Six ans après les Printemps arabes, les inégalités qui les ont en partie déclenché restent criantes et problématiques dans le monde arabe. Samir Aita, économiste franco-syrien, revient sur leurs causes, leurs conséquences et leurs traitements possibles.

En quels termes se pose le débat sur les inégalités dans le monde arabe ?

Les approches traditionnelles se focalisent sur les taux de pauvreté et sur les « discriminations des résultats » exprimées par exemple à travers l’indice de Gini ou l’accès à l’éducation. C’est le cas des rapports de la Banque mondiale ou de la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (CESAO).

Quelle que soit leur utilité, ces approches souffrent du manque de données dans les pays étudiés. Les enquêtes sur les revenus et les dépenses des ménages sont rares et irrégulières, rarement conformes aux normes internationales ou ne sont tout simplement pas publiées. Il est extrêmement difficile de suivre les effets des politiques publiques et des bouleversements actuels, malgré l’engagement des pays arabes dans les programmes onusiens des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ou de développement durable (ODD). On peut s’en rendre facilement compte lorsqu’on suit les indicateurs de comparaison mondiale des ODD.

Ces enquêtes s’avèrent non moins problématiques, car elles n’incluent pas la part non nationale de la population. Or les pays du Golfe, et d’autres comme le Liban et la Jordanie, comptent aujourd’hui une population immigrée pouvant être du même ordre ou supérieure en nombre aux nationaux. Que signifie alors la mesure de la pauvreté ou du taux d’accès aux universités au Qatar comme aux Émirats arabes unis si elles ne prennent pas en compte les migrants ?

Les indices de Gini souffrent de la même rareté des enquêtes et nous donnent peu de renseignements. D’autant que les pays arabes figurent dans la moyenne mondiale – sauf les pays du Golfe qui sont beaucoup plus inégaux que les pays ayant des PIB similaires par habitant. La plupart des emplois sont informels tout comme la plupart des revenus qui servent à les payer. Impossible donc de mesurer les inégalités dans le monde arabe.

 

 

Face au manque de données, les approches traditionnelles se complexifient de plus en plus, avec l’introduction de notions comme les « discriminations dans les autonomies ». Celles-ci sont basées sur des enquêtes d’opinion, mettant l’accent sur le rôle des initiatives individuelles dans la réduction des inégalités, les pouvoirs publics ne constituant qu’une barrière répressive à ces volontés individuelles. On change ainsi de registre, en passant des inégalités aux perceptions des inégalités.

Dans tous ces débats, on parle rarement des causes des inégalités qui découlent notamment des politiques publiques et du non-respect des droits économiques et sociaux. En discutant du constat, on ne met pas en perspective les solutions possibles, l’autre facette du miroir.

 

Avez-vous un exemple ?

Prenons l’exemple de la pauvreté. En dehors de l’aide humanitaire, la pauvreté n’a pas de remède efficace et direct hors de l’emploi et de la sécurité sociale. Un pauvre ne peut sortir de son état qu’en accédant au marché du travail et en obtenant un revenu décent. Et s’il ne peut pas travailler pour cause de maladie, la société doit le prendre en charge en solidarité. La question de la pauvreté ne peut ainsi être séparée de celle de l’emploi et surtout de l’informalité, puisque par définition est informel un emploi qui ne donne pas accès à une protection sociale. Sur les 3 millions de nouveaux actifs par an dans le monde arabe, les deux tiers ne trouvent que des emplois informels ; et les inégalités continuent de se creuser !

L’étude sur l’emploi informel dans treize pays arabes que j’ai présentée le 3 octobre 2016 au groupe d’experts de Delhi du Bureau international du travail montre que la majorité du travail informel est salarié – et non de l’auto-entrepreneuriat. Au Liban par exemple, 37 % des actifs sont des migrants, la plupart informels : 18 % de Syriens, 6 % de Palestiniens et 13 % d’autres nationalités, constituées essentiellement des employées domestiques venues d’Éthiopie ou d’Indonésie. Au Bahreïn, la part des migrants s’élève à 73 % des actifs. La plupart ne bénéficient pas de protection sociale malgré leur statut légal. 60 % d’entre eux sont dans le pays depuis moins d’un an. Or il faut une année de résidence avant de pouvoir prétendre à ces droits.

La question des inégalités ne peut se traiter sans parler d’égalité des droits et de redistribution, donc de l’impôt. Or la plupart des pays arabes sont marqués par des écarts de revenus très importants, typiquement entre les possédants de biens ou les cadres employés par les sociétés internationales, et les nombreuses personnes reléguées à des tâches mineures, payées « au noir », avec une part de plus en plus importante d’immigrés et de réfugiés employés pour des salaires de misère. Il ne s’agit pas seulement d’inégalités des revenus, mais aussi et surtout d’inégalités dans la propriété ; et cette dernière s’est concentrée significativement.

 

Existe-t-il des différences importantes dans la structure des inégalités dans le monde arabe, entre le Maroc et le Liban, par exemple ?

Les données nationales, nous l’avons dit, ne permettent pas de le mesurer réellement. L’économiste français Thomas Piketty – auteur de The Economics of Inequality (Harvard University Press, 2015) – l’a constaté lorsqu’il s’est penché sur le cas de l’Égypte. L’impôt y est faible, les hauts revenus comme les grandes fortunes échappent en large partie à la fiscalisation. Les enquêtes annuelles sur les revenus des ménages donnent des indications très insuffisantes. Piketty avait noté « qu’il n’y a pas de doute que les inégalités des revenus sont extrêmement larges au niveau du Moyen-Orient pris comme un ensemble ». Les 1 % plus hauts revenus reçoivent plus de 25 % du total régional, contre 20 % aux États-Unis, 11 % en Europe de l’Ouest et 17 % en Afrique du Sud. Sans parler des inégalités dans la possession des biens. Les perceptions des inégalités concernent aussi bien le niveau national que le niveau régional.

On peut malgré tout constater à l’œil nu, de manière intuitive, que les écarts sont du même ordre dans le monde arabe : une fraction de la population vit dans des conditions proches de celles de l’Europe de l’Ouest, tandis qu’une majorité réside dans un habitat urbain informel ou des zones rurales dont le niveau de développement est comparable à celui des régions les plus déshéritées de l’Inde. Au Maroc, les plus défavorisés sont des nationaux ; au Liban, ils comportent une bonne part de migrants et de réfugiés.

 

Le défaut d’emploi formel tient-il à la structure postcoloniale des économies arabes ?

La structure postcoloniale est déjà lointaine et était par certains aspects meilleure, quoi qu’on pense des politiques d’industrialisation via le secteur public. Dans les années 1950 et jusque dans les années 1970 et 1980, de l’emploi productif était créé, dans un contexte où l’on ne connaissait pas encore l’arrivée massive de jeunes sur le marché du travail.

Les taux de croissance de la force de travail étaient de l’ordre de la croissance démographique (autour de 3 % hors du Golfe). Aujourd’hui, on observe des taux de croissance de la force de travail urbaine de 6 à 8 % dans certains pays, en raison du baby-boom des années 1990 et de l’exode rural.

Le déclin de l’investissement public n’a pas été remplacé par une croissance au moins équivalente de l’investissement privé – par exemple en Égypte, comme l’a bien montré Gilbert Achcar dans Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe (Actes Sud, Paris, 2017). Pour schématiser, il y a du travail, mais pas de capital investi. D’ailleurs, le terme arabe pour « capital », raas mal, qui se traduit littéralement par « tête de l’argent », fait l’objet de plaisanteries entre économistes arabes. Nous parlons entre nous de mal sans raas, d’« argent sans tête », pour évoquer les problèmes de nos économies.

 

Les inégalités frappent-elles particulièrement les femmes ?

Les femmes sont en effet doublement pénalisées, dans l’accès à l’emploi et dans la possession des biens dans le monde arabe.

Dans les années 1990, elles avaient encore du travail dans les économies agricoles ou accédaient au travail urbain, surtout lorsqu’elles avaient une éducation secondaire ou tertiaire. L’exode rural a changé la donne : dès que les femmes rurales sont arrivées en masse dans les villes, elles se sont trouvées dans un contexte précaire d’habitat informel où la majorité des hommes occupaient déjà des emplois informels, qu’elles ne souhaitaient pas car ils sont perçus comme relevant d’un univers masculin et précaire. C’est une raison essentielle de la diminution de leur participation à l’activité économique.

Dans la plupart des pays arabes, le travail des femmes se trouve en majorité dans le secteur public ; là où il y a des vrais contrats et une protection sociale, et notamment dans les secteurs de la santé et de l’enseignement.

Le discours dominant, tenu par les bailleurs de fonds, Banque mondiale et Fonds monétaire international (FMI) en tête, selon lequel il faut réduire l’emploi public s’avère catastrophique pour elles. Quelle est l’alternative, sachant que la participation des femmes arabes au marché du travail est la plus faible au monde ?

Plutôt que de traiter des raisons objectives de cette situation, on évoque le plus souvent des raisons religieuses ou culturelles, comme si les musulmanes ne voulaient pas travailler. Le fait est qu’elles travaillent, mais principalement dans le secteur formel ou en tant que membres d’entreprises familiales. La question culturelle pour les femmes concerne plutôt la possession et la transmission des biens, à cause de l’inégalité dans l’héritage. Mais elle n’est pas spécifique à l’islam.

 

 

Quelles sont les politiques publiques les plus exemplaires à ce jour pour lutter contre les inégalités dans le monde arabe ?

Il y a eu une période après les indépendances où les pays arabes appliquaient d’excellentes politiques de lutte contre les inégalités : l’éducation gratuite pour tous, la santé pour tous, l’électricité pour tous, l’aménagement du territoire, etc. Les inégalités générales et entre les régions s’étaient considérablement réduites.

Mais on a changé d’époque et de modèle depuis le « boom pétrolier » des années 1970. L’investissement public a chuté. Les subventions et le service de la dette consomment une grande partie des budgets étatiques, qui eux se réduisent en pourcentage du PIB. Alors on privatise l’éducation, la santé, etc. Et les inégalités ont crû à nouveau et significativement dans le monde arabe.

Nous sommes entrés depuis dans un cercle vicieux et un débat biaisé. Le FMI demande de réduire les subventions et d’installer la TVA, et les gouvernements rechignent. Bien sûr, les subventions ne sont pas soutenables et profitent à ceux qui n’en ont pas besoin, mais la TVA, clairement, n’œuvre pas à réduire les inégalités.

Le problème de fond est celui de recettes fiscales insuffisantes hors des rentes tirées des ressources naturelles. L’État ne peut traiter les inégalités qu’à travers l’impôt et les contributions sociales, en redistribuant les richesses entre les régions du pays et les catégories sociales de la population. Or, la plupart des pays arabes sont caractérisés par un faible niveau d’imposition – 10 à 15 % du PIB au mieux hors ressources naturelles, contre 45 et 55 % dans les pays de l’OCDE.

Sans collecte d’impôt et assiette fiscale élargie, rien ne pourra se faire dans les pays arabes. La tentation a été grande pour nombre d’entre eux jusqu’à maintenant de jouer les ressources naturelles. Le pétrole et les rentes, cependant, ne peuvent pas être un palliatif à l’impôt. D’autant moins qu’une génération, en principe, n’a pas le droit d’utiliser à son profit l’essentiel des revenus tirés des ressources naturelles sans penser aux générations futures. Dans le cas de l’Irak, par exemple, le total des recettes fiscales hors pétrole ne dépasse pas 3 % du PIB – l’un des niveaux les plus faibles de la zone et au monde. Est-ce une bonne politique de puiser de l’or noir et de le vendre bon marché ? Le FMI considère ces pays comme « fragiles », car encore trop peu fiscalisés.

Mais la question de l’impôt doit être traitée dans sa globalité, en termes de « contributions sociales totales », incluant les impôts directs, indirects et les cotisations sociales. Les enjeux réels sont d’une part d’imposer les fortunes, les biens cumulés comme les plus-values immobilières, et d’autre part d’élargir les cotisations et les couvertures sociales.

La généralisation horizontale de la sécurité sociale sous ses différentes formes constitue une politique exemplaire de redistribution pour réduire les inégalités. Seule la Tunisie l’a partiellement appliquée. L’imposition des plus-values rentières en est une autre, à condition que les recettes soient utilisées pour des investissements d’aménagement du territoire et d’infrastructures.

 

Y a-t-il une conscience politique claire dans le monde arabe des enjeux liés aux inégalités ?

Oui, les populations de tous ces pays en ont une conscience très forte. D’où les mouvements sociaux des dernières années, que l’on observe même dans les économies qui profitent de la manne pétrolière.

Mais la question se pose de savoir si l’on peut vraiment qualifier cette conscience de « politique ». Il y a d’abord la perception des inégalités nationales, entre régions et vis-à-vis des possédants et des gouvernants, et surtout le manque de perspectives pour les jeunes. Puis il y a la perception des inégalités entre pays au sein du monde arabe, surtout vis-à-vis des pays du Golfe. Mais ces perceptions ont conduit à un retour au conservatisme religieux et au renforcement des réseaux communautaires. Puis quand le Printemps arabe s’est déclenché, leur expression s’est surtout manifestée au niveau des libertés publiques et de la volonté de renverser les « régimes ». Et lorsqu’il y a eu des mouvements sociaux pour réclamer des meilleures conditions de travail et de salaires, ils ont fait face à une hostilité les qualifiant de corporatistes.

 

 

Il n’y a donc eu aucun cadre politique à ces soulèvements. Et ils ont vite reflété les clivages entre conservateurs et modernistes, entre les différentes catégories sociales et celles du marché du travail, et entre les communautés. Seule la Tunisie disposant d’un fort syndicat a pu canaliser politiquement son soulèvement pour qu’il prenne précisément la forme d’une transition démocratique de l’État. Elle a même pu gérer un afflux massif de réfugiés dont on parle peu.

En outre, la conscience des inégalités bloque sur la question des migrants et des réfugiés. Un citoyen du Golfe considère rarement que les travailleurs migrants lui sont égaux en droits humains. De même, le Libanais pense peu que les réfugiés palestiniens ou syriens et les employés domestiques ont des droits. Or les migrations sont devenues l’une des principales réalités de tous les pays de la région.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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