Dans ce second volet de notre entretien avec Jason Hickel, l’anthropologue examine les étapes et les conditions d’un monde postcapitaliste, libéré du dogme de la croissance, après la crise du Covid-19. Une condition indispensable pour éviter la catastrophe écologique, selon l’auteur de Less Is More: How Degrowth Will Save the World  (2020).

Une livraison de colis dans le centre-ville de Brooklyn à New York en mai 2021. Le secteur de la grande distribution connait une croissance solide en pleine reprise post-Covid de l’économie américaine. Photo par Spencer Platt/Getty Images/AFP
Une livraison de colis dans le centre-ville de Brooklyn à New York en mai 2021. Le secteur de la grande distribution connait une croissance solide en pleine reprise post-Covid de l’économie américaine. Photo par Spencer Platt/Getty Images/AFP

Comment passer concrètement d’une économie axée sur la croissance à la décroissance, comme vous l’appelez de vos vœux dans votre dernier ouvrage ?

La crise du Covid-19 nous a donné une réponse importante : nous savons désormais que pour protéger la vie des gens, il est possible de ralentir, voire de mettre à l’arrêt de larges pans de l’économie. Bien sûr, le problème de la crise du Covid-19 est qu’elle nous a obligés à fermer des secteurs socialement nécessaires, comme les écoles, les cafés, les équipements de loisirs, les transports publics, qui sont importants pour notre bien-être. Mais pourquoi ne pas plutôt utiliser ce potentiel pour fermer des secteurs qui sont socialement inutiles ?

Il est aussi essentiel de travailler à la « désaccumulation » du capital. Le problème que pose le capital constitué est le suivant : ceux qui le possèdent essayent par tous les moyens, dans une course effrénée, de trouver de nouveaux débouchés pour accumuler davantage, que ce soit dans l’extraction, la dette, les guerres, les énergies fossiles, la gentrification, l’accaparement de terres, etc.

La désaccumulation de capital – possible via l’instauration d’un revenu maximal ou d’une taxe sur la fortune, par exemple – dégonflerait cette tendance, nous soulagerait de la pression du système, tout en nous permettant de nous concentrer sur une production organisée autour du bien-être plutôt que focalisée sur l’accumulation.

Néanmoins, nous devrons à terme contrôler l’utilisation des ressources et de l’énergie au niveau national. Pour cela, il nous faut mettre en place des objectifs annuels clairs pour atteindre des niveaux durables de consommation. Ce dernier point est crucial, comme celui de développer les biens publics tout en les sortant de l’économie de marché, afin que chacun ait accès aux ressources dont il a besoin pour une vie épanouie.

 

Comment les gouvernements peuvent-ils se passer de croissance tout en investissant dans les secteurs sociaux ?

C’est tout à fait possible selon moi. Il existe au moins trois pistes importantes pour cela. Tout d’abord, on observe que les biens publics sont presque toujours plus rentables et économes en ressources que les biens privés. Le système de santé américain, par exemple, est trois fois plus cher et plus gourmand en ressources que le système de santé anglais, pour de moins bons résultats en termes de soins. Si les États-Unis passaient à un système de santé public, ce dernier serait moins cher et la vie des gens meilleure.

Deuxièmement, la politique fiscale est devenue dans de nombreux pays extrêmement régressive au cours des dernières décennies de néolibéralisme : elle est plus favorable pour les plus aisés et l’est moins pour les plus modestes, accroissant ainsi les inégalités. Nous pouvons y remédier. Enfin, selon la théorie monétaire moderne, les dépenses sociales peuvent être financées directement en gonflant le bilan. Une option qui n’est évidemment possible que pour les pays qui contrôlent leur propre devise…

 

Grâce aux innovations vertes et aux nouvelles technologies, la croissance permet-elle de répondre à l’urgence climatique?

Nous entendons parler de croissance verte depuis plus de 50 ans maintenant. La promesse est que les améliorations de l’efficacité et des rendements énergétiques vont permettre de dissocier totalement le PIB de l’utilisation des ressources et de la consommation d’énergie. De cette façon, les revenus pourraient continuer à croître de façon exponentielle, tandis que l’utilisation des ressources diminuerait. Malheureusement, cela n’est pas arrivé.

Au cours des dernières décennies, nous avons effectivement constaté des améliorations spectaculaires des rendements mais elles n’ont nullement conduit à une dissociation avec le PIB. Au contraire, l’utilisation de ressources et de l’énergie a continué à augmenter. En effet, dans le contexte d’une économie basée sur la croissance, l’amélioration des rendements est immédiatement mise à profit pour développer et accélérer le processus de production et de consommation, ce qui balaye ainsi tous les gains absolus d’efficacité.

Ces dernières années, un nombre important de publications dans des revues universitaires majeures ont conclu qu’un découplage suffisant de ces deux variables n’a jamais été démontré et demeure impossible à atteindre. Le problème n’est pas notre technologie. Le problème est la course à la croissance, qui anéantit nos gains d’efficacité. Dans une économie de postcroissance, les gains d’efficacité fonctionneraient comme espérés : ils permettraient de réduire la consommation globale d’énergie et de ressources, et de remplir nos objectifs écologiques.

 

Le développement des énergies renouvelables n’est-il pas une solution ?

Oui, bien sûr, c’est une partie importante de la solution. Nous avons besoin d’un déploiement rapide des panneaux solaires, des éoliennes, des batteries propres pour remplacer les énergies fossiles. Mais nous savons aussi que le déploiement d’énergies renouvelables ne peut pas se faire suffisamment rapidement si les pays à hauts revenus continuent de courir après la croissance. Encore une fois, la croissance entraîne la consommation d’énergie, ce qui rend l’atteinte de nos objectifs impossible dans les délais établis par la communauté scientifique.

Un autre problème mérite d’ailleurs d’être soulevé. Nous devons garder en tête que les énergies renouvelables ne proviennent pas de nulle part. Il faut extraire des matières premières pour construire les panneaux solaires, les éoliennes et les batteries. Une consommation d’énergie toujours plus importante nécessitera donc toujours plus d’extraction de matériaux. Et ces matériaux seront principalement accaparés dans les pays du Sud, dans des conditions qui relèvent déjà de l’abus écologique et social. Moins nous consommons d’énergie, moins cela nécessitera d’énergies renouvelables pour y répondre et donc d’extraction, et moins il y aura de pression sur les communautés qui vivent sur les lieux d’extraction. C’est une approche plus écologique et plus juste socialement.

 

 

La décroissance peut-elle se conjuguer à la réduction des inégalités ?

La décroissance est une critique qui s’adresse aux pays du Nord. Les pays à bas revenus, au contraire, ont à l’évidence besoin d’augmenter leur consommation de ressources et d’énergie pour satisfaire à leurs besoins humains. Malheureusement, une large part des ressources et des capacités de production des pays du Sud est mise au service de la consommation excessive de l’Occident (production textile, technologie jetable pour l’exportation) plutôt qu’utilisée pour satisfaire les besoins humains sur place.

Cela est largement dû aux politiques de la Banque mondiale et du FMI des dernières décennies, qui ont incité les pays à se jeter dans la course à la production vers l’exportation.

Les économistes écologiques proposent une approche très différente, qui consiste à diminuer les flux excessifs dans les pays riches et à augmenter les flux nécessaires dans les pays pauvres. Cela permettrait aux pays pauvres de mobiliser leurs économies autour des besoins humains et aux flux de converger vers un niveau cohérent, aussi bien sur le plan du bien-être des populations que sur ceux de la régénération écologique et de la décarbonation rapide. Cette approche ouvre la voie vers un monde plus juste, équitable et durable.

 

Réduire la consommation, renoncer à la voiture individuelle, aux technologies… Comment rendre la décroissance acceptable dans les pays occidentaux ?

Dans Less Is More, je démontre que les idées postcroissance bénéficient déjà d’un très fort soutien dans les pays industrialisés. Dans les sondages d’opinion que j’y cite, une large majorité des personnes interrogées se montrent favorables au fait de donner la priorité à la stabilité écologique et au bien-être humain plutôt qu’à la croissance du PIB. Cette large majorité est favorable à des politiques telles que la réduction du temps de travail hebdomadaire, la garantie publique de l’emploi et la démarchandisation des biens publics. Il s’agit donc de nous diriger vers la vision positive du futur que nous souhaiterions : celle d’une économie organisée autour du bien-être plutôt qu’autour de l’accumulation du capital, une économie plus solidaire et plus juste, une économie qui nous permet de prospérer tout en respectant le reste du vivant. Ceci est totalement possible, à condition de se libérer des contraintes de la course à la croissance.

 

Pensez-vous que la crise sanitaire liée au coronavirus joue en faveur de réformes profondes ?

Le Covid-19 a fourni une occasion d’agir. Les populations ont une conscience accrue de la tournure destructive qu’a prise notre économie. Elles sentent avec de plus en plus d’acuité l’injustice qu’il y a à ce que des milliardaires fassent du profit durant une pandémie. Donc, du point de vue de l’opinion publique, oui, la crise du Covid a accéléré le changement.

Ce à quoi nous faisons maintenant face est la volonté des gouvernements de tenter de sortir de la crise économique en appuyant sur l’accélérateur de la croissance. C’est un réel enjeu car cela rendrait nos objectifs écologiques encore plus difficiles à atteindre. Nous devons donc attirer l’attention sur le fait que la croissance du PIB n’est pas indispensable à la reprise. Au sortir de cette crise, il peut y avoir relance sans croissance.

Le défi majeur qu’il nous faut relever est le chômage. Si nous voulons le relever à l’aide de la croissance, il faut essayer de développer des industries dont nous n’avons pas vraiment besoin, lesquelles créeraient de l’emploi. Nous pouvons plutôt lutter directement contre le chômage en introduisant une garantie publique d’emploi, avec un salaire de subsistance. L’idée est que quiconque le souhaite puisse trouver un emploi socialement utile, avec du sens, qui contribue à la transition écologique : l’installation de panneaux solaires, la rénovation de logements, la restauration d’écosystèmes, l’agriculture régénératrice, etc.

Cela mettrait non seulement un terme au chômage, mais cela garantirait à tous des moyens de subsistance suffisants en leur permettant de participer au projet collectif le plus important de notre génération.

 

Propos recueillis par Aurélie Darbouret

 

 

Les opinions exprimées dans ce site sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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