Alors que la pandémie de Covid-19 déstabilise encore des pays entiers, les ONG s’inquiètent notamment de son impact sur la santé reproductive des femmes, notamment sur le droit à l’IVG et la fourniture de produits contraceptifs.

A Buenos Aires, devant le Parlement le 28 mai 2020, des femmes brandissent des pancartes appelant à la légalisation de l'avortement "maintenant !" (Photo de JUAN MABROMATA / AFP)
A Buenos Aires, devant le Parlement le 28 mai 2020, des femmes brandissent des pancartes appelant à la légalisation de l'avortement "maintenant !" (Photo de JUAN MABROMATA / AFP)

C’était le 28 avril dernier. Un tiers des habitants de la planète était confiné, les victimes du Covid-19 venaient de dépasser le nombre de 200 000. Ce ne fut donc qu’une mauvaise nouvelle parmi beaucoup d’autres : s’appuyant sur une étude réalisée en partenariat avec l’ONG de développement Avenir Health et deux universités anglo-saxonnes, le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) alertait sur le risque de recrudescence des grossesses non désirées partout dans le monde, tout particulièrement dans les pays émergents ou en développement.

En cause, les difficultés rencontrées, en contexte de pandémie, par les femmes et les filles pour accéder aux services de planification familiale. Dans 114 pays à revenu faible ou intermédiaire, pour trois mois de confinement, l’étude prévoyait 325 000 à un million de grossesses non désirées, selon le niveau de perturbation des structures de santé.

« Cela signifie plus d’IVG clandestines, plus de dépenses de santé dans les pays concernés et surtout, plus de femmes qui vont mourir », explique Charlotte Soulary, responsable plaidoyer à la Reproductive Health Supplies Coalition (RHSC). Cette organisation qui regroupe 500 membres – États, organisations intergouvernementales, associations de la société civile et entreprises – a pour objectif d’améliorer l’accès aux produits de santé reproductive, gage de l’autonomisation des femmes et des filles en âge de procréer.

 

 

Même si elle concentre ses actions sur les pays du Sud, le caractère mondial de la pandémie de Covid-19 a donné une dimension particulière à ses missions : « Toutes les sociétés du globe ont été simultanément confrontées à des défis qui relèvent normalement de l’humanitaire. Les enjeux que nous traitions ont changé d’échelle », ajoute Charlotte Soulary. Un constat partagé par Katrine Thomasen, conseillère juridique Europe au Center for Reproductive Rights, spécialisée dans les actions juridiques en faveur de l’égalité des genres : « Les atteintes à la santé sexuelle et reproductive des femmes que nous observions déjà ont été accentuées. »

 

Covid-19 : des chaînes de production de produits contraceptifs à l’arrêt

Aux origines, il y a d’abord les (dys)fonctionnements d’une économie mondialisée. La fabrication des produits contraceptifs, abortifs et de santé maternelle est essentiellement localisée dans deux pays : l’Inde et la Chine. Les chaînes de production et d’approvisionnement ont été stoppées quand le confinement a été décrété progressivement en Chine à partir du 22 janvier, et dans toute l’Inde le 24 mars. Les produits de santé reproductive n’échappent pas aux dangers d’une division du travail globalisée qui caractérise la production de nombreux médicaments. La prise en charge de leur fabrication par un nombre restreint d’acteurs accroît la dépendance à leur égard.

Ailleurs, dans certains pays en développement, si le manque de personnels qualifiés – et notamment de logisticiens de santé à même de quantifier les besoins et de passer les commandes adéquates – est un problème récurrent, les mesures liées à l’épidémie ont perturbé les circuits d’acheminement : comment approvisionner des centres de santé éloignés quand la liberté de circulation est entravée ? « En République centrafricaine, on a ainsi assisté à des ruptures de stock dramatiques. Au Burkina Faso, où la gratuité des contraceptifs a été adoptée il y a un an, la mise en place logistique est d’autant plus complexe que le nord du pays traverse une grave crise humanitaire », poursuit Charlotte Soulary, de la RHSC.
Derrière ces manquements apparaît en creux la place qu’occupe la santé reproductive des femmes dans une politique publique. À cet égard, le changement de position des autorités indiennes est éclairant : dans un premier temps, l’accès à l’IVG n’a pas été placé sur la liste des services essentiels à maintenir malgré la pandémie. Le 14 avril, soit trois semaines après le début de confinement, le gouvernement a finalement changé d’avis – même si concrètement, la possibilité d’avorter demeurait complexe pour les femmes concernées.

 

Le droit à l’IVG, éternel champ de bataille

Car le droit à l’IVG fait toujours l’objet de luttes. Vingt-six ans après la Conférence internationale pour la population et le développement du Caire, qui fit de l’accès aux soins de santé reproductive un objectif essentiel des programmes de développement, c’est notamment autour de cet enjeu que les diverses parties prenantes cherchent à faire avancer leur propre agenda. La crise sanitaire fait bouger les lignes.

En France, l’allongement du délai légal de recours à l’avortement est revenu sur la table. À cette demande exprimée par des militantes féministes, des praticien·ne·s et quelques politiques, le ministre de la Santé Olivier Véran a opposé une fin de non-recevoir. Mais il a introduit de la souplesse en autorisant les médecins à invoquer la « détresse psychosociale » pour pratiquer l’acte au-delà des 12 semaines de grossesse prévues par la loi. Autorisé jusqu’à la neuvième semaine (contre sept auparavant), l’accès à l’IVG médicamenteuse a également été facilité.

En Pologne, à l’inverse, l’extrême droite a profité de la période pour déposer une proposition de loi visant à supprimer le droit à l’IVG en cas de graves malformations de l’embryon – l’un des rares motifs autorisant l’avortement dans ce pays à forte tradition catholique. Le projet est à l’heure actuelle suspendu, mais les inquiétudes restent grandes pour les associations de défense des droits des femmes. Aux États-Unis, dans plusieurs États comme le Texas ou l’Oklahoma, les conservateurs ont quant à eux argué de la saturation des structures de santé pour tenter de faire interdire les IVG médicamenteuses, pourtant pratiquées à domicile.

 

Covid-19 et santé reproductive des femmes, d’une crise à l’autre ?

La crise du Covid-19 a également accéléré la mise à l’ordre du jour de problématiques qui commençaient à émerger dans les politiques de santé reproductive. C’est le cas de l’élargissement des actes réalisés en self care, c’est-à-dire par les femmes elles-mêmes, sans la médiation d’un soignant. L’an dernier, ces pratiques avaient fait l’objet pour la première fois de recommandations par l’Organisation mondiale de la santé. Désormais, « à la faveur de la crise, nous réalisons qu’il faut avancer sur la question de l’auto-administration des produits, par exemple contraceptifs », explique Charlotte Soulary. Et de citer le cas français, qui a vu les femmes autorisées à se procurer la pilule même avec une ordonnance périmée.

Autre sujet mis en lumière : la santé menstruelle. Longtemps considérées comme tabou, les menstruations font depuis quelques années l’objet d’une mobilisation croissante, notamment en Inde : le fait que les autorités aient placé les produits hygiéniques dans la liste des produits essentiels constitue un succès pour les associations œuvrant sur le sujet.
Reste à affronter les incertitudes de l’après-confinement, alors que se profile le risque d’une crise économique de grande ampleur et que les tensions géopolitiques se sont durcies. L’OMS est une victime collatérale des nouveaux désordres mondiaux : les États-Unis, lui reprochant une trop grande soumission aux intérêts chinois, ont annoncé vouloir cesser de la financer. Elle perd ainsi son principal bailleur, contributeur pour près de 20 % à son budget.

Un véritable coup dur qui aura de fortes répercussions dans les pays, notamment africains, où l’organisation finance des programmes d’accès aux soins, parmi lesquels figure la santé reproductive et maternelle. Et ce alors qu’il est impossible de déclarer la pandémie contenue : en Afrique, a récemment fait savoir l’OMS, sa propagation s’accélère. Au même moment, le seuil des 80 000 morts a été franchi en Amérique latine et aux Caraïbes. Quant au sous-continent indien, il fait face à une situation sanitaire particulièrement dégradée

Pas de doute : un mois et demi après les premières alertes, les inquiétudes exprimées par le FNUAP quant à la santé reproductive des femmes restent toujours d’actualité.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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