« Limites planétaires » : le concept est une pierre angulaire de la proposition sur l’écocide portée par les membres de la Convention citoyenne sur le climat. Typiques d’une approche systémique des problèmes environnementaux, les limites planétaires demeurent une notion controversée chez les penseurs et militants de l’écologie politique.

Un bateau traverse de la glace fondue dans le fjord d'Ilulissat sur la côte ouest du Groenland en 2008. Photo par STEEN ULRIK JOHANNESSEN /AFP
Un bateau traverse de la glace fondue dans le fjord d'Ilulissat sur la côte ouest du Groenland en 2008. Photo par STEEN ULRIK JOHANNESSEN /AFP

L’avocat Arnaud Gossement se souvient de la remise du rapport sur l’état de l’environnement publié en 2019 par le ministère de la Transition écologique et solidaire : « Dans la salle, certains scientifiques étaient catastrophés. » La raison de tant d’émotion ? Pour la première fois, une instance gouvernementale de cette importance s’appuyait sur le concept de « limites planétaires ». Digne d’un film apocalyptique, le terme fait référence aux processus biophysiques qui participent de la stabilisation de la planète, et que les activités humaines ont perturbés dans des proportions telles que l’on s’approche d’un point de rupture.

Dans l’ouvrage qu’ils ont consacré au sujet, les chercheurs Aurélien Boutaud et Natacha Gondran en circonscrivent les spécificités. Il y a d’abord les processus globaux, qui se manifestent à une échelle planétaire : le renforcement de l’effet de serre – à l’origine des changements climatiques –, l’érosion de la couche d’ozone et l’acidification des océans. Plus localisées, les perturbations des cycles de l’azote et du phosphore d’une part, de l’eau douce d’autre part affectent la résilience d’écosystèmes régionaux.

Viennent ensuite les phénomènes qui concernent la biosphère : l’érosion qu’elle subit, et le phénomène de changement d’utilisation des sols, qui voient les milieux naturels ou semi-naturels détruits au profit d’un usage agricole des terres. Enfin, restent deux pressions anthropiques majeures dont la quantification n’a pour le moment pas été réalisée : l’introduction de substances nouvelles, notamment chimiques, dans la biosphère et la charge atmosphérique en aérosols.

 

 

La Terre interprétée comme un système

Cette typologie est apparue pour la première fois dans un article publié simultanément dans les revues Nature et Ecology and Society, et signé par des chercheurs du Stockholm Resilience Center, sous la direction du professeur en sciences environnementales Johan Rockström. Mais l’élaboration du concept de « limites planétaires » émerge au tournant des années 1980, au moment où les craintes liées à l’habitabilité humaine de la planète sont reformulées : on prend alors conscience que « les limites planétaires ne sont pas seulement liées à la finitude des ressources, [mais qu’] elles ont également à voir avec la capacité limitée de certains mécanismes », selon les mots d’Aurélien Boutaud et Natacha Gondran.

Le philosophe des sciences Sébastien Dutreuil évoque la controverse scientifique qui éclate à ce moment-là : « En 1980, des climatologues, géochimistes et écologues, entre autres, appellent à la constitution de programmes de recherche sur les changements globaux, afin d’étudier les interactions entre des parties du système Terre étudiées auparavant isolément, telles que la biogéochimie et la physique du climat. Cette effervescence institutionnelle va déboucher sur la création de l’International Geosphere Biosphere Programme (IGBP). »

Deux décennies plus tard, à la fin des années 1990, une partie des scientifiques qui ont contribué à l’IGBP élaborent de nouveaux types de modèles : « Ceux-ci, dits “de complexité intermédiaire”, comprennent davantage d’interconnexions et de processus que les modèles climatiques classiques », ajoute-t-il. Ces différents travaux vont contribuer au recadrage progressif des débats sur l’écologie : « Les experts de l’IGBP vont pousser dans le débat public des concepts comme l’anthropocène, qui désigne l’avènement d’une nouvelle époque géologique liée à l’action humaine, ou encore la notion de tipping elements, ou “éléments de basculement”, qui désignent de grands ensembles régionaux (la calotte glaciaire, la forêt amazonienne) susceptibles de connaître une transition brutale et irrémédiable. »

 

Les limites planétaires : sciences ou politiques ?

Depuis, le concept de limites planétaires connaît un succès certain auprès des grands acteurs engagés dans les questions environnementales, qu’il s’agisse de l’ancien Secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, qui a recours au terme dès 2012, du Parlement européen, dont le 7e programme d’action pour l’environnement pour la période 2013-2020 s’intitule « Bien vivre, dans les limites de notre planète », ou encore du ministère français de la Transition écologique et solidaire, dans son fameux rapport sur l’état de l’environnement de 2019.
En France, son intégration dans la Constitution est défendue par Marie Toussaint, cofondatrice de l’association Notre affaire à tous et aujourd’hui eurodéputée Europe Écologie Les Verts, ou encore par Dominique Bourg, membre du comité scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme. La première insiste sur l’intérêt de prendre en compte les limites planétaires pour penser les politiques publiques : « Selon l’Agence européenne pour l’environnement, on a encore besoin de deux à trois ans de recherche pour la mise au point d’instruments de quantification précis, stables et solides, susceptibles de fournir de véritables outils de gouvernance. Mais il faut aussi avoir un débat politique sur les limites planétaires. Car la responsabilité n’est pas la même partout quant au respect ou au dépassement de ces limites. »

Le deuxième retient davantage la dimension pédagogique et symbolique du terme : « Les limites planétaires ne s’inscrivent pas dans la temporalité des politiques publiques. Mais leur intérêt premier est rhétorique. Elles actent l’entrée dans l’anthropocène. »

 

Le problème d’échelle au cœur des limites planétaires

A contrario, la philosophe Catherine Larrère estime que le brouillage entre approches scientifique et juridique constitue un danger : « On a affaire à deux types de rationalité bien différents. Par exemple, la règle juridique d’égalité, selon laquelle tous les hommes naissent libres et égaux en droit, ne fait appel à aucune donnée scientifique. Des normes juridiques ne peuvent être complètement dépendantes de contenus scientifiques régulièrement révisés. »

De fait, la théorie des limites planétaires n’échappe pas à la controverse scientifique. Membre du CNRS, l’écologue José M. Montoya conteste par exemple la pertinence de cette notion de « limite » – et du « point de non-retour » qui est son pendant – pour décrire la dégradation des écosystèmes. Se pose également la question de l’échelle utilisée : « Les membres de l’IGBP revendiquent et théorisent le fait de se placer à un niveau global. Mais au départ, l’échelle de travail des écologues, c’était un lac, un étang… Les écologues ont été malmenés par ce basculement vers un modèle global », souligne Sébastien Dutreuil.

Or ce problème d’échelle posé par les scientifiques du vivant pourrait aussi devenir celui des juristes, si la notion de limites planétaires était adoptée dans le droit. C’est le constat fait par Natacha Gondran : « Le crime d’écocide souligne la responsabilité des acteurs les plus nocifs. Mais avec les limites planétaires, nous sommes tous potentiellement responsables. C’est l’ensemble de nos modes de production et de consommation qui impactent le plus fortement les capacités de la planète. »

 

 

Ecocide, autopsie d’un « crime » contre la planète

« Écocide » : peu connu jusqu’à récemment, ce terme a fait une entrée fracassante dans l’actualité. À l’instigation des membres de la Convention citoyenne pour le climat, qui a remis ses préconisations au gouvernement en juin 2020, ce dernier vient d’ailleurs de proposer la création d’un « délit d’écocide ».

Étymologiquement, ce terme désigne le « crime » (du latin occidere) commis contre la « maison commune » (du grec oikos) que serait notre planète. Il fait son apparition en 1970 : le biologiste Arthur W. Galston s’en sert alors pour dénoncer l’usage par l’armée américaine d’un défoliant particulièrement toxique, l’agent orange, devenu une arme de guerre tristement célèbre dans le sud du Viêt Nam. Si la dioxine qu’il contient a entraîné de graves problèmes de santé chez les personnes exposées, l’herbicide a également détruit la moitié des mangroves et presque 15 % des forêts. Construit en écho au mot « génocide », le terme d’écocide frappe par sa force évocatrice. Et comme pour le génocide, Galston milite pour que soit reconnu, dans les traités internationaux, ce qu’il conçoit comme une destruction intentionnelle de l’environnement.

Près de cinq décennies plus tard, alors que des pays comme le Viêtnam, justement, mais aussi l’Ukraine, la Russie ou encore la Géorgie l’ont intégré à leur Code pénal, et que la France s’apprête à faire de même, nous proposons une série en quatre épisodes pour examiner les enjeux liés à la reconnaissance du délit d’écocide. Comment la notion d’écocide a-t-elle émergé dans le débat public jusqu’à être aujourd’hui en passe d’entrer au Code pénal français [épisode 1] ? C’est dans un mouvement mondial de judiciarisation des luttes écologiques, qui articule échelles locale et globale, qu’elle s’est installée [épisode 2]. Et c’est ce même mouvement qui a dessiné les contours de l’écocide, le définissant comme le franchissement des « limites planétaires », un concept qui connaît depuis quelques années un certain succès dans l’écologie politique [épisode 3]. Pour clore la série, nous avons choisi de nous entretenir avec une personnalité majeure de la pensée écologique : la philosophe Catherine Larrère, spécialiste en éthique environnementale [épisode 4].

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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