Le Sahel est une région confrontée simultanément à de très nombreux défis. Le scénario « Fleur du désert », établi par le think tank Institute for Security Studies, montre que les pays de la région pourraient atteindre un niveau de développement intermédiaire d’ici 2033, à condition de bénéficier d’un leadership politique adéquat.

Récolte de coton à Boromo, dans le centre du Burkina Faso, en mars 2017. L’agriculture est l’un des piliers du développement économique dans le Sahel.(Photo :ISSOUF SANOGO / AFP)
Récolte de coton à Boromo, dans le centre du Burkina Faso, en mars 2017. L’agriculture est l’un des piliers du développement économique dans le Sahel.(Photo :ISSOUF SANOGO / AFP)

Les pays du G5 Sahel – le Burkina Faso, le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger – sont confrontés à de redoutables défis en matière de sécurité et de développement. La région est aux prises avec de multiples conflits, une mauvaise gouvernance et une prestation de services inadéquate, un faible développement humain exacerbé par une croissance démographique rapide. Elle fait également face à des taux élevés de pauvreté et une régression écologique due au changement climatique qui compromet la sécurité alimentaire et les relations agriculteurs-éleveurs dans la région.

Si la situation sécuritaire est souvent au centre de l’attention et des échanges lorsqu’on évoque le Sahel – et à juste titre –, il est important de reconnaître que l’instabilité actuelle est le fruit des effets combinés d’une mauvaise gouvernance et d’un faible développement. Les deux sévissent dans la région depuis de nombreuses décennies. Il faut agir dans ces trois domaines pour trouver une solution durable.

 

Une trajectoire de développement positive au Sahel

Malgré la complexité de la région, les pays du G5 Sahel peuvent progressivement commencer à inverser la sombre trajectoire de développement actuelle grâce à un leadership fort, une volonté politique et la concentration de leurs efforts sur les secteurs susceptibles de favoriser les résultats du développement à l’avenir. En mettant à jour une étude réalisée par Institute for security studies datant de 2019, nous modélisons des interventions politiques ambitieuses mais réalistes pour avoir une idée de l’impact d’une trajectoire de développement plus pacifique et plus prospère. Nous avons appelé ce scénario positif « Fleur du désert », et nous le comparons avec la probable trajectoire actuelle.

Le scénario « Fleur du désert » comprend six domaines d’intervention groupés. En matière de démographie, tout d’abord, il prévoit une réduction de la croissance démographique grâce à un meilleur accès aux services de planification familiale, en particulier à des contraceptifs modernes et à des soins maternels améliorés, et une réduction de la mortalité des enfants de moins de cinq ans.

L’efficacité du secteur agricole, fondamental dans la réduction de l’extrême pauvreté et de l’insécurité alimentaire, est améliorée. Pour les infrastructures, le scénario aborde la fourniture de services de base tels que l’eau et l’assainissement, l’accès à l’électricité et les technologies de l’information et de la communication.

 

L’éducation et la gouvernance, deux autres priorités

En ce qui concerne la composante « éducation », il prévoit une augmentation du taux de scolarisation en primaire et du maintien dans le système éducatif, ainsi qu’une amélioration de la transition vers le secondaire, de la parité et de la qualité de l’enseignement. Nos travaux ont identifié ces derniers comme étant les points plus importants pour débloquer les progrès dans le secteur.

Pour concrétiser ces ambitions de développement, il faut aussi mener des interventions concomitantes dans le domaine de la gouvernance afin d’améliorer l’efficacité du gouvernement, y compris par le soutien extérieur via l’aide et les transferts de fonds des diasporas. La stabilité sous-tend les progrès et permettrait de réduire les risques de défaillance de l’État et de conflits internes qui aboutissent à des coups d’État. Elle permettrait aussi de créer un environnement favorable à la fois aux investissements directs étrangers et aux investissements infrarégionaux.

Compte tenu des faibles niveaux de développement dans la région, ces six éléments de scénario sont fondamentaux pour l’avenir, bien que les interventions  en matière de démographie et d’éducation mettent plus de temps à se manifester. Ainsi, selon nos prévisions, leur impact ne se fait sentir que vers 2033. Toutefois, une fois l’effet visible, il augmente régulièrement. Les interventions envisagées sont comparables aux progrès réalisés dans d’autres pays dont les niveaux de développement similaires.

 

Le développement du Sahel repose sur l’agriculture

Si l’on compare l’impact de chacune des six composantes du scénario, le secteur agricole est celui qui contribuerait le plus à réduire l’extrême pauvreté dans la région. Le nombre de personnes vivant avec 1,90 USD est réduit à 25 % contre 31 % dans la trajectoire actuelle d’ici 2033, ce qui représente une réduction de l’extrême pauvreté de plus de 7 millions de personnes. L’agriculture est également le secteur qui stimule le plus la croissance économique, avec une hausse du PIB des pays du G5 Sahel de 162,6 milliards de dollars d’ici 2033. La composante de stabilité est celle qui représente le deuxième potentiel le plus puissant : elle permettrait une hausse du PIB régional de 150 milliards de dollars américains.

 

Tableau 1 : Changement par rapport à la « Trajectoire actuelle » en 2033

Source : IFs v7.63

 

En outre, dans notre scénario, l’agriculture serait le deuxième secteur après l’éducation contribuant le plus à l’augmentation de l’indice de développement humain et le deuxième après la démographie responsable de la réduction de la mortalité infantile dans la région d’ici 2033. Cela montre à quel point le secteur agricole est puissant et vital à des niveaux de développement inférieurs.

Le scénario agricole réduit également de manière significative l’insécurité alimentaire dans la région en comblant l’écart entre la demande nette et la production (figure 1), qui autrement serait comblé par les importations. La dépendance vis-à-vis des importations diminue de près de moitié à environ 17%, contre 31 % avec la « Trajectoire actuelle » d’ici 2033. Réduire les volumes et le rôle des importations alimentaires dans la région est essentiel pour réduire la vulnérabilité aux chocs des prix internationaux et à la perturbation des chaînes d’approvisionnement pendant la pandémie de coronavirus.

 

Fig. 1 : Demande et offre dans le domaine agricole

Source : IFs v7.63, données historiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture

 

Les résultats diffèrent selon les pays. Dans ce scénario, le Tchad, le Niger, le Mali et le Burkina Faso sont ceux qui bénéficient le plus des interventions agricoles, contrairement à la Mauritanie, dont le secteur agricole est dominé par les activités de pêche, alors que les interventions envisagées concernent strictement l’agriculture.

Les domaines de la gouvernance et de la stabilité affichent également de très bons résultats par rapport aux indicateurs de croissance économique et de pauvreté dans tous les pays, ce qui souligne encore davantage la nécessité d’une bonne gouvernance et d’un leadership efficace dans la région.

La diversification des économies est également un moyen de réduire la dépendance et la vulnérabilité des pays. Les États du G5 Sahel ont un potentiel énorme en ressources naturelles, en particulier dans les énergies renouvelables comme le solaire et l’éolien, qui peuvent être exploitées. Ils ont également un riche patrimoine culturel qui, par le passé, constituait une source substantielle de tourisme et qui doit être relancé afin de garantir des moyens de subsistance et un meilleur développement.

 

Le scénario « Fleur du désert » par rapport à la réalité

Lorsque tous ces domaines sont combinés dans notre scénario « Fleur du désert » pour simuler l’effet d’actions politiques coordonnées, l’impact cumulatif est significatif. Le poids économique de la région passe à 172,8 milliards USD d’ici 2033, contre 146,4 milliards USD avec la trajectoire actuelle (USD 2011). Le revenu moyen par habitant augmente également de 285 USD d’ici là et le pourcentage de personnes vivant dans l’extrême pauvreté tomberait à moins de 22 %, contre près de 31 % en 2033 avec la trajectoire actuelle. La différence, c’est plus de 12 millions de personnes de moins vivant dans l’extrême pauvreté.

 

Fig. 2 : Extrême pauvreté dans les deux scénarios

Source : IFs v7.63, données historiques des Indicateurs du développement dans le monde

 

Les améliorations modélisées dans notre scénario « Fleur du désert » indiquent que les pays du G5 Sahel et de la région peuvent atteindre des niveaux de développement plus élevés. Cependant, la gestion du lien complexe entre les conflits et le développement nécessite une volonté politique et un leadership visionnaire. Des efforts coordonnés doivent être menés pour répondre à la préoccupation immédiate de la sécurité, même si la réponse au problème doit être équilibrée pour inclure des améliorations concrètes de la gouvernance et du développement, parallèlement à une approche sécuritaire.

Cet effort doit être soutenu par la communauté internationale pour permettre aux gouvernements du G5 Sahel de sécuriser de manière adéquate leur présence et d’étendre la portée de la gouvernance sur tous les territoires concernés. Dans le même temps, il leur faut garantir la fourniture de services primordiaux tels que la santé et l’accès aux contraceptifs, à l’eau et à l’assainissement, tout en veillant à améliorer l’efficacité du système agricole ainsi qu’en s’attaquant de manière résolue au conflit entre agriculteurs et éleveurs.

 

Les opinions exprimées dans ce site sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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