Le dernier rapport du GIEC pointe qu’en Méditerranée, le réchauffement a déjà et aura pour effets de réduire les rendements agricoles, d’accroître les risques extrêmes (sécheresses, canicules…) et d’augmenter fortement l’évapo-transpiration : ceci signifie par exemple que les besoins en eau des plantes, y compris dans les systèmes irrigués, s’accroissent alors que le niveau des nappes et les débits des rivières diminuent de façon erratique. Pour relever les défis de l’atténuation et, surtout de l’adaptation aux changements climatiques, l’agriculture méditerranéenne doit se transformer. Les acteurs du terrain sont déjà en train de relever ce défi. Il ne pourra cependant être pleinement relevé sans adaptation des politiques publiques agricoles.

A farmer near Sejnane - Photo: Arne Hoel / World Bank
A farmer near Sejnane - Photo: Arne Hoel / World Bank

L’agriculture climato-intelligente déjà en marche

La transformation des agricultures au Sud de la Méditerranée sous les effets, déjà perceptibles, du changement climatique est un processus initié il y a une dizaine d’années. Les enjeux de cette transformation s’articulent autour de deux piliers :

En priorité, accompagner l’évolution et la modernisation des agricultures pluviales qui sont le socle productif des pays de Méditerranée (elles regroupent la vaste majorité des agriculteurs), mais sont aussi les plus vulnérables au changement climatique. Par exemple, au Maroc et en Tunisie sont menés des projets pour la diffusion du semis-direct sous couvert végétal, qui montrent qu’il existe en effet des pratiques agricoles conservatoires de la ressource en eau et en sol qui sont possibles en Méditerranée. Pour autant, ces dynamiques posent une série de problèmes d’adoption du fait, par exemple des équipements spécifiques à acquérir ou de la compétition sur la matière organique entre agriculture et élevage (les animaux pâturant traditionnellement les champs après la récolte –vaine pâture- exportent les résidus de culture au détriment de la formation d’une couche de matière organique protectrice). Seules des politiques publiques adaptées et volontaristes peuvent permettre d’enclencher ces évolutions nécessaires.

L’agriculture irriguée est le second pilier de ces transformations agricoles, pour sa capacité à s’affranchir partiellement des aléas sur l’eau, mais occulte trop souvent l’effort prioritaire à livrer sur le pluvial. L’AFD finance également de nombreux projets d’extension et de réhabilitation de périmètres irrigués au Maghreb et, ces dernières années, accompagne des pays comme le Maroc et la Tunisie dans leurs programmes d’économie d’eau. Ces programmes visent notamment à préparer les agricultures irriguées à une situation de rareté accrue de la ressource en généralisant l’aménagement des parcelles en irrigation localisée ou « goutte à goutte ». Ils montrent aujourd’hui certaines limites d’efficacité au regard des montants investis pour les mettre en œuvre. En effet, cette dimension « hard » du problème des usages de l’eau ne doit pas, ici non plus, occulter la dimension de gestion sociale de la ressource, en tant que « commun », pour laquelle un certain nombre de règles d’usages et de bonnes pratiques doivent être décidés à la base, entre les agriculteurs, lesusagers et les représentants de l’Etat. Ce travail de concertation et de mobilisation des acteurs nécessite également un effort politique et budgétaire auquel les pays du Sud de la Méditerranée consentent encore difficilement.

 

Un besoin de « Climate Smart Policies »

Afin d’encourager les agences de développement et les partenaires du Sud à innover dans ce champ, la FAO a récemment labélisé ces transformations « Climate-Smart Agriculture », concept qui regroupe un ensemble de pratiques agricoles ou systèmes de production qui permettent d’augmenter durablement la productivité du travail tout en améliorant la résilience climatique des exploitations agricoles (capacité à se rétablir après un évènement climatique extrême) et en atténuant leurs émissions de gaz à effet de serre. Concrètement, cela peut être une agriculture irriguée (adaptée à la rareté croissante de l’eau pluviale) faisant un usage optimisé des intrants (limitant ainsi les émissions) ; cela peut être aussi des systèmes agroforestiers (par exemple des céréales semés en alternance avec des rangées d’oliviers ou de noyers) qui, grâce aux arbres associés aux cultures annuelles, stockent plus de carbone (atténuation) et génèrent un microclimat à l’échelle des parcelles limitant l’impact des sécheresses ou des évènements climatiques aigus (notamment en protégeant les parcelles de l’érosion par l’enracinement).
Cependant, si ces transformations agricoles se jouent en effet par des évolutions de pratiques au niveau de la parcelle, en termes d’itinéraires techniques ou de modes d’usage des ressources, rassemblées sous le vocable d’agriculture climato-intelligente, il est également important d’envisager l’adaptation des politiques agricoles elles-mêmes dans les pays du Sud de la Méditerranée. Sans « Climate-Smart Policies », les innovations de terrain, pour agronomiquement ingénieuses qu’elles soient, resteront au stade de pilotes vertueux sans le nécessaire « passage à l’échelle » dont il est question pour relever les défis annoncés plus haut.

Le secteur de l’eau sera au cœur des enjeux et des tensions dans les décennies à venir.Les politiques publiques et en particulier les stratégies d’économie d’eau en agriculture gagneraient à être repensées dans un meilleur équilibre entre leur dimension technique/infrastructurelle et leur indéniable dimension sociale liée à l’organisation des usages de l’eau. Or aujourd’hui, on peut dire qu’au Maghreb pour 100 millions d’euros investis dans les infrastructures, moins de 10 le sont pour la meilleure organisation et la définition de règles adaptées et concertées pour les usages de l’eau, en lien avec les associations d’usagers dans les périmètres irrigués. S’il ne s’agit pas d’inverser ce ratio, il paraît important que les décideurs en Méditerranée du Sud reconnaissent la rentabilité économique de ces actions « softs », qui déterminent notamment l’efficacité des volets d’infrastructure (qu’est-ce qu’une infrastructure irriguée sans des usagers organisés pour la valoriser correctement ?) et y consentent un effort budgétaire croissant.

Concernant le développement de formes d’agriculture pluviale adaptées au changement climatique, les gouvernements développent assez peu de mécanismes d’incitation à la « conversion » à cette agriculture climato-intelligente. Un exemple est la diffusion des techniques de « zéro labour » ou semis direct sous couvert végétal (SCV). Cette technique consiste à éliminer le labour du système de culture en semant directement les graines sur une terre non travaillée grâce à l’utilisation d’équipements spécifiques (semoir de semis direct). Cette pratique permet (i) de limiter l’érosion des sols ; (ii) d’en améliorer la capacité de rétention de l’eau, (iii) d’accélérer la reconstitution de la fertilité et, d’intervenir de manière plus souple pour semer rapidement après un évènement climatique favorable (agriculture d’opportunité). L’adoption de ce nouvel itinéraire technique nécessite l’acquisition d’un semoir spécifique (plus sophistiqué que le semoir traditionnel) et un tracteur capable de le tirer (le tout représentant, pour une agriculture mécanisée, un investissement de 50 000 EUR au minimum). Peu d’agriculteurs dans les pays de la Méditerranée du Sud consentiront à réaliser ce type d’investissement sans incitation de l’Etat et sans accompagnement financier spécifique des banques. Des outils de financement « climato-intelligents » doivent être réfléchis entre les agriculteurs organisés (associations, organisations professionnelles), l’Etat, les Banques Agricoles et les Fonds Carbone internationaux qui devraient consacrer une part plus importante de leurs ressources à la promotion de ces formes d’agriculture et permettraient d’apporter la concessionalité nécessaire à ces dispositifs de financement.

Enfin, les agriculteurs des pays de la rive Sud de la Méditerranée doivent être mieux accompagnés dans leurs décisions pour que ces transformations aient lieu et se diffusent largement. La réforme des dispositifs de vulgarisation (par l’introduction d’un conseil articulé sur l’économie des exploitations agricoles et non pas sur des préceptes agronomiques importés) et la rénovation des systèmes de formation agricole et rurale sont les fondamentaux de tout processus de changement en agriculture et devront donc, en particulier, être pris en compte pour son adaptation au changement climatique.

En somme, l’acuité et l’urgence des enjeux liés au changements climatiques en Méditerranée du Sud est sans doute la meilleure opportunité pour que ces pays, à l’instar de ce que le Maroc a initié avec son Plan Maroc Vert, se dotent de politiques publiques agricoles extrêmement volontaristes et ambitieuses, articulées aux réalités et besoins des territoires agricoles, de leurs évolutions et de ceux qui les mettent en valeur.

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