Dans un livre récent (La Pensée blanche, éditions Philippe Rey, 2020), l’ex-footballeur, champion du monde en 1998 avec l’équipe de France, analyse la persistance d’un mode de pensée fondé sur la hiérarchie des individus, de leurs identités et des populations.

Le capitaine de rugby sud-africain Siya Kolisi et son fils lors de la Coupe du monde de rugby sud-africain, à Cape Town, le 11 novembre 2019. (Photo de David Harrison / AFP)
Le capitaine de rugby sud-africain Siya Kolisi et son fils lors de la Coupe du monde de rugby sud-africain, à Cape Town, le 11 novembre 2019. (Photo de David Harrison / AFP)

Vous citez au début de votre livre* un ancien compagnon de Nelson Mandela, Denis Goldberg, qui déclarait : « On ne peut pas être libre si les autres ne le sont pas. » Pour vous, sommes-nous tous prisonniers de ce que vous appelez la « pensée blanche » ?

Denis Goldberg, qui était aux côtés de Mandela lors du célèbre procès contre l’ANC en 1963-1964, voulait effectivement dire que les hommes blancs étaient eux-mêmes prisonniers du système de l’apartheid. Il faut bien comprendre : ce que j’appelle la « pensée blanche » n’est pas la « pensée des Blancs ». Peu importe, en définitive, votre couleur de peau.

Cette pensée blanche est une idéologie politique : elle a divisé les êtres humains en supposées races et établit une hiérarchie, affirmant la supériorité des Blancs. Or si vous n’en avez pas conscience, vous pouvez intégrer ce discours et le reproduire, et encore une fois quelle que soit votre couleur de peau.

Ainsi, aux Antilles, on disait à ma mère, quand elle était jeune, qu’il était préférable de se marier avec un homme ayant la peau plus claire, pour avoir des enfants qui auraient la peau chappée, autrement dit (en créole) la peau « échappée » du noir. Malheureusement c’est une pensée monde.

 

Que voulez-vous signifier par « pensée monde » ?

La domination du monde occidental sur la planète à travers les colonies n’a pris fin que très récemment. Dans les écoles en France, on enseignait jusque dans les années 1950 la supériorité de la « race blanche ».

Cette hiérarchie selon la couleur est très ancienne, et très ancrée. Comme le sexisme, elle persiste encore aujourd’hui.

Dans les vestiaires de foot, en faisant mine de blaguer, les joueurs noirs disaient que plus tu es clair de peau, plus tu es beau ! Que ce soit en Afrique ou en Asie, de nombreuses personnes éclaircissent leur peau parce que la norme de beauté, c’est la blancheur.

Autre exemple : regardez les clips des chanteurs noirs ou blancs. Très souvent, les femmes qui représentent le glamour, la beauté et la sensualité sont blanches, métis mais très rarement de peau foncée. Cette pensée blanche est présente partout. Ces schémas sont profondément installés.

 

Vous-même, l’avez-vous constaté dans votre vie personnelle ?

Absolument. Quand j’étais jeune joueur à l’AS Monaco, un jour des coéquipiers m’emmènent chercher ma copine en voiture (je n’avais pas le permis). Et ô surprise pour eux : ils découvrent qu’elle est noire ! À l’époque, je n’ai pas accordé d’importance à leur réaction. Mais avec le recul, je comprends qu’à leurs yeux, avoir une copine blanche était un signe de réussite… Frantz Fanon avait déjà bien analysé ce phénomène dans son essai Peau noire, masques blancs.

 

Les élites locales et les dirigeants locaux, par exemple en Afrique, ne participent-ils pas, d’une certaine manière, à la perpétuation de ce système de pensée

Sur le continent africain comme sur d’autres continents, la pensée blanche est effectivement très répandue au sein des élites  : on apprend dès le plus jeune âge qu’il faut prendre modèle sur les élites occidentales, sur leurs façons de faire. Ainsi on va vous dire comment on doit se tenir à table, comment il faut s’exprimer, qu’il faut se débarrasser de cet accent-là… La très grande majorité des populations se doit d’adopter les façons de faire édictées par une minorité. Ce faisant, on entretient et on valide des hiérarchies.

Historiquement, et pour revenir à cette hiérarchisation selon la couleur de la peau, une minorité a construit l’idée d’une supériorité blanche au sein d’un système d’oppression. Cela s’est traduit par la mise en place d’un système de prédation. Aujourd’hui, la responsabilité de certaines élites du Nord et du Sud est bien réelle, notamment dans le pillage des ressources : nous ne sommes plus à l’époque de la colonisation où une autorité extérieure régnait sur tel ou tel pays, mais les mécanismes restent les mêmes.

 

 

Si on vous suit bien, la hiérarchisation des identités est avant tout une question sociale et politique…

Si aucun système de contrôle n’est mis en place, sous toutes les latitudes les élites abusent toujours de leur position. À l’époque coloniale, il ne s’agissait pas d’abord de rapports conflictuels entre des personnes de couleurs différentes, mais avant tout d’un système économique qui construit des discours pour légitimer les violences, le vol, la cupidité, le racisme…

C’est pourquoi il faut impérativement sortir de ce piège que sont les identités de couleur de peau ; ce sont autant de leurres ! Ces identités nous emprisonnent. Je vais vous raconter une anecdote à ce sujet : un jour, je demande à mon fils quand il avait 5 ans s’il était le seul petit garçon noir de sa classe ; il me répond : « Papa je ne suis pas noir, je suis marron. » Et les autres élèves de la classe ? « Ben, ils sont roses. » Vous voyez : ce sont nous, les adultes, qui maintenons des catégories – blanc, noir ou autres – qui sont des idéologiques politiques.

Il nous faut prendre du recul, regarder le monde en tant qu’être humain et se demander comment on peut faire pour vivre tous ensemble sur cette planète, comment on peut respecter tout un chacun et remettre au centre du débat politique le partage des richesses. Il nous faut réfuter ce discours qui affirme que l’existence des pauvres, c’est normal ; les guerres, c’est normal ; le réchauffement climatique, c’est normal ; le racisme c’est normal Tout cela résulte en réalité de décisions politiques.

 

Distinguez-vous à cet égard des signes positifs, un changement de perception et d’attitude, une déconstruction de la « pensée blanche » ?

On assiste aujourd’hui à une vraie remise en question de cette pensée blanche, autrement dit de cette hiérarchisation selon la couleur de la peau. Nelson Mandela a été mis en prison parce qu’il dénonçait la domination blanche en Afrique du Sud. Aux États-Unis, il y a eu Martin Luther King, en France Frantz Fanon et bien d’autres. Nous sommes tous les héritiers de cette histoire, comme nous sommes les héritiers de la domination des hommes sur les femmes. Nous devons poursuivre cette lutte pour l’égalité et la liberté.

Toutefois, il me semble que le racisme est de moins en moins répandu dans le monde. Je prends comme exemple ma propre histoire familiale : mon grand-père est né en 1908, soixante ans seulement après l’abolition de l’esclavage en France, rappelons-le. Ma mère est née en 1947, à une époque où la France colonisait de nombreux pays dans le monde ; la ségrégation régnait aux États-Unis. Quant à moi, je suis né en 1972 : l’apartheid avait cours en Afrique du Sud. Aujourd’hui, ces lois racistes selon la couleur de peau ont disparu ; en revanche, les habitudes discriminatoires subsistent. Aucune loi ne stipule, par exemple, qu’une femme devrait toucher un salaire moindre par rapport à un homme pour le même travail. Et pourtant cette inégalité demeure.

Pendant très longtemps, les personnes discriminées disaient aux Blancs : « Nous sommes comme vous, reconnaissez-nous. » Aujourd’hui, les personnes discriminées disent : « Nous ne voulons pas être comme vous, nous sommes ce que nous sommes. »

Toutefois, il y a encore du chemin à faire. Quand je fais des conférences en présence d’enfants, je leur demande quel est le pourcentage des personnes blanches dans le monde. Une jeune fille m’a récemment répondu : « 80 % ». La minorité numérique reste majoritaire dans les têtes.

 

Dans un pays comme la France, on ne parle pas de minorités, il n’y a que des citoyens. Que pensez-vous de ce modèle d’une identité nationale fondé sur la notion d’universalisme ?

En réalité, on parle de minorités, visibles, etc., qui seraient les personnes de couleur « non blanche ». Mais on ne parle pas de la majorité invisible qui serait les personnes de couleur « blanche ».

Il faut au préalable se mettre d’accord sur la définition de l’universalisme. La France a proclamé l’universalité des droits de l’homme et du citoyen durant la révolution de 1789 et signé la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, alors que l’esclavage, le Code noir, le Code de l’indigénat, le travail forcé avaient cours dans ses territoires.

La France a cautionné l’apartheid en Afrique du Sud jusque dans les années 1980. On a l’impression que l’universalisme ne peut être qu’une valeur occidentale. L’universalisme, qui n’est toujours pas atteint, ne doit-il pas être une valeur universelle ? Nous devons avoir le courage d’écouter et de respecter la diversité.

 

Diriez-vous que la mémoire coloniale est occultée en France ?

Grandir, c’est se confronter à soi-même, à sa mémoire, à son histoire, à ses peurs. Quand ils évoquent les guerres de décolonisation, certains historiens parlent de « défaites » pour la France. Mais en réalité, il s’agit d’une victoire de l’humain. La France n’a pas perdu des territoires, ces territoires se sont libérés. On ne devrait pas avoir honte du passé. Pourquoi, quand on l’évoque, certains se sentent-ils agressés ? Comme si on les avait convaincus qu’ils faisaient partie d’un camp à défendre… Personne ne doit se sentir coupable de quoi que ce soit, nous ne sommes pas responsables du passé. Mais nous sommes responsables du présent et du futur. Connaître notre histoire, c’est avancer ensemble.

En catégorisant les individus, en les hiérarchisant, nous souffrons d’un manque d’humanité qui peut être dévastateur pour nous tous. On voit des personnes qui se noient en tentant de traverser la Méditerranée, ou qui sont emprisonnées dans des camps de réfugiés. C’est comme ça… En l’acceptant, on finit par être complice. De mon point de vue, c’est le système économique dans lequel nous évoluons qui distend les liens. Tout nous est dû ; nous pensons que nous n’avons pas besoin des autres. Vous n’êtes responsable que de vous-mêmes, et personne d’autre ne doit être responsable de vous ! C’est extrêmement violent ! La pire des choses, c’est d’être seul. Or le système économique actuel nous conduit vers cette façon de penser. Les liens sont cassés, exactement comme dans la logique du racisme : l’autre n’est pas un humain comme moi… Nous devons reconstruire des politiques de solidarité.

 

 

Il faut d’abord changer notre regard. Quand la pandémie de Covid a surgi, on a entendu de nombreux commentaires sur la catastrophe à venir en Afrique, qu’il fallait se mobiliser pour aider ce continent. Mais la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu ! Historiquement, il est clair que l’aide n’a jamais été gratuite. Dans notre inconscient collectif, l’idée prédomine que le développement passe par l’adoption des façons de faire des pays dominants, de leurs critères de développement. Comme s’il n’y avait pas d’autre façon de procéder. Et d’ailleurs, comme je le soulignais auparavant, dans les pays du Sud, beaucoup le pensent eux-mêmes. Cela traduit une forme de colonisation des esprits. Mais entre dérèglement climatique et pandémie, on sent bien que ce modèle dominant nous emmène à la catastrophe et qu’il va falloir penser et agir autrement, en trouver un autre. Nous sommes désormais dans ce moment historique que je qualifierais de décolonisation des esprits. Les hiérarchies sont remises en question, et c’est tant mieux ! Cela permet de penser, de voir, d’explorer d’autres façons de faire.

 

Ce concept venu du sud de l’Afrique renvoie aux valeurs de partage et de respect mutuel. C’est une évidence : on n’existe pas l’un sans l’autre. Il faut replacer l’entraide au centre de nos existences, et arrêter de culpabiliser tous ceux qui ont des difficultés. Tout n’est pas affaire de volonté, certains partent avec des avantages dans la vie. Le mot « communauté » a pris en France un tour péjoratif, devenant synonyme de « communautarisme ». Pourtant, c’est une belle idée que de « faire communauté ». Chaque membre y a sa place et participe à sa mesure à la vie de cette communauté. C’est ce que nous devons faire.

 

 

Propos recueilli par Thomas Hofnung

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

« La pensée blanche », de Lilian Thuram, un livre qui décentre le regard,  sur TV5 Monde (Africulture) le 27 déc 2020.

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