Photo credit: Walter Gibson
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La croissance économique des pays de Sud et de l’Est de la Méditerranée (PSEM), pourtant forte au cours des années 2000, n’a pas créé les emplois nécessaires à l’absorption des arrivées massives de jeunes sur le marché du travail. Selon la Banque mondiale (2013), le taux de chômage y est plus élevé que dans d’autres régions, touchant massivement les jeunes et les femmes. Ainsi, 19% des jeunes sont au chômage au Maroc, 25% en Egypte et 42% en Tunisie. Le manque d’opportunités professionnelles a largement contribué aux revendications sociales et politiques des PSEM depuis début 2011. Deux ans après le début des révolutions arabes, la situation de l’emploi ne s’est pas améliorée. Comment expliquer l’incapacité de la croissance à générer de l’emploi ? Comment favoriser une croissance créatrice d’emplois ? Quels secteurs développer ?

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La croissance ne crée pas moins d’emploi que dans d’autres zones en développement

On pourrait penser que ces taux de chômage relativement élevés s’expliquent simplement par une croissance moins créatrice d’emplois qu’ailleurs. Pourtant, la récente étude de l’AFD intitulée « Croissance et emploi dans les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée : les gains de productivité du travail jouent-ils un rôle dans la création d’emplois ? » montre certes qu’1% de croissance économique est associé à une hausse de l’emploi de seulement 0,6%….Mais ce chiffre n’est ni plus faible ni plus élevé qu’en Asie émergente ou en Amérique latine ! En réalité, les facteurs déterminants pour maintenir un taux de chômage faible semblent être le rythme et la stabilité du taux de croissance du PIB par habitant (cf. tableau ci-dessus). Que faire pour soutenir la croissance dans les PSEM ?

 

Et si l’analyse des gains de productivité du travail apportait une réponse nouvelle ?

De nombreux travaux ont déjà identifié des facteurs socioéconomiques spécifiques aux PSEM (voir notamment Amin et al., 2012) : parmi eux, les problèmes de financement du secteur privé, le poids du système de privilèges sur la performance des entreprises ou la faible incidence de la politique d’éducation sur la croissance. L’étude de l’AFD explore un autre facteur explicatif jusque-là rarement étudié dans les PSEM : le rôle des gains de productivité du travail sur le lien entre croissance et emploi. Les gains de productivité du travail peuvent, s’ils tirent suffisamment la croissance, générer d’importantes créations d’emplois. Comment stimuler ces gains ? Ceux-ci proviennent de deux sources : i/ soit d’une amélioration de la productivité au sein d’un ou de plusieurs secteurs (on parle alors de gains de productivité intrasectoriels), rendue possible par l’accumulation du capital, l’amélioration des modes de production ou encore le progrès technologique ; ii/ soit des mouvements de main-d’œuvre d’un secteur peu productif vers un secteur plus productif (on parle alors de gains de productivité intersectoriels). C’est le cas lorsque la main-d’œuvre quitte le secteur agricole, à faible productivité, pour se diriger vers le secteur de l’industrie, à plus forte productivité. Des travaux existent déjà pour identifier les secteurs porteurs de croissance économique et créateurs d’emplois dans le monde en développement (voir notamment Ocampo et al., 2009 ; Mc Millan et Rodrik, 2011 ; Kucera et Roncolato, 2012). Mais faute de données disponibles pour l’ensemble des PSEM, ces études se sont surtout intéressées à l’Asie émergente et l’Amérique latine. Grâce à une importante recherche de données couvrant la décennie 2000, le travail de l’AFD a élargi le champ d’analyse aux PSEM.

 

Il est indispensable de faire émerger un secteur leader attirant la main-d’œuvre et bénéficiant de gains technologiques

Les résultats montrent que plus les mouvements de main-d’œuvre entre secteurs sont importants, plus les gains de productivité sont élevés. Deux conditions sont cependant nécessaires pour que la croissance économique soit génératrice d’emplois :

  • le différentiel de productivité entre secteurs doit être suffisamment important pour que la main-d’œuvre subisse un « choc positif » de productivité –intersectorielle- lorsqu’elle bouge d’un secteur à un autre (Mc Millan et Rodrik, 2011) ;
  • ces mouvements de main-d’œuvre doivent s’accompagner d’une croissance rapide de la productivité dans le secteur leader grâce à un gain technologique et/ou une montée en gamme.

En Asie émergente, les changements structurels ont été particulièrement fructueux car les mouvements de main-d’œuvre quittant le secteur agricole se sont dirigés vers l’industrie dont les gains intrasectoriels ont été plus élevés qu’ailleurs (cf. graphique ci-dessous). Cela exige que la diversification des activités s’accompagne d’investissements améliorant la productivité des secteurs montants. L’industrie est tout d’abord devenue le secteur moteur de l’économie en Asie émergente grâce à des investissements destinés à introduire un contenu technologique dans la production (Rodrik, 2006). Plus récemment, ces pays ont diversifié leurs activités dans les services dont les gains de productivité ont également beaucoup progressé depuis dix ans. Dans certains cas, les services ont même porté le rôle de secteur leader, comme en Inde avec le développement des services informatiques à haut contenu technologique (Kucera et Roncolato, 2012).

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Les PSEM n’ont pas su faire émerger un secteur qui fasse la différence

Le différentiel de productivité entre secteurs dans les PSEM est moins marqué que dans les autres zones : il devient alors plus complexe de distinguer le secteur capable de porter la croissance. En matière de politiques publiques ou d’attractivité des investissements, l’absence de secteur leader a affaibli les gains de productivité intrasectoriels durant la décennie 2000. Cela s’est manifesté par une spécialisation dans l’industrie de moyenne et basse technologie et dans les services à faible valeur ajoutée (Banque mondiale, 2007). D’un côté, la remontée technologique du secteur manufacturier a été entravée par de multiples obstacles (poids des activités de rente, spécialisation exportatrice sur des activités à faible valeur ajoutée, etc.). D’un autre côté, le secteur public domine largement les services tandis que les autres services restent très peu sophistiqués. Le secteur informel s’est alors nourri du délitement de ces deux secteurs en absorbant les nouveaux arrivants sur le marché du travail sans que se produise une réelle diversification de l’économie (Nassif, 2009). En définitive, au lieu de précéder les mouvements de main-d’œuvre, les gains de productivité intrasectoriels en ont été la conséquence : les gains de productivité globaux ne tiendraient qu’à une baisse des besoins en main-d’œuvre, sans doute liés à la rationalisation des tâches.

Tandis que l’Asie émergente se distingue par la dynamique vertueuse de diversification de ses activités, l’absence de « ciblage » par les décideurs publics dans les PSEM n’a pas permis de suivre le même cheminement technologique. En termes de perspectives de recherche, une analyse plus détaillée des changements structurels dans les PSEM, adoptant une approche par pays et une nomenclature sectorielle plus fine permettrait d’identifier les branches les plus prometteuses, sur lesquelles concentrer les politiques publiques de soutien à la croissance économique et à la réduction du chômage.

 

Bibliographie

  • Amin M., R. Assaad, N. al-Baharna, K. Dervis, R.M. Desai, N.S. Dhillon, A. Galal, H. Ghanem, C. Graham et D. Kaufmann (2012), After the Spring: Economic Transitions in the Arab World, Oxford University Press, Oxford University Press, New York.
  • Banque mondiale (2013), L’emploi pour une prospérité partagée : le moment pour l’action au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, Banque mondiale, Washington, D.C.
  • Banque mondiale (2007), “Job Creation in an Era of High Growth”, MENA Economic Developments & Prospects, Banque mondiale, Washington, D.C.
  • Kucera, D. et L. Roncolato (2012), “Structure Matters: Sectoral Drivers of Growth and the Labour Productivity-Employment Relationship”, ILO Research Paper n°3, OIT, Genève.
  • Mc Millan M. et D. Rodrik (2011), “Globalization, Structural Change and Productivity Growth”, NBER Working Paper, n°11143, NBER, Cambridge, MA.
  • Nassif, C. (2009), “Promoting New Exports: Experience from the Middle East and North Africa” in Shaw, W. et P. Walkenhorst, Breaking Into New Markets: Merging Lessons for Export Diversification, pp. 145-159, Ed. R. Newfarmer, Banque mondiale, Washington, D.C.
  • Ocampo, J.A., C. Rada, C et L. Taylor (2009), Growth and Policy in Developing Countries: A Structuralist Approach, Oxford University Press, Oxford.
  • Rodrik, D. (2006), “What’s so Special about China’s Exports?”, NBER Working Paper n°11947, NBER, Cambridge, MA.

 

Pour aller plus loin (NDLR)

Cette tribune est liée à deux événements :

1 / la publication de l’ouvrage Macrodev n°8, (septembre 2013), « Croissance et emploi dans les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée : les gains de productivité du travail jouent-ils un rôle dans la création d’emplois ? », par l’Agence Française de Développement

2 / la conférence iD4D « Quels secteurs développer pour créer de l’emploi en Méditerranée ? » qui se tient le 19 septembre de 17h00 à 19h00 au siège de l’AFD, 5 rue Roland Barthes, à Paris. Cliquez ici pour vous inscrire

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