Les banques de développement peuvent faciliter les transitions écologiques en partageant davantage les nombreuses données brutes de biodiversité collectées dans le cadre d’études et projets. Second volet de notre dossier sur ce sujet.

Pour mener à bien les transitions écologiques recommandées par l’IPBES (la plateforme d’expertise scientifique sur la biodiversité), les entreprises et les banques ont récemment rappelé qu’elles avaient besoin de métriques pour démontrer l’efficacité de leurs démarches. Or, une récente évaluation comparative des métriques d’empreinte sur la biodiversité développée pour les entreprises révèle que les modèles sous-jacents de ces indicateurs ont besoin de plus de données de terrain pour être fiables et performants.

 

Les banques de développement participent à la production de données de biodiversité

Dans le cadre des études et projets qu’elles financent, les banques de développement aident leurs clients dans les pays en développement à générer un nombre important de données brutes de biodiversité. Si la diffusion de certaines études peut être restreinte, voire confidentielle, les données utilisées pour les produire sont en revanche facilement diffusables. Pourtant, contrairement aux études qu’elles étayent, ces données sont actuellement largement sous-exploitées car non publiées.

Elles sont généralement récoltées sur le terrain par des bureaux d’études spécialisés à l’occasion d’études d’impact environnemental et des éventuelles études de suivi écologique qui en découlent. Par ailleurs, des agents d’aires protégées ou des ONG peuvent également collecter ces données dans le cadre de projets d’appui à des parcs nationaux ou des projets de gestion durable de ressources naturelles. Comme le met en évidence le schéma ci-dessous, ces agents ou bureaux d’études sont missionnés par le maître d’ouvrage dont le projet est financé par un ou plusieurs bailleurs de fonds.

 

Des centaines de milliers de données brutes de biodiversité inutilisées

Pour lutter contre l’érosion de la biodiversité, la connaissance de la distribution des espèces d’organismes vivants et de l’état de santé de leurs populations est indispensable. Des données brutes de biodiversité plus nombreuses et en accès libre réduisent les coûts et améliorent la qualité des études. D’une part, elles permettent de cibler et de hiérarchiser plus facilement les actions à mettre en œuvre pour préserver la biodiversité et, d’autre part, d’en évaluer l’efficacité. Par exemple, les données brutes de biodiversité sont utilisées pour l’établissement des listes rouges des espèces menacées ou pour calibrer des modèles prédictifs utilisés pour des indicateurs d’empreinte biodiversité d’activités économiques ou même pour suivre des politiques publiques.

 

 

Dans ces conditions, les nombreuses données brutes de biodiversité acquises grâce aux financements des banques de développement acquièrent une valeur particulière et leur publication peut contribuer à préserver la biodiversité.

Il est ainsi estimé que chaque étude d’impact environnemental permet de collecter en moyenne 500 à 1 000 données brutes de biodiversité. Compte tenu de cette estimation et du nombre d’études d’impact environnemental financées, l’Agence française de développement (AFD), par exemple, est susceptible d’aider à générer en moyenne 30 000 données brutes de biodiversité par an. Si l’on extrapole ce nombre à cinq autres banques multilatérales et bilatérales de développement, au prorata de leurs engagements financiers en 2018, ce sont ainsi près de 300 000 données brutes de biodiversité qui sont susceptibles d’être générées annuellement.

À ce jour, ces données ne sont exploitées, la plupart du temps, que dans le cadre de l’étude pour laquelle elles ont été collectées. Elles ne contribuent pas, au-delà de cette même étude, au progrès de la connaissance sur la biodiversité puisqu’elles ne sont pas publiées et réutilisables pour de futures études.

 

Données de biodiversité : la réglementation française et le secteur privé en avance

Dans le même temps, la France a récemment fait évoluer sa propre réglementation pour mobiliser et exploiter plus largement les données brutes de biodiversité générées dans le cadre des études d’impact environnemental.

Ainsi, la loi pour la reconquête de la biodiversité de 2016 stipule que les maîtres d’ouvrage, publics ou privés, transmettent à l’État français les données brutes de biodiversité acquises lors des études d’impact. La mise en œuvre de cette nouvelle réglementation s’est traduite, en juin 2018, par le déploiement du dispositif « Dépobio » qui s’est révélé très efficace. Après un an et demi de fonctionnement, Dépobio a déjà permis de collecter près d’un million de données issues de plusieurs centaines de projets.

Les institutions financières privées ont également pris les devants pour favoriser le partage des données de biodiversité acquises dans le cadre des études d’impact via les « Principes de l’équateur ». Ainsi, depuis le 1er juillet 2020, les institutions financières adhérant à ces « Principes de l’équateur » s’engagent à encourager leurs clients à partager les données brutes de biodiversité acquises dans le cadre des projets financés.

Or, du côté des banques publiques de développement, aucune action concrète n’a été mise en œuvre pour mutualiser et capitaliser ces données. Pourtant, celles-ci pourraient, par exemple, mettre en place un mécanisme relativement simple favorisant la publication des données brutes de biodiversité en s’appuyant sur le Système mondial d’information sur la biodiversité (GBIF). Ce dispositif opérationnel rassemble déjà plus de 1,6 milliard de données et apparaît clairement comme le vecteur à privilégier pour publier les données brutes de biodiversité générées par les banques de développement.

 

Une opportunité pour réduire le déficit de données dans les pays en développement

Les données brutes générées grâce aux financements des banques de développement sont particulièrement intéressantes. D’une part, les pays où interviennent prioritairement les banques de développement abritent de nombreux hot spots de la biodiversité mondiale. D’autre part, ces mêmes pays présentent souvent un déficit de connaissance de la biodiversité par rapport aux pays à hauts revenus.

L’analyse des données publiées sur le GBIF met notamment en évidence un déficit important de données brutes de biodiversité dans de nombreux pays d’Afrique et d’Asie.

En outre, une très grande partie des données brutes de biodiversité collectées et publiées à travers le monde concerne les oiseaux, qui bénéficient d’un réseau très actif d’observateurs de terrain. Elles représentent plus de 91 % de toutes les données d’occurrence sur la période 2015-2019, mais elles grimpent à plus de 98 % si l’on ne s’intéresse qu’aux pays d’intervention de l’AFD.

À l’inverse, des extrapolations réalisées à partir d’un échantillon d’études de l’AFD montrent que les observations d’oiseaux représentent à peine 20 % des données brutes de biodiversité générées grâce aux financements des banques de développement. Les inventaires réalisés dans le cadre des études d’impact environnemental concernent autant la flore que les insectes, les amphibiens, les reptiles, les oiseaux ou encore les mammifères.

 

Nombre de données brutes de biodiversité (hors oiseaux) publié entre 2015 et 2019 sur le GBIF dans les pays d’intervention de l’AFD, (i) ci-dessus en l’état actuel, (ii) ci-dessous en estimant les données supplémentaires qui auraient pu être publiées à partir des études d’impact environnemental de projets financés par l’AFD.

 

Compte tenu de ces tendances opposées, les banques publiques de développement pourraient jouer un rôle capital dans l’acquisition de connaissance sur la distribution des espèces animales et végétales sauvages dans les pays en développement.

L’analyse des études financées par l’AFD montre, par exemple, que celles-ci auraient permis de publier sur le GBIF en 2018 jusqu’à 56 % des observations d’amphibiens, 35 % des observations de sauterelles et criquets, 30 % des observations de reptiles ou encore 25 % des observations de mammifères pour l’ensemble des pays d’intervention de l’agence.

 

Partager les données : une démarche peu coûteuse et facile à mettre en œuvre

Le travail supplémentaire induit par la publication des données consiste principalement en une mise en forme des données déjà collectées par les organismes qui réalisent les études d’impact ou les inventaires naturalistes. La quantité de travail supplémentaire et le surcoût induit par la mise en forme des données et leur publication sur le GBIF impliqueraient une hausse modérée des prestations des bureaux d’études d’impact environnemental. Ce surcoût est ainsi évalué pour les projets de l’AFD à 3 300 euros par étude d’impact en moyenne, ce qui correspond à moins de 0,7 % du coût moyen d’une étude.

Alors que de récentes études estiment qu’il faudra entre 300 et 440 milliards de dollars par an pour conserver la biodiversité à l’horizon 2030, les banques de développement peuvent donc améliorer facilement l’évaluation de l’efficacité des financements des transitions écologiques. Pour cela, il leur suffit d’inciter leurs clients à partager les données brutes de biodiversité en mobilisant des moyens financiers et humains tout à fait raisonnables.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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