La forêt du Suriname absorbe 8,8 millions de tonnes de carbone chaque année. John Goedschalk, directeur exécutif de l’ONG Conservation International Suriname, veut allier conservation et développement économique pour favoriser une croissance verte.

Pourquoi la conservation des forêts est-elle importante pour le Suriname ?

Je dirige l’ONG Conservation International pour le Suriname mais je suis avant tout un économiste. En 2011, le gouvernement m’a mandaté pour comprendre ce que la conservation de la nature avait apporté jusqu’à présent au pays, en mettant l’accent sur la Réserve naturelle centrale du Suriname, qui a été instituée en 1998 – à l’époque, la plus grande réserve au monde – et qui couvre 1,6 million d’hectares, soit 10 % de la superficie de notre pays. J’ai très vite découvert que je ne pouvais pas parler de conservation sans d’abord comprendre le changement climatique.

Le rôle de la forêt est largement reconnu dans les discussions sur le climat, encore davantage que celui de l’eau ou de l’oxygène. Aujourd’hui, on parle surtout du carbone. Ce que j’ai appris sur le changement climatique m’a effrayé et m’a réveillé. Le tableau peint par tous les scientifiques qui sont venus au Suriname, me convainc vraiment que nous devons faire plus.

 

Quel est le scénario du GIEC pour le Suriname ?

Tous les scénarios indiquent que la capitale Paramaribo va être submergée ! La hausse des températures va dépasser 1,5 degré, ce sera plus probablement 4 degrés en moyenne et peut-être 6 degrés pour nous. Le changement climatique est en train d’arriver ! Nous allons observer une élévation du niveau de la mer de 52 centimètres à 1,7 mètre au cours des 75 à 100 prochaines années.

Nous sommes la deuxième ville la plus vulnérable au monde. Seule la capitale du Guyana, Georgetown, est plus à risque. On doit cela à la combinaison de notre situation géographique et de notre manque de capacité d’adaptation. Dans le contexte des Conférences sur le changement climatique, nous formons avec d’autres pays le groupe des Petits États insulaires en développement (PEIDS), non pas parce que nous sommes une île, mais parce que nous partageons les mêmes caractéristiques en termes de vulnérabilité.

Il ne faut pas s’attendre à un tsunami, où nous nous retrouverions tous, d’un coup, sur des bateaux. Notre capacité de gestion de l’eau va se dégrader avec le temps, le système d’égout va se trouver sous pression, la collecte des eaux de pluie va devenir problématique. Dans sa forme actuelle, Paramaribo ne peut être sauvée. Toutefois, les entreprises et agences gouvernementales pourraient être déplacées et un mur pourrait être créé autour du centre-ville historique. Mais l’adaptation a un coût, même la planification nécessite de l’argent. Nous aurions besoin d’investir des milliards de dollars… que nous n’avons pas.

D’un côté, nous avons donc cette immense vulnérabilité et, de l’autre côté, nous avons cet immense atout, la forêt. Nous devons trouver un moyen de combiner ces deux éléments pour rendre le développement du Suriname compatible avec le climat.

 

 

Comment valoriser les services rendus par la forêt ?

Le Suriname est de loin le pays le plus vert sur Terre et notre forêt est la forêt primaire la plus intacte de la planète. La forêt fournit des services climatologiques en termes de production d’eau, de séquestration du carbone, à hauteur de 8,8 millions de tonnes par an, et de stockage continu du carbone, soit 11 milliards de tonnes.

J’ai lancé le programme Redd +, le programme de réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation. Mais obtenir de l’argent de la finance climatique est vraiment très compliqué. Cela prend énormément de temps et nécessite beaucoup d’argent. Le pays n’en a pas.

C’est une injustice. Personne ne nous a demandé notre accord pour polluer l’atmosphère avec du dioxyde de carbone. Mais alors même que nos arbres fournissent un service, nous avons besoin de faire toutes ces démarches. En attendant, personne ne nous paye. Nous avons reçu de l’argent pour préparer un programme Redd +, mais celui-ci n’est pas encore prêt. Je crois que nous ne devons pas attendre après, je pense qu’il y a des choses que nous pouvons faire nous-mêmes.

« Le paradigme actuel consiste à détruire des ressources en faveur du développement économique. Nous devons en sortir. 30 hectares d’une forêt saine et intacte valent bien plus que quelques kilos d’or. »
Partagez cette citation !

Que serait un développement compatible avec le climat au Suriname ?

Nous avons besoin d’un modèle de croissance verte. Le défi que nous avons, en tant que nation, est de créer de la valeur à partir de cet écosystème intact pour favoriser notre développement social économique, sans pour autant le détruire. Le paradigme actuel consiste à détruire des ressources en faveur du développement économique. Nous devons en sortir. 30 hectares d’une forêt saine et intacte valent bien plus que quelques kilos d’or.

C’est pourquoi nous avons défini quatre nouveaux secteurs, que nous proposons comme nouveaux piliers pour l’économie surinamaise. Il y a tout d’abord REDD +, l’obtention d’une compensation financière pour la réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation, puis il y a l’exportation d’eau douce en grande quantité, dans de grands contenants, car nous avons la troisième ressource de la planète en eau douce. Ensuite vient le tourisme de nature – nous avons ici des choses qui n’existent nulle part ailleurs. Enfin, le quatrième pilier concerne les produits forestiers non ligneux, en particulier les huiles à base de fruits et de noix, qui poussent à l’état sauvage dans nos forêts et qui peuvent être vendues jusqu’à 1 000 dollars le litre.

 

 

Comment les peuples indigènes sont-ils associés à ce plan ?

Au Suriname, il y a 10 tribus et environ 200 communautés dispersées dans la forêt. Ces 200 communautés sont les véritables gardiennes de la forêt. Le gouvernement est situé à Paramaribo et n’a pas vraiment la possibilité de surveiller notre immense forêt.

Il faut absolument qu’elles soient du côté de la conservation, elles le sont d’ailleurs déjà en grande majorité. Toutefois, si vous vivez dans la forêt sans revenu, et que quelqu’un vous offre de l’argent en échange du droit d’exploitation de l’or, vous aurez tendance à dire oui, à moins de gagner plus d’argent en préservant la santé de la forêt. Cela n’est pas impossible car il n’y a presque aucun exemple, au Suriname, de communauté qui bénéficie réellement des industries extractives. Si les moyens de subsistance des communautés forestières dépendent de l’intégrité des forêts, ils les protégeront et en seront des gardiens efficaces. Nous pensons que les produits forestiers non ligneux sont des sources de revenus qui permettent des modèles économiques beaucoup plus démocratiques et une croissance beaucoup plus inclusive. Nous avons construit une usine pour fabriquer de l’huile de noix du Brésil, dans un petit village qui compte une centaine de personnes. Ils l’exportent en Europe et gagnent ainsi leur vie. Je pense que la combinaison de ce type d’entreprise et de l’agrotourisme au sein de ces communautés peut vraiment générer beaucoup de valeur.

Quelles sont les menaces actuelles sur la forêt tropicale ?

Principalement l’exploitation aurifère et l’exploitation forestière incontrôlée. La Fondation pour la gestion forestière et le contrôle de la production ne dispose pas de suffisamment d’agents ni de ressources. Il y a environ trois millions d’hectares de concessions forestières ! Même au bord de la Réserve naturelle centrale de Suriname, des parcelles ont été cédées, alors qu’il n’y a ni frontière ni garde en bordure du parc. Les communautés peuvent élever une voix forte contre les industries extractives. Nous nous concentrons sur les communautés et, en même temps, travaillons sur une nouvelle loi avec le gouvernement.

 

Pourquoi pensez-vous qu’une nouvelle législation est nécessaire ?

La conservation au Suriname a une connotation négative pour les décideurs politiques, car la législation en vigueur interdit toute utilisation productive des zones protégées. Le Suriname dispose de 2,1 millions d’hectares d’aires protégées, mais cela ne génère ni revenus, ni emplois, ni avantages. La législation actuelle est basée sur le modèle du parc Yellowstone et remonte à 1954. C’est une approche radicale. 1,6 million d’hectares ont été verrouillés, mis sous cloche. Rien ne peut être entrepris. Le secteur privé ne peut en rien aider à développer ces régions, contribuer à l’essor du tourisme, les communautés sont complètement exclues de la gestion.

Au Costa Rica, les 1,3 million d’hectares de parcs génèrent 32 ​​millions de dollars en droits d’entrée. La Réserve naturelle Centrale Suriname, 1,6 million d’hectares, soit plus que l’ensemble des réserves costaricaines, génère 15 000 dollars de revenus. Le Costa Rica reçoit 2,1 millions de touristes. Ici, seulement 0,4 % des visiteurs vont voir le parc. Il n’y a pas d’infrastructures, pas de guides. Actuellement, nous ne valorisons pas ce que nous avons.

Cette immense réserve a été créée et ils ne perçoivent aucun revenu, pourquoi voudraient-ils investir davantage dans la conservation ? La majorité des décideurs actuels ont perdu la conviction que la conservation peut constituer un modèle économique précieux pour le développement. Nous devons réfléchir à la façon de réintégrer les parcs dans les infrastructures économiques du pays. Il a fallu au Costa Rica 40 ans pour le faire, maintenant ils perçoivent les avantages. Nous devons penser à long terme.

Dans une réserve, une partie doit certes être interdite d’accès, mais une autre peut se voir attribuer une nouvelle assignation qui autorise le tourisme ou le développement de produits forestiers non ligneux, ou encore davantage d’explorations scientifiques.

Je crois au tourisme de nature. Je crois que les réserves doivent faire partie intégrante de l’économie du pays. Elles doivent être des atouts productifs. Le gouvernement ne peut pas faire tout cela seul. Le secteur privé et les communautés locales doivent participer à ce processus. Développer ces nouveaux secteurs est un défi, mais c’est aussi une opportunité.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda