La crise du Covid-19 est une crise humaine et sanitaire, mais c’est aussi une crise socio-économique mondiale. Anda David, Hélène Djoufelkit et Salomé Mançon, du département Recherche de l’Agence française de développement, dressent un panorama complet de la crise des inégalités qui se profile.

Dans le bidonville Vista Alegre, au Pérou, le 21 mai 2020 : une femme transporte son fils vers un établissement médical pour y être soigné. (Photo de Geraldo Caso BIZAMA / AFP)
Dans le bidonville Vista Alegre, au Pérou, le 21 mai 2020 : une femme transporte son fils vers un établissement médical pour y être soigné. (Photo de Geraldo Caso BIZAMA / AFP)

L’épidémie de Covid-19 soulève aujourd’hui des préoccupations sanitaires importantes et laisse peu à peu entrevoir une crise économique tout aussi alarmante, notamment en termes de renforcement des niveaux d’inégalités socio-économiques dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Cette crise ayant un effet révélateur et renforçant des inégalités socio-économiques existantes, on peut se demander si elle conduira à un changement de paradigme en termes de lutte internationale contre les inégalités.

 

La crise du Covid-19 aggrave les inégalités socio-économiques

De manière globale, la crise sanitaire du Covid-19 a un impact socio-économique plus fort sur les populations les plus vulnérables. Les répercussions économiques et sanitaires s’avèrent bien plus inquiétantes dans les pays à revenu faible et intermédiaire, qui concentrent près de 85 % de la population mondiale. Or, ces pays font généralement preuve d’une capacité de résilience moindre par rapport aux pays aux revenus les plus élevés.

 

Les inégalités sur le marché du travail

Les individus les plus vulnérables occupent généralement des emplois précaires et sont donc souvent les premiers à perdre leur emploi lors d’un choc ou d’une crise économique. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime ainsi que 38 % des travailleurs se trouvent dans des secteurs lourdement fragilisés par la crise.

Toujours selon l’OIT, plus de la moitié de la population mondiale active travaille dans le secteur informel, soit environ 1,6 milliard de personnes, qui vivent pour la plupart dans les pays émergents et en développement. Leur situation économique est particulièrement préoccupante au regard de la crise sanitaire. Non seulement 45 % d’entre eux seulement bénéficient d’une protection sociale, mais les entreprises informelles ne pourront pas non plus bénéficier des dispositifs d’aide mis en place par certains États.

 

Les inégalités en termes de dépenses de santé

Les chocs négatifs de santé peuvent également entraîner une grande proportion de la population mondiale vers la pauvreté. En effet, qu’ils appartiennent aux classes moyennes ou aux classes pauvres/ouvrières, les individus ne bénéficiant pas de protection sociale, ou d’une protection sociale faible, risquent d’être plus vulnérables à l’issue de la crise du Covid-19 du fait de dépenses de santé imprévues. Ainsi, environ un tiers des ménages chinois dont le revenu annuel se situe entre 10 000 et 30 000 yuans (entre 1 300 et 3 850 euros environ) s’attend à une baisse significative de ses revenus cette année, selon une enquête menée en février par Gan Li, professeur d’économie à l’université Texas A&M.

La Banque mondiale estime par ailleurs (voir carte) que seuls neuf pays africains ont des systèmes de protection sociale couvrant plus de 50 % de leur population : cela risque d’affecter les populations les plus vulnérables touchées par le virus.

 

Figure 1. Part de la population africaine couverte par un système de protection sociale en 2019 – ASPIRE Word Bank

 

 

Les inégalités en termes d’éducation

L’UNESCO tire également la sonnette d’alarme concernant l’arrêt des cours pour plus de 1,2 milliard d’apprenants dans le monde. Les établissements scolaires sont toujours fermés dans 168 pays : au 26 mai, 70,6 % du total des apprenants inscrits sont touchés contre quasiment 90 % au plus fort de la crise.

La solution apportée est souvent celle des cours en ligne. Néanmoins, la formation à distance suppose d’avoir accès à l’électricité, à un ordinateur et à une connexion Internet. Or, d’après l’Union internationale des télécommunications, en 2019, seuls 10,7 % des foyers africains avaient accès à un ordinateur et uniquement 17,8 % à Internet depuis chez eux. Sans parler de l’accès à l’électricité qui reste problématique, notamment pour les populations les plus pauvres. Par exemple, en Afrique du Sud, le taux d’accès à l’électricité pour les ménages du quintile le plus riche est de 98 %, alors qu’il est de 83 % pour le quintile le plus pauvre.

Les parents sont également sollicités pour remplacer les professeurs et accompagner leurs enfants dans le suivi des cours à distance. Toutefois, ceux des ménages les plus pauvres ne peuvent généralement pas travailler depuis leur domicile et ne disposent pas des compétences nécessaires pour aider leurs enfants. Les enfants des ménages les plus vulnérables risquent donc d’engranger un retard considérable par rapport à leurs camarades issus des groupes socio-économiques supérieurs.

Enfin, cette inégalité entre les enfants est encore plus frappante dans un contexte où la nutrition dépend des cantines scolaires. La fermeture des écoles rime avec privation du seul repas quotidien pour environ 370 millions d’enfants issus des ménages les plus vulnérables.

 

Répercussions globales de la crise sanitaire

La crise du Covid-19 aura nécessairement des répercussions économiques importantes en termes d’inégalités au sein des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire, en matière d’emploi, de revenus, de santé ou d’éducation. Mais d’autres répercussions socio-économiques à l’échelle globale sont aussi à envisager.

 

Accentuation des inégalités de genre

La crise sanitaire globale pourrait également constituer un facteur d’accentuation des inégalités de genre. Les femmes représentant 70 % du personnel médical au niveau mondial, elles sont dès lors davantage exposées au virus que les hommes, même si on observe une surmortalité chez les hommes.

 

 

De plus, les recherches montrent que les femmes sont davantage concernées par les contrats précaires ou le secteur informel que les hommes : 70 % de manière globale et plus de 90 % dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Ainsi, les femmes sont plus susceptibles que les hommes de perdre une partie ou l’intégralité de leur revenu du fait de la crise sanitaire. Par ailleurs, à travers le monde, les signaux d’alerte se multiplient sur l’augmentation des violences faites aux femmes liées à la situation du confinement.

 

Aggravation des inégalités entre les pays

Le manque de marge de manœuvre budgétaire est un obstacle majeur pour de nombreux pays qui doivent à la fois développer des services d’urgence et mettre en place des plans de relance pour contrer la destruction économique provoquée par la crise.

Néanmoins, la situation s’avère encore plus complexe dans les pays à revenu faible et intermédiaire actuellement frappés par la fuite des capitaux et par la chute du prix des matières premières et des revenus issus du tourisme. À titre d’exemple, il est probable que le Congo, dont 60 % du budget repose sur les exportations d’hydrocarbures, perde un tiers de ses recettes. De même, l’Angola, dont 60 % des exportations et 45 % des importations se font vers et depuis la Chine, risque d’être lourdement affecté par la crise du Covid-19. Ces pays se retrouvent ainsi contraints aux obligations liées au service de la dette, ce qui entrave leurs efforts de réponse à la crise et accentue les inégalités avec les pays aux revenus plus élevés.

 

Le monde après le Covid-19 : vers un changement de paradigme ?

Différentes tribunes et réflexions dressent actuellement des parallèles entre les épidémies du passé et la pandémie de Covid-19. Certaines études montrent, par ailleurs, que des événements majeurs comme les guerres ou les épidémies ont pu avoir des effets égalisateurs des richesses. Néanmoins, il est pour l’heure difficile d’avoir des certitudes absolues sur les effets de la pandémie de Covid-19 sur les inégalités. En effet, non seulement les conséquences économiques, sanitaires et sociales de l’épidémie sont différentes selon les pays, mais les réponses apportées à la crise le sont également.

Nous pouvons toutefois nous attendre à ce que les pays les moins inégalitaires soient les plus résilients face à cette crise : les systèmes de protection sociale performants permettent une meilleure prise en charge des malades et garantissent une plus grande stabilité du revenu de la population dans son ensemble. Ces pays où la cohésion sociale est plus importante (et où les inégalités sont donc plus faibles) seront aussi plus à même de prendre des décisions politiques faisant l’unanimité et permettant de prévenir l’effondrement social symptomatique des temps de crise.

Il est pour l’instant difficile de savoir si nous assisterons à un véritable changement de paradigme dans la lutte contre les inégalités et quelle sera sa direction (vers plus de coopération ou vers une plus grande polarisation ?). Cependant, il est probable que l’on assiste à une contraction de la mondialisation et à un retour plus marqué vers le national.

Dans ce contexte, la crise du Covid-19 met en exergue le rôle crucial de l’État social. La mise en œuvre de politiques publiques renforçant la protection sociale (extension des aides et assurances sociales, renforcement des institutions et des politiques actives du marché du travail, etc.) peut contribuer à atténuer certaines conséquences de la crise, à apporter un soutien vital aux populations vulnérables et à renforcer leur résilience.

Enfin, une action conjointe à l’échelle globale apparaît de plus en plus nécessaire pour tenter de limiter les conséquences socio-économiques de la crise du Covid-19. Une telle réponse universelle, fondée sur l’investissement public mondial et rassemblant les acteurs de l’humanitaire, du développement et de la paix, permettrait une meilleure protection des populations les plus vulnérables.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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