Comment penser le développement international autrement, en dehors de l’eurocentrisme et des schémas hérités de la colonisation ? Olivia Rutazibwa donne des clés pour changer de perspective sur les enjeux de l’aide et du développement.

La chercheuse belgo-rwandaise Olivia Rutazibwa, professeure au département d’Etudes européennes et de développement international de l’Université de Portsmouth (Grande-Bretagne), est adepte d’une pensée hétérodoxe. Elle propose une analyse critique des theories de la croissance et du modèle capitaliste actuel en rappelant qu’il est historiquement ancré dans l’histoire coloniale. ID4D l’a rencontrée en marge de la deuxième édition des Ateliers de la pensée à Dakar, en novembre 2017.

 

Qu’avez-vous trouvé de particulièrement intéressant lors des Ateliers de la pensée à Dakar ?

Lors de la première édition en 2016, je me souviens m’être dit : c’est ce dont nous avons besoin ! Par « nous », j’entends « nous les Africains », y compris la diaspora. Dans mon travail, j’essaie de souligner que la majorité des gens considérés comme des « spécialistes » de l’Afrique ne sont trop souvent pas originaires du continent. Historiquement, c’est le monde intellectuel blanc et occidental qui nous dit ce qu’est l’Afrique. Que faire à présent ? D’une manière ou d’une autre, nous devons aller au-delà de la contestation et aller vers la (re)découverte et l’accès à des alternatives.

 

Quelles sont-elles ces les alternatives ?

Qui a le pouvoir de produire du savoir sur l’Afrique et pour quelles raisons ? Il y a une sous-représentation absolue des personnes liées au continent dans des disciplines comme les études africaines. Et cela ne se limite pas au milieu universitaire. Lorsque j’étais journaliste en Flandre, en Belgique, j’étais la seule Africaine à cette époque. Imaginez un instant que toutes les connaissances sur l’Europe soient produites par exemple par des Chinois sans aucune compétence en langues européennes et qu’une très faible minorité d’Européens soient considérés comme des experts de leur propre continent. Il ne s’agit pas de refuser à quiconque le droit de parler d’un quelconque lieu – mais en regardant le monde, on y trouve encore aujourd’hui une dimension postcoloniale. Je suis moi-même belgo-rwandaise et je refuse d’être vue comme « l’experte du Rwanda ». Je ne parle pas le kinyarwanda et je ne vis pas à Kigali.

 

 

Comment traduisez-vous cette analyse, en termes de politiques économiques ?

Le savoir et le fait que des voix importantes aient été réduites au silence représentent un premier défi. Nous devons prendre conscience de toutes les personnes qui ne sont pas invitées à la table pour raconter l’histoire. En ce sens, il ne suffit pas qu’il y ait de nouveaux noms ou davantage de visages noirs : nous devons aller à un niveau ontologique plus profond et examiner la façon dont nous appréhendons la réalité. Il ne s’agit pas seulement de l’Afrique. Bon nombre de choses que nous tenons pour acquises sont fondées sur des mythes et font passer sous silence tout un ensemble de récits alternatifs et plus complets. La vision eurocentrique du monde se présente comme la seule représentation universelle du monde. À cet égard, les questions de développement sont importantes : il ne s’agit pas de parler de bonnes intentions ou de « méchants », mais du pouvoir colonial et de la façon dont il est maintenu.

On a tendance à segmenter les problématiques économiques telles que la pauvreté et la richesse dans le monde, comme si elles n’étaient pas liées les unes aux autres. L’histoire du développement ne commence pas lorsque le président Truman déclare en 1949 que l’Amérique doit faire cet effort pour le monde. Je fais plutôt lire Aimé Césaire à mes étudiants. On ne peut pas parler de développement sans revenir sur l’histoire de l’esclavage et du colonialisme, qui a systématiquement déshumanisé des groupes, des peuples entiers. L’objectif n’est pas de blâmer l’Occident ni de le culpabiliser, mais d’examiner la violence systématique de l’entreprise coloniale, afin de mettre en perspective nos modes de pensée actuels et la manière dont ils perpétuent ce système. L’esprit colonial demeure, même en l’absence de mauvaises intentions : il animait les missionnaires qui partaient avec de bonnes intentions, et il est toujours présent parmi les ONG qui s’occupent de développement La réflexion sur l’avenir conduit à regarder de plus près le système capitaliste : le commerce international n’est pas sans lien avec la guerre et la violence fiscale, par exemple. Notre système, qui est présenté comme le seul possible, est néfaste.

« L’objectif n’est pas de blâmer l’Occident ni de le culpabiliser, mais d’examiner la violence systématique de l’entreprise coloniale, afin de mettre en perspective nos modes de pensée actuels et la manière dont ils perpétuent ce système. »
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Les théories économiques classiques présentant la croissance du PIB comme le seul moyen de créer de la prospérité posent problème. Nous devons comprendre que le modèle que nous – en Afrique – essayons de copier était fondé sur l’oppression et la violation des droits de la plupart des populations du monde, ainsi que sur la destruction constante de la planète elle-même. Le système n’a jamais été pensé pour l’ensemble du monde, mais une petite minorité.

 

 

Qui pense comme cela actuellement ?

L’écrivain indien Pankaj Mishra a publié dans The Guardian un article intitulé « How Colonial Violence Came Home, the Ugly Truth of the First World War » (en Français, « Comment la violence coloniale est revenue à la maison, l’horrible vérité sur la Première Guerre mondiale »). Il illustre ce que nous essayons d’enseigner différemment à l’université, en rappelant que les premiers camps de concentration ont été installés par l’autorité britannique en Afrique du Sud, et que l’extermination de millions de personnes a existé dans le bassin du Congo avant la Première Guerre mondiale.

Dans le même ordre d’idée, nous ne pouvons pas voir la création des Nations unies ou de l’Union européenne comme l’expression de la volonté des nations d’instaurer la paix dans le monde : à l’époque de leur création, ces structures faisaient encore partie d’un système global de violence, qui frappait ceux qui n’étaient pas considérés comme humains à part entière. On pense souvent que le racisme est un comportement ou une opinion individuelle. En réalité, les idées racistes ont été développées afin de rendre possible l’esclavage. Leur persistance a une raison : elles servent un système où le décès d’une personne noire en mer Méditerranée est considéré comme moins important que celui d’une personne blanche dans cette même mer.

 

Vous dites que dans les études de développement international, les problèmes sont souvent localisés dans les « pays étudiés », où la corruption est considérée comme une question strictement interne, propre au pays concerné. Pouvez-vous développer ce point ?

Un de mes étudiants, un Nigérian qui travaillait sur les approches du développement fondées sur les droits de l’homme au Nigeria, m’a dit qu’il avait vu tellement de corruption dans la politique de son pays. Je lui ai répondu que si nous ne pouvons pas expliquer les origines de la corruption, et si nous omettons de remonter au point de départ de l’histoire, nous ne pouvons pas comprendre pourquoi il y a tant de gens corrompus dans un pays ou un continent. Sans autres explications, cela constituerait un argument raciste.

Par ailleurs, qui définit ce qu’est la corruption et où ? Si des responsables africains prennent de l’argent, cela signifie que quelqu’un leur en donne. Et si des responsables africains donnent de l’argent, cela veut dire aussi que quelqu’un le prend – que ce soit à Paris ou à Genève.

J’ai fait des recherches sur l’aide extérieure au Somaliland, où une grande partie de ces apports sont dispensés en nature ou à travers des projets. Dans un entretien, le ministre de la Planification de cette région a comparé ce type d’aide au sort d’un cornet de glace : avant même d’avoir atteint son destinataire, il a déjà fondu. De fait, 70 % ou 80 % des budgets d’aide passent dans l’industrie de l’aide elle-même, pour payer les salaires des travailleurs de l’aide internationale et la logistique.

Nous pourrions très bien étendre la définition de la corruption et dire que de ce point de vue, le secteur du développement international est un système profondément corrompu : il enrichit un grand nombre de personnes et exacerbe les inégalités qu’il est censé combattre. Encore une fois, laissons les intentions ou les émotions de côté, et examinons plutôt les conséquences. Les Nations unies ont été créées pour construire un monde meilleur. Pourtant, les nations puissantes ont toujours le choix de donner ou de ne pas donner. C’est pourquoi le système d’aide fait partie intégrante de la colonialité, puisqu’il consolide leur pouvoir au lieu de le redistribuer.

 

 

Que pouvez-vous faire à votre échelle pour que les choses avancent ?

À mon modeste niveau, il s’agit d’avoir l’audace d’enseigner le développement différemment. Nous devrions probablement nous débarrasser des départements d’études de développement international. Chaque année, mes nouveaux étudiants disent qu’ils ont choisi cette matière parce qu’ils veulent aider le monde. Mais pour relever ce défi sérieusement, il faudrait créer un département de la justice mondiale ou de la solidarité mondiale, dans lesquels l’industrie du développement serait étudiée comme un problème colonial, et où l’on réfléchirait avec les étudiants à des alternatives. L’université est un microcosme où les mentalités peuvent commencer à changer, sans cynisme. Comment s’y prendre pour passer à l’étape suivante et arrêter de ne faire que dénoncer une situation désastreuse ? Quelles connaissances devons-nous produire ? Il est temps pour nous tous de reprendre confiance pour nous affranchir des schémas du passé.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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