Alors que la pandémie de Covid-19 accroît de manière drastique la pauvreté, un rapport montre que les États engagés résolument dans la réduction des inégalités sont les plus résilients. Un exemple à suivre.

Manifestation contre le gouvernement argentin, à Buenos Aires, le 8 novembre 2020 (Photo by ALEJANDRO PAGNI / AFP)
Manifestation contre le gouvernement argentin, à Buenos Aires, le 8 novembre 2020 (Photo by ALEJANDRO PAGNI / AFP)

Saisissant télescopage : le 7 octobre 2020, alors que la banque suisse UBS révélait l’explosion de la fortune des milliardaires depuis l’apparition du Covid-19, la Banque mondiale indiquait de son côté qu’au moins 150 millions d’individus pourraient passer sous le seuil d’extrême pauvreté au sortir de la pandémie de Covid-19. Face à ce constat, un état des lieux de l’impact socio-économique du Covid-19 et une réflexion sur la marge de manœuvre de la communauté internationale pour tenter d’enrayer l’aggravation dangereuse des inégalités s’avèrent plus que jamais nécessaires.

 

Des gouvernements mal préparés face à la crise sanitaire du Covid-19

La crise sanitaire que nous traversons affecte de façon disproportionnée les individus les plus vulnérables dans les dimensions cruciales tels que les dépenses de santé, l’accès à l’éducation, le marché du travail, l’égalité de genre, etc. Elle renforce les inégalités intra et interpays.

En octobre 2020, Oxfam a publié son Index sur l’engagement des États à réduire les inégalités (ERI) qui analyse la réponse de 158 gouvernements face à l’enjeu de la réduction des inégalités. Il les classe en fonction de leur engagement en se concentrant sur trois piliers : fiscalité – services publics (santé, éducation et protection sociale) – droit du travail. Trois domaines clés au cœur des politiques de réduction des inégalités : le premier favorise la juste redistribution des richesses, le second est le garant de l’égalité des chances et le dernier permet de rendre l’économie plus humaine.

Les principales conclusions de ce rapport sont sans appel : la grande majorité des gouvernements n’était pas préparée à une telle crise sanitaire par manque d’investissement en termes de santé publique, de filets sociaux ou de droit du travail, et tous pourraient intensifier leur stratégie de lutte contre les inégalités socio-économiques. Celles-ci risquent, par ailleurs, d’être exacerbées par la pandémie de Covid-19.

Le rapport ERI 2020 démontre, en outre, que sur les 158 pays étudiés, seuls 26 dédiaient à la santé au moins 15 % de leur budget avant la pandémie de Covid-19 – soit la part recommandée depuis 2001 au niveau africain par la Déclaration d’Abuja pour un financement adéquat. Or ce rapport confirme aussi que les États les plus engagés dans la réduction des inégalités ont été les plus résilients face aux défis socio-économiques et sanitaires posés par le virus (tableau 1).

Une étude récente de l’AFD démontre, par ailleurs, que certaines réformes pré-Covid visant à atteindre une couverture médicale universelle ont abouti à une répartition plus équitable des dépenses de santé dans certains pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. C’est notamment le cas au Burkina Faso, au Malawi ou en Zambie. Néanmoins, cette étude met également en exergue la persistance des inégalités, notamment au niveau territorial, et donc la limite de ces réformes.

 

 

Tableau 1 : Classement global de l’ERI 2020 d’Oxfam et Development Finance International

 

 

Des mesures insuffisantes pour enrayer la flambée des inégalités

Comme le montre bien l’Index ERI, les politiques mises en œuvre par les États pour répondre à la crise varient largement d’un pays à l’autre : en matière de services publics, de fiscalité et de droit du travail, l’investissement des pays à revenu élevé est bien supérieur à celui des pays à revenu faible et intermédiaire. De plus, bien que les dépenses de santé et de protection sociale aient relativement augmenté partout dans le monde du fait de la crise sanitaire, peu de progrès ont effectivement été réalisés pour réduire les frais et dépenses à la charge des usagers dans la plupart des États à revenu faible et intermédiaire, empêchant ainsi les plus vulnérables d’accéder aux soins de santé (graphique 1).

 

Graphique 1 : Dépenses en matière de services publics en pourcentage du budget national, par groupe de revenu, ERI 2020

 

Pour répondre à la crise du Covid-19, certains gouvernements, comme ceux de la Jamaïque, du Chili et du Kazakhstan, ont fait le choix d’abaisser les taux de TVA (un impôt régressif). D’autres, à l’image de l’Espagne et de l’Argentine, ont introduit des impôts progressifs de « solidarité » pour s’assurer que les plus riches paient leur juste part. De nombreux États ont également étendu la protection et les droits des travailleurs et travailleuses, notamment par le biais de mesures de chômage partiel, de congés maladie ou d’allocations chômage.

Toutefois, ces mesures n’ont pas suffi à enrayer la flambée du chômage, mais aussi l’explosion du nombre d’emplois précaires et de violations du droit du travail, mettant ainsi en péril le statut socio-économique de bon nombre d’individus d’ores et déjà vulnérables.

 

Les inégalités, le résultat de choix politiques

Dans les rangs des mauvais élèves figure par exemple l’Inde, où plusieurs États ont saisi l’occasion de la pandémie pour rogner sur les droits des travailleurs et des travailleuses en accroissant la journée de travail de 8 à 12 heures ou en suspendant la réglementation sur le salaire minimal. Il en va de même au Kenya, où les impôts des plus riches et des grandes entreprises ont été diminués et où trop peu de ressources ont été mobilisées pour financer les mesures sanitaires et de protection sociale. Cette situation critique s’est ainsi répercutée sur les travailleurs les plus précaires, engendrant une perte d’emploi pour 2 millions de Kenyans et de Kenyanes.

La même situation a pu être observée aux États-Unis où le gouvernement Trump n’a accordé qu’une aide temporaire aux travailleurs et travailleuses précaires en avril dernier, tout en diminuant de manière constante l’imposition des Américains les plus riches depuis 2017 (graphique 2).

 

 

Graphique 2 : Évolution entre 2000 et 2020 des taux d’imposition sur les sociétés dans les pays de l’OCDE

 

Pourtant, plusieurs pays nous prouvent qu’une autre réponse et possible, et que les inégalités, loin d’être une fatalité, ne sont que le résultat de choix politiques et économiques. À titre d’exemple, le Togo et la Namibie ont mis en place un système d’aide aux travailleurs et travailleuses du secteur informel qui ont perdu leur emploi du fait des mesures de confinement. De même, l’Ukraine – pays dont les niveaux d’inégalités sont relativement faibles –  a augmenté le salaire des personnels soignants de 300 %. De son côté, le Bangladesh a mobilisé 11 milliards de dollars sous forme de primes pour le personnel de santé, dont une majorité de femmes. L’inscription de plus de 20 millions de personnes dans des programmes de protection sociale au Bangladesh et au Myanmar doit également être soulignée.

 

Répondre à la crise des inégalités par davantage de solidarité internationale

Face à cette situation économique, sociale et sanitaire inédite, les politiques de lutte contre les inégalités doivent être priorisées et la coopération internationale renforcée. Si les pays à revenu élevé mobilisent actuellement des ressources importantes pour affronter la crise et sont donc en mesure d’apporter une réponse ambitieuse à la hausse des inégalités, il en va différemment pour les États à revenu faible et intermédiaire, dont la marge de manœuvre est plus limitée.

Touchés de plein fouet par la crise économique et sanitaire, ils auront immanquablement moins de ressources fiscales à mobiliser pour y faire face.

À ceci s’ajoute une crise des dettes souveraines à laquelle le G20 n’a jusque-là apporté qu’une réponse imparfaite, ne parvenant pas notamment à trouver un accord avec les créanciers privés qui détiennent une part croissante de ces dettes (un tiers des dettes souveraines dans le cas de l’Afrique). Fin novembre, la Zambie est devenue le premier pays à faire défaut sur sa dette du fait des conséquences du Covid-19.

 

 

Son cas souligne le dilemme de nombreux États forcés de concilier le financement de leurs services publics élémentaires avec le remboursement ou le rééchelonnement de dettes contractées auprès de créanciers publics et privés.

À ce titre, le G20 n’a mis en œuvre que 5 milliards de dollars de suspension de dettes ces derniers mois quand il mobilisait dans le même temps 10 000 milliards de dollars pour soutenir ses propres économies, soit 2 000 fois plus. Une action bien plus ambitieuse sur ce dossier est donc primordiale, au sein de laquelle devront figurer notamment la réglementation fiscale internationale et l’aide publique au développement.

 

Repenser l’aide internationale comme outil de réduction des inégalités

Les institutions de réglementation fiscale doivent tout d’abord lutter de toute urgence contre l’évasion fiscale qui, selon les dernières estimations de Tax Justice Network, représente une perte de 437 milliards de dollars par an pour les États à l’échelle planétaire. Les pays à faible revenu sont les plus durement frappés avec une perte fiscale correspondant à presque 52 % de leurs budgets de santé publique, selon TJN. Des règles de taxation plus exigeantes et plus justes sont, à ce titre, nécessaires pour taxer les activités des multinationales sur leur sol à leur juste valeur.

Le secteur de l’aide au développement doit, quant à lui, prendre à bras-le-corps le combat contre les inégalités en mettant en œuvre des programmes robustes de lutte contre les inégalités sociales, économiques, environnementales au niveau local, national et international. La Facilité de recherche sur les inégalités, programme financé par la Commission européenne et coordonné par l’AFD, vise ainsi à mieux comprendre les inégalités et leurs déterminants afin d’identifier les approches les plus efficaces pour les réduire en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Ce programme de recherche a, par ailleurs, pour ambition d’engager une réflexion commune avec les États membres de l’UE sur les moyens de renforcer la coopération internationale en matière de réduction des inégalités dans le cadre de l’Agenda 2030 et des Objectifs de développement durable.

De son côté, Oxfam a établi 10 règles d’or permettant d’ouvrir le dialogue avec les bailleurs internationaux pour mener le combat contre les inégalités. Parmi ces règles, les mécanismes d’appui à la mobilisation des ressources domestiques doivent être renforcés afin d’accompagner la mise en place de politiques fiscales plus justes et progressives. Le soutien aux services publics dans les secteurs sociaux de base (santé, éducation et protection sociale) doit également constituer une priorité. Enfin, il faut que le soutien aux organisations féministes et de défense des droits des femmes devienne un axe d’intervention fondamental au sein de l’aide publique au développement afin de favoriser l’égalité de genre.

 

Contre les inégalités : pas de vaccin, mais des mesures ambitieuses

L’occasion d’avancer dans cette direction s’est présentée, ces derniers mois, au travers des discussions sur le nouveau projet de loi de programmation de la solidarité internationale (rebaptisée « Projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales »). Si sa présentation en conseil des ministres est toujours en suspens, le besoin d’une action forte de la France – et de l’ensemble de la communauté internationale – contre le virus des inégalités qui s’accroît est pourtant de plus en plus urgent.

Face à ce dernier, en lieu et place d’un vaccin des mesures politiques ambitieuses garantissant une meilleure répartition des richesses, l’égalité des chances et de genre et une économie plus humaine pour toutes et tous sont nécessaires. En d’autres termes, des politiques prouvant que les inégalités ne sont pas, et ne doivent pas, être une fatalité.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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