbre Triangle d’Or.

 


 

Mais le succès thaïlandais ne doit pas conduire à minimiser les échecs rencontrés dans d’autres pays. Echecs aux causes multiples :

  • insuffisance des ressources affectées aux stratégies de lutte contre ces drogues, tant par les Etats producteurs que par les pays consommateurs, notamment par le biais des agences d’aide au développement ;
  • manque de persévérance dans la durée ;
  • certains paramètres de marché, qu’il s’agisse de la faible rémunération des cultures de substitution ou de l’étroitesse de leur demande ;
  • régions de production qui sont généralement des zones de faible présence de l’Etat, y compris pour y mener ses missions de développement économique et social.

L’exception: la lutte contre la culture des opiacés en Thaïlande

La filière des opiacés a quasiment disparu du territoire thaïlandais, la production d’opium étant aujourd’hui de l’ordre de 2 à 4 tonnes par an, à comparer aux 5 à 7000 tonnes de l’Afghanistan.

Cette réussite est le fruit d’une stratégie centrée sur la lutte contre la pauvreté et l’intégration dans l’économie thaïlandaise des régions productrices d’opiacés. Stratégie qui présente trois caractéristiques qui ont contribué à son succès : focalisation sur la composante développement ; absence d’éradication forcée, à tout le moins en début de programme ; mise en œuvre dans la longue durée.

S’agissant de la composante développement, celle-ci est passée par trois phases successives. La première fut l’analyse économique, sociale et culturelle des communautés concernées, ce qui permit de définir finement les attentes des paysans thaïlandais s’adonnant à la culture du pavot.

La seconde phase fut la proposition faite à ces derniers de les appuyer pour qu’ils reconvertissent leurs activités, et ce après des études de marché et des essais agronomiques qui ont permis de sélectionner des cultures tout à la fois de bon rapport et adaptées aux conditions agro-climatiques de la région. Dans le même ordre d’idée, cette reconversion fut accompagnée par la fourniture d’appuis techniques et la mise en place de mécanismes de financement adaptés.

La troisième phase fut la transition d’une approche en termes de cultures de substitution vers un véritable développement intégré dans sa triple dimension économique (unités de transformation des produits des dites cultures, marchés agricoles permettant de commercialiser ces produits et voies de communication pour les écouler vers les centres urbains), sociale (écoles et centres de santé) et environnementale (reforestation et remise en état de bassins versants dévastés par la pratique des cultures sur brûlis).

Il convient de souligner ici l’importance des voies de communication qui ont permis non seulement l’évacuation de ces nouvelles productions, mais également l’articulation des régions en question avec l’économie thaïlandaise, alors en phase de croissance accélérée, ainsi que l’installation de l’appareil d’Etat pour qu’il exerce ses missions tant régaliennes que de délivrance de services aux populations.


 

En dehors du modèle de développement proprement dit, deux autres caractéristiques méritent d’être rappelées. La première relève de l’éradication. C’est ainsi qu’il fut indiqué aux paysans thaïlandais cultivant du pavot que cette activité ne serait pas sanctionnée pendant une période initiale de six à huit années, considérée comme suffisante pour qu’ils se persuadent de l’intérêt des cultures alternatives. Engagement qui fut tenu par les autorités thaïlandaises.

La seconde a trait à la durée. Le premier projet de culture alternative fut lancé en 1969, après deux années d’analyses de terrain, et financé par le roi Bhumipol sur sa cassette personnelle. L’Etat prit ensuite le relais, et ce jusqu’à ce jour. Le concept de durée a donc ici une double signification : la durée effective de l’effort de développement et d’intégration, mené sur plus de quatre décennies ; la création progressive des conditions permettant d’asseoir la durabilité des acquis.

Pour lutter contre les drogues végétales, il faut agir sur la demande

En conclusion, il est probable qu’aussi longtemps qu’existera une demande pour ces drogues végétales, que la consommation en sera illégale et donc que cette activité génèrera des revenus très importants accaparés par des réseaux mafieux, il y aura peu d’espoir de pouvoir en réduire substantiellement l’offre, et ce quels que soient les efforts entrepris dans ce but.

Ce qui signifie qu’il faut également agir sur la demande. Or il est clair que la répression de la consommation ne parvient pas à la réduire. D’où la question, délicate mais qu’il serait irresponsable de ne pas se poser, de la dépénalisation de cette consommation. Tolérée, ce qui n’interdirait certes pas de mener une politique sanitaire de désintoxication, elle aurait au moins l’avantage de briser les filières mafieuses et de permettre la taxation de l’usage de ces substances. Souvenons-nous d’Al Capone qui assit sa fortune et les violences associées sur l’interdiction de l’alcool aux Etats-Unis au lendemain de la première guerre mondiale, avant que la raison ne l’emporte et que cette politique soit abandonnée par le gouvernement américain.

Resterait toutefois pendant le cas des pays producteurs de ces drogues végétales, ce qui renvoie au succès thaïlandais et donc, entre autres, à l’aide au développement intégré ainsi qu’à la consolidation des Etats dits fragiles.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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