Le non-respect des droits et de la santé sexuels et reproductifs (DSSR) nuit à des millions de femmes et aux sociétés. Afin d’œuvrer pour les DSSR, deux angles doivent être privilégiés : les adolescentes et le travail sur les normes sociales.

© einszwodrei
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Carine a 14 ans. Elle habite un petit village du sud du Bénin, chez sa belle ­famille, dans une concession de cases en banco recouvertes de tôle. Le village de ses parents est à 50 kilomètres. Victime d’un mariage forcé à l’âge de 13 ans, elle est tombée très vite enceinte. C’est la troisième épouse d’un mari âgé d’environ 25 ans. « J’aurais aimé qu’on me laisse grandir » répète-t-elle à qui veut bien l’écouter.

Ce parcours n’est pas isolé, des millions de femmes dans le monde vivent des histoires semblables. Leurs vies sont fortement marquées par le manque d’accès à l’information et aux services relatifs à la santé sexuelle et reproductive ainsi que le non-respect de leurs droits les plus intimes.

 

 

Santé, des droits fondamentaux

Selon, le groupe de travail de haut niveau pour la Conférence Internationale sur la Population et le Développement (CIPD), « les droits et la santé sexuels et reproductifs sont les droits de toute personne de prendre des décisions libres, informées et responsables et d’exercer un contrôle entier sur les aspects élémentaires de sa vie privée ­ corps, sexualité, santé, relations avec autrui, liberté de se marier ou non, d’avoir ou non des enfants, et le cas échéant, choix du moment et du partenaire ­ sans s’exposer à quelle que forme de discrimination, de stigmatisation, de contrainte ou de violence que ce soit. Ceci recouvre le droit de jouir de sa propre sexualité et de l’exprimer, de pouvoir ­ sans ingérence extérieure ­ prendre des décisions personnelles concernant sa sexualité et la procréation, ainsi que d’avoir accès à l’information, à l’éducation et aux services en matière de santé sexuelle et procréative ».

Les DSSR, aujourd’hui trop souvent remis en cause par des forces conservatrices très présentes dans l’arène internationale, sont ainsi des droits humains fondamentaux essentiels à l’autonomisation des femmes. Les conséquences liées au non-respect de ces droits (mariages précoces, violences sexuelles, grossesses non désirées, avortements à risque, décès maternels…) déterminent de manière cruciale les trajectoires de vie des femmes. Elles se répercutent aussi directement sur la société. Des individus qui ne peuvent pas se maintenir en bonne santé et en sécurité dans leur vie sexuelle et reproductive et qui ne peuvent pas exercer de choix éclairés en la matière ont moins de chance d’avoir accès à l’éducation et au travail et plus de difficultés à participer à l’épanouissement de leur famille et de leur communauté.

 

 

L’adolescence, âge clé pour faire progresser les droits et la santé sexuels et reproductifs

Pourquoi travailler avec les adolescentes ? Parce que pour elles, aux discriminations liées au sexe s’ajoutent les discriminations liées à l’âge : dans des sociétés gérontocrates et patriarcales, les adolescentes sont très exposées à la violence, leur droit à la parole et leur accès aux ressources sont très limités. A l’adolescence, les garçons acquièrent de l’indépendance pendant qu’au même âge, les jeunes filles perdent parfois définitivement leurs perspectives d’indépendance : leurs relations, leurs déplacements, leur accès aux savoirs ou leur corps font l’objet d’un contrôle familial et social accru. Egalement parce que c’est à cet âge que les informations et les services dont elles peuvent bénéficier impacteront le plus significativement leur parcours de vie. Pour que l’action soit efficace, il faut qu’elle se produise tant qu’il est encore temps.

Quelques chiffres suffisent à démontrer l’importance de la question : 16 millions de jeunes filles âgées de 15 à 19 ans et un million de moins de 15 ans accouchent chaque année. Les complications liées à la grossesse ou à l’accouchement constituent la deuxième cause de décès pour ces jeunes filles. Chez les filles entre 10 et 19 ans, la probabilité de mourir à cause de violences est significativement supérieure à la moyenne. Dans certaines régions, plus d’une fille sur trois a subi un viol avant 18 ans. Mais si les besoins des adolescentes sont importants, elles sont systématiquement sous‐représentées dans la fréquentation de structures sanitaires et peu touchées par les programmes de santé et de planification familiale.

Ce défi peut être relevé en actionnant plusieurs leviers. Tout d’abord, il est important de sécuriser des budgets en faveur de l’accès à la contraception des jeunes. Sans moyens spécifiques, difficile de passer du stade des bonnes intentions à la mise en œuvre d’actions concrètes. Par ailleurs, les stratégies développées doivent combiner plusieurs approches : éducation et information, formation des prestataires et adaptation des services, communication au sein des communautés. Dans tous les cas, les adolescentes doivent être systématiquement impliquées dans leur élaboration, leur mise en œuvre et leur suivi. Enfin, les investissements en matière de santé reproductive des adolescentes et jeunes gagneraient à s’appuyer davantage sur les résultats de recherche. Les approches qui n’ont pas prouvé leur efficacité doivent être repensées et, à l’inverse, il faut investir massivement sur ce qui fonctionne comme l’éducation complète à la sexualité dont l’impact est prouvé. Enfin, appuyer les ministères concernés et les ONG locales (ce que fait Equilibres et Populations depuis une quinzaine d’années) : les accompagner par exemple dans le montage collaboratif de projets, la mobilisation des ressources ou encore la capitalisation des expériences sera déterminant pour la réussite de telles approches.

 

 

Faire évoluer les normes sociales, la seule voie durable

En matière de promotion des droits et de la santé sexuels et reproductifs, la force des tabous liés à la sexualité tout comme les représentations sociales inégalitaires entre femmes et hommes ne peuvent pas être ignorées. Questionner les normes et le partage du pouvoir est alors une condition sine qua non d’un changement durable.

Pour cela, il faut inventer de nouveaux dispositifs d’action permettant la formation au genre de l’ensemble des parties-prenantes (personnel des agences de développement, des ministères et des ONG, agents éducatifs et sanitaires, relais communautaires), stimulant l’émergence de débats citoyens via la communication de masse, favorisant le leadership des femmes et des filles et impliquant les hommes à tous les niveaux de la société. Décloisonner les approches et  associer le plus souvent possible actions en faveur de la santé et promotion des droits constitue alors un gage d’efficacité des programmes.

Ces innovations ne peuvent être portées que conjointement par l’ensemble des parties prenantes, ceux et celles qui pensent et mettent en œuvre les actions mais aussi ceux et celles qui les financent. Cela suppose de s’inscrire dans des cycles d’investissement plus longs car « il faut du temps pour passer du possible au pensable » comme aime à dire Françoise Héritier. Les idées cheminent plus ou moins lentement. Ceci dit depuis l’aube des temps la société s’adapte et évolue. Ce qui aujourd’hui paraît une utopie, demain pourra être entériné par les textes et les pratiques. Cela suppose également de revoir la manière dont on évalue les actions et leur impact sociétal. En la matière, beaucoup de progrès restent à faire : il faut, à côté d’indicateurs quantitatifs, aller puiser dans le champ des sciences sociales pour inventer des outils qui permettent de mieux appréhender par exemple les changements de mentalités ou encore l’autonomisation des femmes.

Finalement, et si investir dans les droits et la santé sexuels et reproductifs avait non seulement le potentiel de transformer la vie de millions de femmes mais aussi les pratiques de développement ?

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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