Les plans d’expansion du secteur de l’électricité en Amérique latine et dans les Caraïbes sont-ils conformes aux objectifs de l’Accord de Paris ? Une étude récente suggère qu’une transition massive vers le gaz naturel ne ferait que retarder le problème.

Usine de gaz naturel de San Antonio, province de Tarija, Bolivie. Photo: AIZAR RALDES / AFP
Usine de gaz naturel de San Antonio, province de Tarija, Bolivie. Photo: AIZAR RALDES / AFP

L’Amérique latine et les Caraïbes (ALC) sont la région où la part des ressources hydroélectriques est la plus élevée du monde. Pourtant, cela ne signifie pas que les objectifs de l’Accord de Paris pour cette zone seront facilement atteints, notamment en raison du poids important des centrales électriques à gaz naturel.

Dans un article récemment publié, nous évaluons les émissions de CO2 prévisionnelles de l’ensemble des centrales électriques existantes et à venir en ALC. Ce calcul permet d’évaluer les émissions de carbone des centrales sur l’ensemble de leur durée de vie réglementaire. Dans notre analyse, nous comparons ces projections aux objectifs de température fixés par l’Accord de Paris. À la lumière des plans d’expansion du secteur de l’électricité dans la région, nous parvenons au constat suivant : pour que la région atteigne les objectifs de l’Accord de Paris, plus de la moitié des centrales électriques à combustibles fossiles devront être fermées.

 

Des centaines de centrales à gaz naturel en construction

Les centrales électriques en service dans la région ont, en moyenne, 18 ans d’âge. En théorie, elles peuvent encore être exploitées 15 ou 20 ans. Selon nos estimations, ces centrales émettent collectivement environ 7 Gt CO2 sur l’ensemble de leur durée de vie. Or, selon les estimations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), elle ne devrait pas dépasser les 6 Gt CO2 pour respecter l’objectif de température de l’Accord de Paris.

Concrètement, pour espérer respecter l’Accord, les opérateurs de la région devraient d’ores et déjà « abandonner » ou fermer environ 15 % de la capacité opérationnelle existante, sans laisser ces centrales atteindre leur durée de vie réglementaire.

Or on en est très loin : en plus des centrales déjà en exploitation, il y a actuellement pléthore de nouveaux projets de centrales électriques à combustibles fossiles dans la région, dont plus d’une centaine déjà en construction. La plupart sont à base de gaz naturel. Si tous ces projets voient le jour, ces nouvelles centrales émettront collectivement presque 6 Gt CO2 supplémentaires sur l’ensemble de leur durée de vie. Soit un total de 13 Gt CO2, plus du double du maximum préconisé par le GIEC.

On parvient alors à une nouvelle estimation : si toutes les centrales prévues sont mises en service, plus de la moitié des centrales électriques à combustibles fossiles devront être fermées pour respecter l’Accord de Paris. Les risques financiers liés à ces fermetures anticipées ne peuvent être ignorés dans une région qui investit chaque année 21 milliards de dollars US dans la production d’électricité.

Autre constat instructif : prises dans leur globalité, plus de la moitié (62 %) des émissions prévisionnelles proviendront de centrales au gaz naturel. Dans ce contexte, les investissements massifs dans ce combustible ne semblent pas être la solution adéquate pour assurer une transition vers les énergies renouvelables compatible avec les objectifs climatiques de l’Accord de Paris.

 

Pour une stratégie à long terme qui se traduise dans les décisions à court terme

Pour accomplir une telle transition, les gouvernements de la région doivent planifier le recours aux énergies renouvelables non conventionnelles et favoriser des stratégies à long terme pour le secteur de l’électricité.

La clé est dans la planification judicieuse de trajectoires d’investissement à long terme qui se traduisent clairement par des décisions à court terme. Les gouvernements nationaux doivent notamment intégrer le fait que l’Accord de Paris implique nécessairement un objectif de production électrique sans émissions nettes d’ici 2050.

Par ailleurs, ces stratégies à long terme doivent être assorties de plans sectoriels précis. Certains pays ont déjà décidé de réduire progressivement l’activité des centrales existantes au charbon, en anticipant les éventuelles répercussions sociales, techniques et économiques liées à leur fermeture. Par exemple, le Chili a récemment annoncé la fermeture de centrales électriques au charbon pour faire place aux énergies renouvelables non conventionnelles afin de rendre le pays neutre en carbone d’ici 2050.

Les engagements de ce type pris par les États pour sortir du charbon vont certes dans le bon sens, mais une transition massive vers le gaz nous conduirait en définitive à la même situation dans vingt ans. Pour éviter cela, le secteur de l’électricité doit complètement sortir des énergies fossiles et se tourner délibérément vers la mise en place de solutions modernes et propres, comme la production photovoltaïque.

La bonne nouvelle, c’est que les énergies renouvelables sont déjà la solution la moins onéreuse dans de nombreuses régions du monde. Le potentiel en Amérique latine et dans les Caraïbes est gigantesque, notamment en énergie solaire. C’est au Chili, au Mexique et au Pérou que la production d’électricité photovoltaïque est parmi la moins chère du monde. Par ailleurs, l’énergie renouvelable crée de nouveaux emplois et stimule l’investissement direct à l’étranger.

En définitive, la décarbonisation de la production d’électricité est tout à fait réalisable, mais à deux conditions : une planification technique bien conçue et un fort engagement politique.

 

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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