Les 17 Objectifs de développement durable (ODD) et les 169 cibles contenus dans le document Transformer notre monde : le Programme de développement durable à l’horizon 2030 a fait l’objet d’une négociation entre 193 états membres de l’ONU. Ils sont par définition imparfaits. Aucun pays, aucun individu, s’il avait eu le champ libre, n’aurait en effet rédigé cet Agenda  2030 tel qu’il l’a été. Cependant, cette imperfection ne peut justifier l’inaction. Les universitaires devraient réagir aux imperfections de cet Agenda en cherchant à jouer un rôle actif dans la réalisation de ses objectifs. Et ils disposent pour cela d’un atout unique : leur capacité à proposer une critique en toute honnêteté.

International flags - © Penn State / Flickr Creative commons
International flags - © Penn State / Flickr Creative commons

Pourquoi l’apport des universitaires est crucial pour les ODD

Tous les acteurs qui ont un rôle significatif à jouer pour l’avenir de notre planète devraient assumer leurs responsabilités dans l’atteinte des ODD à l’horizon 2030 ; parmi eux, les universitaires ont un rôle particulier à jouer. Cette position a été fort bien défendue par Jean-Marc Châtaigner, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), dans un récent post sur le blog dans lequel il soutient que les perspectives critiques proposées par les universitaires seront essentielles pour assurer une mise en œuvre et un suivi efficaces de l’Agenda 2030.

En rupture avec les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), l’Agenda 2030 reconnaît le caractère interconnecté de la pauvreté (objectif 1) et de l’inégalité (objectif 10), deux objectifs parmi 17 objectifs « intégrés et indissociables ». Si ceci représente une grande avancée dans l’univers politique, le sujet est cependant étudié depuis fort longtemps par nombre de chercheurs universitaires. Dans sa Théorie de la justice, John Rawls montre que les institutions – ainsi que les inégalités auxquelles ces dernières peuvent contribuer – devraient être jugées en adoptant le point de vue des plus démunis ; Susan Sontag, pour sa part, plaide pour l’adoption d’une perspective  qui « place nos privilèges sur le même plan que leurs souffrances ». Tous deux nous appellent à examiner la façon dont les personnes les plus prospères de la planète sont impliquées dans les causes structurelles de la pauvreté et des inégalités.

Le fait que l’Agenda 2030 pour le développement commence à établir ce lien mérite d’être salué. Dans la mesure où les universitaires étudient ces interactions depuis des années, leur apport sera crucial pour la mise en œuvre immédiate de l’Agenda. Nous avons besoin des universitaires pour nous rappeler en permanence l’existence de ces liens. Afin d’appréhender la dynamique complexe de la pauvreté et des inégalités, nous devons nous appuyer sur diverses contributions issues de la politique, de l’économie, de la sociologie, de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, des relations internationales et de l’anthropologie.

 

Quel apport ?

Les universitaires n’ont pas seulement vocation à résoudre les problèmes, ils doivent aussi les identifier. Le théoricien politique John Dryzek soutient qu’une politique démocratique doit s’appuyer sur des experts et des analystes politiques capables de bousculer la culture politique.

Il s’agit là de la notion de critique et non pas d’un cynisme ni d’une opposition. Les universitaires sont les seuls à pouvoir jouer ce rôle que l’on pourrait définir comme une « participation critique » : ils sont appelés à faire une critique des processus tout en y prenant part. Les universitaires doivent à la fois chercher à porter la parole de ceux qui sont marginalisés, mais aussi à faire des propositions audacieuses et réfléchies afin que la mise en œuvre de l’Agenda 2030 ne laisse personne pour compte. Les universitaires peuvent utiliser leur parole pour sensibiliser le public à des questions cruciales qui risqueraient sinon d’être négligées : par exemple, comment résoudre les asymétries de pouvoir au sein des institutions internationales  de gouvernance économique? Mais plus encore, les universitaires doivent nous rappeler quelles sont les causes et les facteurs structurels de la pauvreté et des inégalités et identifier des solutions permettant de surmonter ces obstacles majeurs.

 

Comment associer davantage les universitaires ?

La question est de savoir comment ces universitaires peuvent allier leur plus grand atout – la capacité de critique indépendante – avec le passage à l’action et l’engagement dans le processus politique. Voici trois réponses.

  • S’appuyer sur les réseaux existants.

Heureusement, nous ne partons pas de zéro. La connaissance acquise par les universitaires dans le cadre du processus des OMD et leur engagement jusqu’à ce jour dans la définition des ODD constituent une base solide sur laquelle bâtir.

Les réseaux internationaux tels que le Sustainable Development Solutions Network (Réseau de solutions pour le développement durable) tissent des liens entre les institutions concernées tandis que l’Academics Stand Against Poverty (ASAP ou Universitaires unis contre la pauvreté) met en relation les universitaires travaillant sur le thème de la pauvreté et des inégalités. Global Colleagues, le programme phare de l’ASAP, vise à répondre à certains défis posés dans l’Agenda 2030 par un système de jumelage : de jeunes universitaires travaillant sur la pauvreté dans des institutions moins bien financées des pays du Sud sont associés à des universités connues, sur la base d’un recouvrement des domaines de recherche.

Le but de ce programme est de démontrer la valeur ajoutée créée par des partenariats équilibrés, et d’offrir aux deux parties prenantes l’opportunité d’apprendre grâce à la collaboration. On espère que ces partenariats donneront naissance à un groupe de chercheurs universitaires sur la pauvreté de taille mondiale, qui sera assez confiant dans ses capacités pour  œuvrer à l’atteinte des ODD, mais également pour exiger une redevabilité de la part des acteurs principaux.

  • S’engager durant tout le processus, à tous les niveaux. Les universitaires devraient s’engager non seulement au plan mondial, mais aussi à l’échelle nationale et locale. Durant tout le processus, ils peuvent proposer une critique indépendante ainsi que des analyses et des approches différentes, que ce soit dans le domaine de la formulation des politiques ou dans celui du suivi et de l’évaluation de l’impact.
  • Étendre la diversité des disciplines au sein de ces réseaux. Les recherches et les analyses fondées uniquement sur une approche technocratique sont incapables d’appréhender la complexité des problématiques sociales actuelles. Des réseaux, tels que le Scientific and Technological Community Major Group (Groupe majeur des communautés scientifiques et technologiques), devraient être encouragés à accorder davantage de place à une plus grande variété de disciplines en sciences humaines et sociales.

Transparency International décrit les ODD comme une « formidable occasion de mettre les dirigeants mondiaux sur la sellette, de leur rappeler publiquement, sans faiblir, les engagements qu’ils ont pris et d’exiger des mesures à grande échelle qui construisent réellement un monde meilleur ». Il en va de même pour les universitaires : les ODD constituent une opportunité à saisir. Les académiques disposent d’un atout unique : leur capacité à produire, en l’absence de toute contrainte, une critique indépendante et à déterminer de façon probante les recettes qui marchent et celles qui ne fonctionnent pas, tout en expliquant pourquoi. En travaillant de concert avec la société civile et les autres acteurs, les universitaires pourront jouer un rôle crucial. L’adoption des trois mesures énumérées ci-dessus garantira que leur engagement reste ciblé et efficace.

 

Les auteurs sont des responsables de projets bénévoles auprès de Global Colleagues, une initiative qui rapproche des universitaires travaillant sur le thème de la pauvreté dans des universités du Sud et du  Nord, et ce en les jumelant deux par deux, créant ainsi des binômes universitaires qui vont s’attaquer aux défis imposés par l’Agenda 2030. La cohorte constituée comprend pour l’instant 68 universitaires répartis dans le monde entier, dont les travaux couvrent un champ d’études impressionnant : de l’évasion fiscale dans les compagnies minières d’Afrique du Sud aux insurrections rurales au Mexique en passant par la politique identitaire indienne ou encore la sécurité alimentaire mondiale.

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