Ce forum mondial pour une agriculture climato-intelligente peut nourrir les discussions internationales sur le climat, s’il précise toutefois comment il peut contribuer à relever les défis de la sécurité alimentaire et du changement climatique.

© International Center for Tropical Agriculture / CC BY-SA
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Une plateforme de réflexion sur l’agriculture climato-intelligente

Lancée lors du Sommet climatique des Nations Unies en Septembre 2014, l’Alliance Globale pour une agriculture intelligente face au climat est une approche intégrée pour parvenir à la sécurité alimentaire dans le contexte du changement climatique, tout en atténuant les changements climatiques et en contribuant à d’autres objectifs de développement. Début 2015, l’Alliance comprenait 18 gouvernements et 57 organisations régionales et internationales dont les membres comprennent les agriculteurs, les scientifiques, les entreprises et les représentants de la société civile. Un objectif de son plan d’action est de permettre à 500 millions d’agriculteurs de pratiquer une agriculture climato-intelligente d’ici 2030. D’autres cibles seront fixées avec les partenaires de l’Alliance et feront l’objet d’un suivi annuel.

L’Alliance ne financera pas des investissements agricoles qui seraient labellisés « climato-intelligents ». Elle sera une plateforme d’échange de connaissances et d’expériences concrètes réunissant les parties prenantes intéressées par une réflexion sur les modes de production agricole. La Convention Climat ne peut porter ce débat puisqu’elle se focalise à ce stade sur la question de l’atténuation, qu’elle ne traite pas des questions sectorielles et que le sujet agricole y demeure encore périphérique. En tant qu’initiative multi-acteurs, l’Alliance est ouverte aux gouvernements, mais également aux institutions de recherche, aux entreprises privées, aux organisations professionnelles et aux organisations de la société civile.

L’Alliance reste toutefois la cible de nombreuses organisations professionnelles agricoles ou organisations non gouvernementales. Pour convaincre, elle devra préciser plusieurs points.

 

Élargir ses priorités à la biodiversité et aux services écosystémiques

La caractérisation des agricultures est absente de la réflexion des promoteurs de l’agriculture climato-intelligente. Agriculture familiale, agriculture patronale et agriculture d’entreprise… les moyens humains, techniques et financiers, dont disposent ces agricultures, diffèrent fortement et expliquent des comportements et pratiques agricoles divers. Fondamentalement intéressée à valoriser sa main d’œuvre, l’agriculture familiale est ainsi a priori (hors situation de crise ou de précarité extrême) plus encline que l’agriculture d’entreprise à adopter des pratiques intensives en travail (binage et sarclage par exemple pour économiser l’eau et réduire le recours aux herbicides).

Mais alors que l’année 2014 a mis en lumière l’importance sociale, économique et environnementale de l’agriculture familiale, l’Alliance n’y fait quasiment pas référence. Si l’Alliance veut mettre en débat les modalités de transformation du secteur agricole, elle devra prendre en compte cette agriculture, dont les 500 millions d’exploitations produisent plus de 80 % de l’alimentation mondiale et dont la structuration et les actions collectives professionnelles apparaissent décisives.

Les promoteurs de l’agriculture climato-intelligente considèrent de façon indifférenciée l’agriculture raisonnée, l’agriculture fondée sur une intensification durable de la production végétale, l’agriculture de conservation, l’intégration de l’agriculture et de l’élevage ou encore l’agriculture biologique alors que ces agricultures peuvent parfois s’opposer frontalement (sur la place des organismes génétiquement modifiés par exemple). L’Alliance devra davantage affirmer le potentiel d’adaptation et d’atténuation des modes de production agricole diversifiée, utilisant intensivement les services écosystémiques (photosynthèse avec les associations culturales et l’agroforesterie, fixation biologique de l’azote de l’air…). Elle devra se doter d’objectifs précis en matière par exemple de diminution du recours aux intrants chimiques. Elle conforterait les efforts des tenants de l’agroécologie en faisant des recommandations pour l’action et en invitant au renforcement des activités de recherche scientifique dans le domaine des sciences agroécologiques et dans l’appui aux agricultures alternatives.

Si les services écosystémiques et la biodiversité sont évoqués à maintes reprises, ils ne font pas partie des priorités de l’agriculture climato-intelligente. L’ambition d’une agriculture tout simplement intelligente pourrait être donc d’ajouter au triptyque sécurité alimentaire-adaptation-atténuation la conservation de la biodiversité.


 

Une approche territoire prometteuse

Les promoteurs de l’agriculture climato-intelligente mettent en avant la nécessité de solutions contextualisées, tenant compte de la multiplicité des objectifs (production, bien-être social, qualité de l’environnement, adaptation au changement climatique et atténuation de celui-ci) et de la diversité des écosystèmes. Ils soulignent la multifonctionnalité de l’agriculture, dont les produits peuvent être aussi bien des tonnes de céréales que des emplois ou des services environnementaux (fixation de carbone dans le sol, amélioration de la qualité des eaux souterraines…).

La mise en œuvre de l’agriculture climato-intelligente est ainsi pensée à l’échelle d’un territoire circonscrit, dans le cadre de politiques publiques d’accompagnement explicites. La « landscape approach » préconisée dépasse d’ailleurs l’approche paysage classique, qui s’intéresse aux seuls éléments biophysiques (climat-sol-peuplements végétaux), et se rapproche d’une approche territoire en intégrant les questions de la gouvernance, du jeu des acteurs, des institutions et de la réglementation. Acteurs clés du secteur privé, les agriculteurs y sont reconnus comme détenteurs de connaissances locales empiriques, que la communauté scientifique est invitée à prendre en compte et à valoriser. La référence aux « Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers » est par ailleurs rassurante, en ce qu’elle rappelle la nécessité d’une sécurisation de l’accès des agriculteurs au foncier face au risque d’acquisition massive de terres par des investisseurs extérieurs et à l’exclusion sociale qui s’ensuivrait.

Débattre au-delà des politiques agricoles

Tout bien pesé, le débat demeure largement ouvert. L’Alliance s’intéresse aux travaux du Comité de la Sécurité Alimentaire (en particulier les « Directives volontaires à l’appui de la concrétisation progressive du droit à une alimentation adéquate dans le cadre de la sécurité alimentaire nationale » adoptées à Rome en 2004), ainsi qu’aux nombreux Accords Environnementaux Multilatéraux. Elle reconnaît le rôle éminent de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques en matière de négociations internationales et s’engage à ce que les actions qu’elle soutiendra ne portent pas préjudice à celles-ci.

L’Alliance, dont la création suscite un intérêt certain dans la communauté internationale, peut ainsi devenir un lieu pour débattre non seulement des politiques agricoles sensu stricto mais également de l’ensemble des politiques publiques, dont relèvent les défis de la sécurité alimentaire et du climat mais aussi les défis liés de l’emploi et de la biodiversité.


 

La mobilisation de tous les acteurs est importante

La France a décidé de faire partie de l’Alliance. Le ministère de l’Agriculture, qui pilote le dispositif français, participe directement à la gouvernance globale de l’Alliance et s’implique dans le groupe « environnement institutionnel et politiques publiques ». Les institutions de recherche agronomique (CIRAD, IRD et INRA), très impliquées jusqu’alors, continuent au sein du groupe « connaissances » le dialogue scientifique indispensable à l’émergence des systèmes de production de demain. L’AFD pour sa part devrait participer au groupe « investissements ».

Il serait regrettable que les organisations professionnelles et les organisations de solidarité internationale ne fassent pas valoir dans ce forum international leurs points de vue sur les options d’une agriculture climato-intellogente, une agriculture tout simplement intelligente, répondant aux objectifs indissociables de sécurité alimentaire, de développement économique et social des paysanneries du monde et de préservation de l’environnement.

 

Cette tribune, initialement publiée (en anglais) sur Devex, a été légèrement modifiée afin de répondre à la ligne éditoriale du blog. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de son institution.

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