Malgré l’adoption des ODD en 2015, dont le numéro 10 sur la lutte contre les inégalités, ces dernières augmentent. Cécile Duflot revient sur les dynamiques de répartition des richesses dans les pays émergents et en développement comme dans les pays riches.

Oxfam vient de publier un classement des États en fonction de leur engagement dans la réduction des inégalités (ERI). Quels résultats observez-vous ? Quelles sont les tendances actuelles dans la lutte contre les inégalités, au Nord comme au Sud ?

Les inégalités s’accroissent de manière considérable. Selon nos calculs, 82 % de la richesse créée l’an dernier a été accaparée par 1 % de la population mondiale tandis que rien n’a changé pour la moitié la plus pauvre de l’humanité. La force de notre index ERI développé avec le Development Finance International Group (DFI) est qu’il mesure l’efficacité des politiques publiques.

Au cas par cas, nous observons des résultats très variés et parfois des changements dans la mauvaise direction. Le Danemark, par exemple, a une longue tradition d’égalité mais la situation du pays se dégrade, preuve que les décisions politiques ont des impacts concrets. C’est le cœur du sujet. Il est toujours possible d’agir, de changer les choses, d’inverser la tendance, comme on a pu le voir par exemple en Amérique du Sud dans les années 2000. Il n’y a pas de fatalité des inégalités. Reste que les performances de 112 pays sur les 157 que nous avons étudiés sont aujourd’hui moitié moindres que celles des pays qui présentent les meilleurs résultats.

 

 

Quelles sont, pour vous aujourd’hui, les inégalités les plus criantes contre lesquelles il faut lutter en priorité ?

Il faut se rendre compte que plusieurs types d’inégalités se croisent. Mais le genre est un facteur qui surdétermine tous les autres. Les inégalités femmes-hommes se répercutent dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse de l’accès au travail qualifié, du travail contraint ou du temps partiel, par exemple.

Vous tenez compte des dépenses publiques sociales dans le calcul de l’indice d’engagement à réduire les inégalités. Mais comment activer des leviers financiers contre la pauvreté et les inégalités dans les États où les ressources sont faibles ?

Une des raisons de la pauvreté est l’évasion fiscale, qui ampute les budgets nationaux de ressources en quantité non négligeable. Elle peut avoir lieu à l’intérieur des pays en développement et émergents, par une sous-déclaration des revenus des plus aisés. Elle s’organise aussi à l’extérieur des frontières, via des multinationales qui s’approprient les richesses naturelles sans les payer à leur juste valeur et ne génèrent donc pas l’impôt normalement dû. Le commerce triangulaire n’existe plus aujourd’hui, mais l’accaparement des ressources locales perdure. Le Nord ne paye pas ce qu’il prend au prix normal.

Oxfam a montré dans le rapport « Derrière le code-barres » sur l’industrie agroalimentaire que des travailleurs des pays en développement et émergents produisent des aliments que nous mangeons, sans manger eux-mêmes à leur faim. Il faut donc dire comment sont faits les produits que nous achetons ici pour responsabiliser l’ensemble de la chaîne, des centrales d’achat des hypermarchés aux consommateurs. Par ailleurs, le rôle des pays développés est aussi de créer une juste solidarité par l’aide au développement.

 

Quel est justement le rôle qu’Oxfam souhaite jouer dans la lutte contre les inégalités ?

Oxfam a une double perspective. D’une part, agir tout de suite, sur le terrain, pour mener et appuyer des politiques de développement. Quand nous aidons des femmes paysannes au Sahel à mener un projet agroécologique qui leur permet de nourrir leur famille, nous luttons contre les inégalités. D’autre part, nous voulons changer les règles grâce à notre travail d’expertise, en produisant des rapports et des recommandations de manière engagée. Dire les choses, en somme, et en parler. Oxfam est une ONG apartisane, prête à dialoguer avec tout le monde, chefs d’entreprise comme responsables de gouvernement. Nous sommes transparents et nous acceptons la controverse.

 

Dans un autre registre, quel est l’impact du changement climatique sur les inégalités ?

Les 10 % des pays les plus riches émettent 50 % des gaz à effet de serre (GES). Tout le monde sera un jour ou l’autre victime du réchauffement climatique mais pour l’instant, il provoque une nouvelle forme d’inégalités : l’Asie du Sud-Est et l’Afrique, qui ne sont pas les principaux émetteurs de GES, en subissent plus violemment les conséquences. Le changement climatique a un impact plus fort et plus immédiat dans les pays en développement.

Pendant 15 ans, par exemple, la faim a régressé dans le monde. Depuis trois ans, elle augmente à nouveau à cause des sécheresses dans les pays en développement et émergents, qui sont plus longues et plus fréquentes qu’autrefois et provoquent des crises agricoles. Le dérèglement climatique, pour toute une partie du monde, c’est aujourd’hui.

 

 

Pourquoi les engagements en matière de lutte contre les inégalités et de climat sont-ils si longs à prendre effet alors que l’Accord de Paris est signé et les ODD adoptés depuis trois ans ? Autrement dit, pourquoi les États n’agissent-ils pas plus vite sur ces deux fronts ?

Ce n’est pas seulement lent. Souvent, ce n’est même pas fait. Il y a une discordance grave entre les discours et les actes. Nous ne voyons pas se développer les fonds d’investissement verts, les économies d’énergie, les mesures de transition énergétique, le changement dans les transports… Les pays signataires ne sont pas à la hauteur de leurs engagements. Le réseau Action climat, qui fédère les associations françaises impliquées dans la lutte contre les changements climatiques, a élaboré neuf indicateurs de suivi de ces engagements pris pour le climat. En ce qui concerne la France, huit d’entre eux sont toujours dans le rouge !

Les grandes paroles n’impressionnent personne aujourd’hui. Ce qui impressionne, ce sont des politiques efficaces. Mais peut-être qu’il y a de l’inquiétude chez les responsables politiques qui redoutent de devenir impopulaires, et une part de déni. Cela fait pourtant 20 ans qu’un consensus politique a été trouvé autour de la nécessité d’agir. On pensait alors que nos enfants seraient confrontés au changement climatique. Mais c’est nous qui devons y faire face. Le dernier rapport du Giec recommande des décisions de très grande ampleur. Il est technologiquement possible de contenir l’évolution des températures à 1,5 degré mais il faut des choix radicaux et immédiats. Chez Oxfam, nous restons convaincus que les citoyens sont prêts, qu’ils partagent l’urgence de l’action.

 

 

Êtes-vous optimiste ?

Je suis optimiste car j’observe l’espèce humaine, qui n’a pas beaucoup d’avantages biologiques. Nous n’avons pas de carapace, pas de griffes, nous ne creusons pas de terrier, nous ne montons pas bien aux arbres… : nous pouvons être assez démunis. L’être humain utilise d’autres compétences, cérébrales, dans une logique de coopération, qui a toujours assuré sa survie face aux grands enjeux. Quand on s’interroge pour savoir si nous avons les ressources cognitives, la réponse est oui. Et si nous avons les compétences techniques ? Assurément aussi, ce qui n’était pas le cas il y a 20 ans. Donc nous avons des solutions pour l’humanité. Cela me rend optimiste et encore plus déterminée !

 

Que recouvre la notion de lien social pour vous, dans une approche internationale ?

C’est le simple fait de reconnaître que nous sommes des humains, que nous avons besoin d’interactions, de relations, que nous ne vivons pas seulement dans un monde tourné vers l’efficacité ou la seule satisfaction des besoins primaires. Le lien social est cette capacité à être plus intelligents ensemble que tout seul, et à partager des objectifs communs. C’est fondamental pour les atteindre comme pour avoir une vie plus agréable. Le sujet est planétaire, par principe.

Il s’agit de dire comment nous nous reconnaissons dans l’altérité, dans le rapport à des gens qui vivent de l’autre côté de la Méditerranée, par exemple. Quand on sait que les autres ont des enfants comme nous, des chagrins comme nous, rigolent et veulent être heureux eux aussi, alors on les considère comme égaux. C’est fondamental. Voilà l’essence de ce qui nous fait humains.

A contrario, la déshumanisation est toujours un moyen d’éviter la solidarité.

 

Défendre le lien social, est-ce lutter contre les inégalités ?

Oui, car c’est reconnaître que nous vivons dans une seule société, où nous sommes capables de tisser des liens qui font du bien. Les inégalités, elles, font du mal. Richard Wilkinson, épidémiologiste anglais, a prouvé que les sociétés les plus inégalitaires affichent des résultats plus médiocres que les autres en termes de santé. Le même riche dans une société inégalitaire est en moins bonne santé que dans une société égalitaire. Le niveau de stress subi ou de violence potentielle redoutée dégrade la santé de tous, et pas seulement des plus pauvres. Cela permet de mesurer à quel point les inégalités sont un fardeau, même dans les pays riches.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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