Dakar est une fête, et les Ateliers de la pensée, lancés en 2016 par l’économiste Felwine Sarr et l’historien Achille Mbembe, entendent faire de leur rendez-vous annuel un lieu d’échange à la fois décontracté, intense et mémorable. « Que ces jours soient une fête des idées, de l’écoute mutuelle, de l’échange convivial et de la relation », a lancé Achille Mbembe, le 1er novembre, dans une salle comble de l’Institut français.

 

Achille Mbembe et Souleymane Bachir Diagne à l’ouverture des Ateliers de la pensée © AFD 2017
Achille Mbembe et Souleymane Bachir Diagne à l’ouverture des Ateliers de la pensée © AFD 2017

L’Afrique comme force de proposition

Modérateur d’un premier panel « Anthropocène et philosophies du vivant », il a donné le ton de cette seconde édition, axée de manière ambitieuse sur le thème « Condition planétaire et politique du vivant ». Achille Mbembe a cité Aimé Césaire et son « conseil de toujours se postMW2er les deux ou trois questions essentielles », qu’il a définies en ces termes :

« Dans quelle mesure l’Afrique pourrait-elle être le sujet de son propre parcours, être sa force propre ? Que dit l’Afrique d’elle-même, sur ce qu’elle veut, ce qu’est son projet, si tant est qu’elle en ait un ? Quand nous disons l’Afrique, nous parlons aussi de ses doubles, ses multiples diasporas, et presque par définition le monde en général. Toutes les régions du monde sont mondiales à leur façon, mais parmi toutes ces régions, l’Afrique a un accent particulier : elle est la seule qui ne se précipite pas pour imposer à tous ses propres préjugés. C’est une base absolument importante ».

Et de poursuivre en allant vers l’utopie : « Est-il possible de retrouver un sol hospitalier à toutes les formes de vies, un monde où il ne faudrait plus éliminer qui que ce soit ? »

 

« Le devoir d’humanité »

« L’anthropocène », un terme savant qui désigne l’époque géologique marquée par l’apparition de l’homme et de son impact sur l’écosystème, a été débattue de manière vive et concrète. Les cultures et traditions animistes de l’Afrique, qui placent l’humain comme profondément connecté à son environnement naturel et à sa force vitale, ont sous-tendu l’essentiel du débat.

L’écrivain camerounais Lionel Manga a livré une performance, en parlant de la « détresse des rainettes » au pays du célèbre conte « Leuk le lièvre », écrit par Abdoulaye Sadji et Léopold Sédar Senghor et lu par des générations d’écoliers sénégalais. Il s’est mis, comme un conteur, dans la peau de ces grenouilles désespérées par les « derniers arrivés d’une odyssée physico-chimique qu’on appelle la vie. En ces jours de sixième extinction et de déplétion de la biodiversité, où les animaux peuvent-ils aller porter plainte contre les humains, ces bipèdes à cerveau volumineux qui saccagent l’environnement ? »

Sans rester sur le registre de l’indignation face à la catastrophe écologique à venir, Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais, a rappelé en termes lumineux et posés, comme à son habitude, que « l’humain demeure le seul être chez qui existe la conscience de l’évolution de soi. La responsabilité de l’avenir de la planète est donc humaine, et pas autre chose. Notre humanité ne nous place pas au centre de la création, mais nous impose le devoir de faire la terre « totale », d’habiter entre humains hors des nationalismes et avec les autres êtres vivants. »

 

Repenser l’idée même de « développement »

La politologue française Françoise Vergès, de son côté, a ramené le débat sur le terrain de la critique du modèle de croissance néolibéral, ancré dans un temps colonial qui a commencé à produire, à partir de la traite transatlantique des esclaves et de la colonie, des « corps jetables », tout en promettant le bonheur et la plénitude en détruisant les ressources naturelles.

Cette quête du confort matériel s’est accompagnée d’une destruction environnementale qui commence avec la traite négrière, a-t-elle souligné, et non avec la révolution industrielle au XVIIIe siècle, comme on le prétend souvent. « Des sociétés entières sont alors mises sous le signe du manque et de l’absence – absence d’histoire, de culture, de civilisation, d’où toute une idéologie de ce qu’on appelle le développement et l’idée du rattrapage d’un prétendu retard, dans l’objectif de devenir comme les Occidentaux. » Elle a posé la question, qui pose tout l’enjeu des Ateliers de la pensée : « Comment changer la nature de ce récit et déplacer les axes, profondément ? »

Les débats se sont poursuivis avec l’arrivée cette année des arts contemporains dans les panels. Le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo s’est demandé, entre autres, « pourquoi Nollywood (l’énorme industrie du cinéma au Nigeria, ndlr), n’a pas vu venir la secte islamiste Boko Haram », prêt à critiquer une industrie créative qui peut se dispenser d’être « intelligente et sert à distraire ». Le journaliste et DJ camerounais Ntone Edjabe, fondateur de la revue panafricaine Chimurenga, basée au Cap (Afrique du Sud), a parlé de la musique comme « espace de production de connaissance sous-exploité et sous-exploré ». Il s’est interrogé sur le fait que « la pensée d’Amilcar Cabral ou de Frantz Fanon n’ait pas touché à la musique, alors que de grands guitaristes congolais tels que Franco ont inventé des espaces de spéculation, d’improvisation – des breaks qui peuvent durer des heures… ».

 

Interview d’Achille Mbembe sur l’importance de la culture et de la musique dans le savoir.

 

« Comment va-t-on fabriquer des hélicoptères ? »

Plus de questions que de réponses ? Simon Njami, commissaire de grandes expositions, a pour sa part posé des affirmations, avec la longueur d’avance et le tempérament qui le caractérisent. « Post colonial, post industriel, le seul « post » qui m’intéresse est le Post Office », a-t-il lancé. Il a proposé de « réinvestir les ruines », coloniales ou pas, pour mieux s’en libérer. Ces ruines que peuvent être à ses yeux la photo – en tant qu’archive, référence, ruine en raison de son caractère instantané et tout de suite dépassé – tandis que la parole et la musique sont des « ruines actives car on n’improvise pas, on joue quelque chose qui est là et que l’on reconstruit ». Prenant ses distances avec les Ateliers de la pensée en tant qu’espace de discussions académiques, Simon Njami a par ailleurs rappelé que « la théorie est là pour générer de l’action. Depuis le temps qu’on parle de l’Afrique qui se réveille… La vraie question, désormais, c’est de savoir comment on va fabriquer des hélicoptères. »

Les débats du reste de cette première journée ont abordé cette question importante. Célestin Monga, intellectuel camerounais et économiste en chef de la Banque africaine de développement (BAD), avait suscité la polémique en voyant en 2016 « comme un petit air de défaite » dans les Ateliers de la pensée africains qui se tiennent à l’Institut français. Il est revenu dans les mêmes lieux cette année, cette fois pour critiquer abondamment l’idée du « rendez-vous du donner et du recevoir » de Léopold Sédar Senghor, ancien président du Sénégal, et proposer de mettre fin à la misère en créant des emplois… Dans le public figurait entre autres Hamidou Hanne, énarque formé en France, jeune chroniqueur de 34 ans influent au Sénégal. Il a trouvé « intéressant de voir que la deuxième édition des Ateliers de la pensée abrite des débats plus vifs que l’an dernier, et fait venir les mêmes personnes en élargissant à la fois les thèmes et les intervenants ».

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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