Faut-il considérer les animaux et les végétaux de la même manière ? Pour la philosophe Florence Burgat, il faut tracer une frontière nette entre le règne végétal et la vie animale, à l’heure où fleurissent les discours attribuant aux plantes une sensibilité presque humaine.

Des caladiums dans une maison à Kuala Lumpur où les collections de plantes deviennent un phénomène sur les médias sociaux. Photo de Mohd Rasfan /AFP
Des caladiums dans une maison à Kuala Lumpur où les collections de plantes deviennent un phénomène sur les médias sociaux. Photo de Mohd Rasfan /AFP

Avant votre livre Qu’est-ce qu’une plante ? Essai sur la vie végétale (Seuil, 2020), vos travaux étaient consacrés à la question animale. Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux plantes ?

C’est un sentiment d’exaspération qui m’y a poussée. Avec le succès de plusieurs ouvrages sur les capacités de communication des arbres (La Vie secrète des arbres de Peter Wohlleben, L’Intelligence des plantes de Stefano Mancuso), j’ai constaté la montée d’une forme de « néoanimisme » qui accorde aux plantes les mêmes capacités qu’aux animaux, voire qu’aux humains. Il y a un fort attrait pour l’idée selon laquelle les arbres seraient capables d’entraide, de volonté, voire de faire l’expérience vécue de la souffrance. On aimerait, par exemple, croire que nos plantes apprécient écouter de la musique. Mais cela relève de l’anthropomorphisme, c’est-à-dire de l’attribution de qualités humaines à ce qui n’est pas humain.

Ces croyances sur la vie végétale ne sont pas scientifiquement établies et alimentent un argument que l’on oppose souvent aux personnes végétariennes  : « Et la souffrance des plantes ? » Cette indistinction m’inquiète en tant que philosophe engagée pour la défense des droits des animaux. Il m’a ainsi semblé important de clarifier les critères de distinction entre la vie animale au sens large, c’est-à-dire incluant l’humain, et la vie végétale. C’est la raison d’être de ce livre.

 

Ce « règne de l’indistinction » dont vous parlez n’est pas tout à fait nouveau…

Cette indistinction est en effet présente depuis longtemps dans les philosophies de l’environnement, qui promeuvent la notion on ne peut plus floue et hétérogène d’« entité naturelle ». Certains juristes ont proposé de donner des statuts particuliers à des zones comme des lacs, des montagnes ou d’autres écosystèmes. Il ne s’agissait pas spécialement de protéger les animaux en leur sein, mais plutôt de protéger la « nature », le vivant, des entités naturelles comme des écosystèmes entiers. Ces concepts me paraissent beaucoup trop larges car ils ne permettent pas de faire une distinction essentielle entre une roche, une fleur ou un mammifère.

 

Que sont les plantes, et en quoi sont-elles différentes des animaux ?

Les vies végétale et animale sont radicalement différentes. D’abord, les plantes ne sont pas des individus en tant que tels. Ce qui caractérise un individu est qu’il est indivisible  : si on le sépare en deux, on le tue. Un vivant individué a un début de vie et une fin de vie, et entre les deux une expérience vécue de sa propre vie, que j’appelle une existence. Or, une plante n’est pas un individu : si on la coupe en deux, elle ne meurt pas, elle ne fait que se diviser. Dans le monde végétal, la reproduction se fait même souvent par un processus de division.

Ensuite, le végétal est une forme de vie indifférente à ce qui lui arrive, sans notion de soi. Les plantes ne vivent pas leur vie à la première personne. Elles ne se meuvent pas, elles sont mues par divers tropismes. Il faut donc distinguer la vie vécue à la première personne des animaux, ces êtres mortels et conscients d’eux-mêmes, et la vie indifférente des plantes.

 

 

Parmi les chercheurs qui travaillent sur la vie végétale, quasiment personne ne défend la thèse selon laquelle les plantes pourraient faire l’expérience de la souffrance. Leur sensibilité est uniquement réactive, elle n’est pas ressentie et vécue à la première personne comme chez les hommes et les animaux. L’image de la plante intelligente et souffrante est uniquement véhiculée dans les livres à succès que j’ai cités, mais fortement critiquée par la communauté des chercheurs.

 

Selon vous, ce discours sur les végétaux allume un « nouveau contre-feu à la cause des animaux »…

Oui, en égalisant toutes les formes de vie, les défenseurs d’une éthique végétale nuisent, volontairement ou non, à la cause animale. Si tout souffre, que l’homme ne peut pas faire l’économie de la souffrance infligée au vivant, alors pourquoi se préoccuper des animaux ? Ce raisonnement, employé par Peter Wohlleben, invite à s’absoudre d’une morale trop exigeante. Elle nous libère de cette inquiétude morale naissante vis-à-vis de la souffrance animale.

Or, cette indistinction du vivant est problématique car on ne préserve pas les plantes pour les mêmes raisons qu’on protège les animaux. Il est indispensable de sauvegarder les plantes et les écosystèmes pour des raisons environnementales, et j’ajouterais pour défendre la beauté du monde. Les animaux aussi sont la beauté du monde. Mais la question animale se situe ailleurs, sur le plan moral. Je m’aligne avec Jean-Jacques Rousseau qui, dans la préface du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes fait de la sensibilité, c’est-à-dire la capacité d’un être à éprouver le plaisir et la souffrance, la disposition fondamentale qui confère des droits. Cela signifie que tous les animaux sensibles devraient être porteurs de droits, mais pas les plantes.

 

Depuis 2015, l’animal est reconnu comme un « être vivant doué de sensibilité » dans le Code civil. Quelle avancée cela représente-t-il pour la condition animale ?

La définition de l’animal a changé dans le droit français avec l’article 515-14 du Code civil. Avant, il était défini comme un bien meuble avec une fonction qui lui était attribuée. Aujourd’hui, il est défini par ce qu’il est : un être vivant doué de sensibilité. Pour autant, il est toujours soumis au régime des biens, c’est-à-dire que la fiction juridique permet de le traiter comme s’il était une chose. Le droit animalier français est donc assis sur une contradiction. Le législateur reconnaît que les animaux sont sensibles, mais il ne leur confère aucun droit en conséquence. Ainsi, les animaux, sont encore aujourd’hui exploités et soumis aux pires traitements. Est-il légitime de s’accommoder de cette violence ?

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction iD4D)

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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