Le Covid-19 est une catastrophe humaine planétaire. C’est aussi et surtout une catastrophe inégalitaire. Pour Robin Guittard, responsable de campagne chez Oxfam France, la crise révèle l’urgence de mettre fin aux inégalités mondiales. Voici 5 actions pour y parvenir.

Le 6 avril 2020, dans un laboratoire de Juba, capitale du Soudan du Sud : un technicien teste des échantillons de COVID-19 (Photo par Alex McBride / AFP)
Le 6 avril 2020, dans un laboratoire de Juba, capitale du Soudan du Sud : un technicien teste des échantillons de COVID-19 (Photo par Alex McBride / AFP)

La moitié de l’humanité pourrait être contaminée par la pandémie de Covid-19. Selon certaines estimations, 40 millions de personnes pourraient même en mourir en cas d’inertie des pouvoirs publics. Une catastrophe planétaire. Une catastrophe humaine.

Mais aussi une catastrophe inégalitaire. La moitié de l’humanité n’a pas accès aux soins de santé les plus essentiels et se trouvera complètement désemparée face à l’épidémie qui guette. Nous ne serons pas affectés de la même façon selon que l’on vive dans un pays avec un système de santé public et robuste ou dans un pays où les soins dépendent de la santé des comptes en banque. Autrement dit, selon que l’on vive dans un pays où la santé est considérée comme un droit ou comme un privilège.

Les inégalités face à la pandémie se traduisent d’abord par une différence abyssale de moyens. Les pays les plus pauvres dépensent en moyenne 40 dollars américains par personne et par an pour la santé, contre près de 3 000 dollars pour les pays riches, soit plus de 70 fois plus. Au Sahel, il y a moins d’un médecin pour 10 000 habitants, soit 32 fois moins qu’en France. Et le Mali détient trois respirateurs pour un million d’habitants !

Au moment d’écrire ces lignes, l’Afrique compte déjà des milliers de personnes infectées par le Covid-19. Près de 12 000 cas au Brésil. Près de 4 000 en Équateur. L’Inde et son 1,3 milliard d’habitants sont confinés. La propagation dans les pays du Sud reste encore modeste, mais elle avance inexorablement. Alors que sur les télés des pays riches tournent en boucle les images d’hôpitaux débordés et de soignant·e·s totalement épuisé·e·s, le risque est grand pour les pays les plus pauvres de faire face à une crise humanitaire majeure.

 

Pour un plan Marshall planétaire de la santé publique

La pandémie nous rappelle notre humanité commune. Elle doit désormais nous pousser à une solidarité collective. Face à ce défi, il faut que tous les gouvernements du monde sonnent la mobilisation générale. Les plus riches d’entre eux doivent répondre à l’effort de solidarité mondiale en mettant en œuvre sans plus attendre un réel plan Marshall planétaire pour la santé publique.

Oxfam estime les besoins à 160 milliards de dollars au minimum : cela correspond au doublement des dépenses actuelles de santé des 85 pays les plus pauvres. Des voix à l’ONU ont appelé, le 30 mars dernier, à un plan Marshall de 500 milliards de dollars en faveur de la santé. Si le détail des besoins doit encore être spécifié, le message principal est clair et puissant : il faut réinvestir vite, massivement, mais surtout durablement dans la santé mondiale.

Il y a encore quelques semaines ces sommes auraient semblé totalement folles, mais face aux 5 000 milliards de dollars annoncés ces derniers jours par le G20 elles paraissent finalement assez raisonnables. Ce qu’il faut surtout c’est agir, et pour cela Oxfam propose un plan en cinq actions.

Action n° 1 : d’énormes investissements doivent être faits dans la prévention.

Promotion et communication de la santé publique, engagement et éducation des communautés, et accès à l’eau et à l’assainissement, en particulier au lavage des mains, ainsi qu’à des tests gratuits pour tous. La crise Ebola a montré que la prévention était fondamentale pour lutter contre les épidémies. La peur ne fait pas changer les comportements, donner aux gens des outils d’entraide, si.

Action n° 2 : recrutement dans les pays les plus pauvres de 10 millions de personnels de santé rémunérés et protégés. Ellen Johnson Sirleaf, l’ancienne présidente du Liberia, où 1 soignant sur 10 est mort d’Ebola, le dit très bien : « Un infirmier sans masque, c’est comme un soldat sans casque : aucun n’a de chance contre l’ennemi. » Avant cette crise, l’OMS avait déjà estimé qu’il manquait 18 millions de personnels soignants dans les pays pauvres pour atteindre les Objectifs de développement durable d’ici 2030.

Action n° 3 : garantir un accès gratuit et universel à la santé. Chaque seconde, trois personnes sombrent dans la pauvreté à cause de dépenses de santé. Face à une pandémie, l’accès gratuit et universel aux soins est fondamental, et il doit être maintenu une fois l’épidémie passée ! En 2018 en RDC, une politique d’accès gratuit aux soins avait été mise en place face à l’épidémie d’Ebola, contribuant à une amélioration importante de la santé des populations. Mais l’épidémie passée, cette politique fut supprimée, avec un retour en arrière catastrophique. Ne commettons pas les erreurs du passé.

Action n° 4 : réquisitionner les infrastructures de santé, y compris privées. L’Espagne l’a fait, un État d’Inde aussi. Les installations publiques et privées doivent être alignées et coordonnées pour lutter contre le virus et répondre en même temps à tous les autres besoins sanitaires urgents de la population.

Action n° 5 : produire un vaccin gratuit et universel. Alors que l’humanité dans son ensemble est touchée, la solidarité pour un vaccin ne doit pas faillir. Il serait inconcevable que face à une maladie qui pourrait contaminer la moitié de la population, un vaccin soit l’objet de tractation et source de profits pour quelques entreprises pharmaceutiques.

 

Le jour d’après le Covid-19 : une solidarité internationale renouvelée ?

La pandémie de Covid-19 met à mal nos sociétés. Elle souligne nos faiblesses et fait ressortir le catalogue des inégalités que l’on a laissées s’accroître dangereusement. Ce faisant, elle démontre que notre égoïsme passé se paye aujourd’hui au prix fort. La solidarité revient comme une valeur salutaire, car c’est désormais sur elle que nous comptons pour nous en sortir.

La pandémie souligne nos errements, il nous appartient désormais de les dénoncer pour qu’une fois la crise passée nous sachions en tirer toutes les leçons pour réinventer de nouvelles solidarités.

Il en va en premier lieu de la solidarité internationale face à une crise globale. Depuis de nombreuses années Oxfam et d’autres répètent que pauvreté et inégalités ne sont pas une fatalité, mais le résultat de choix économiques et politiques. Du fait de l’accumulation des richesses dans les mains de quelques-uns au détriment de l’immense majorité de la population, nous ne nous battons pas avec les mêmes armes face à une menace commune. Faut-il rappeler que 70 % des personnels soignants dans le monde sont des femmes ? Ce sont elles qui aujourd’hui sont au-devant de la scène et qu’on applaudit, alors que pendant des années ce sont ces mêmes femmes qu’on a cherché à invisibiliser.

 

La crise du Covid-19 révèle les promesses de solidarité non tenues

Si aujourd’hui nombre de pays pauvres sont démunis face à l’épidémie qui s’annonce, la communauté internationale a une part importante de responsabilité. D’abord en ne tenant pas ses promesses de solidarité : alors que nous commémorerons cette année les cinquante ans de la promesse des pays riches de dédier 0,7 % de leur richesse nationale aux pays pauvres, seule une poignée de pays l’ont tenue. La France n’en fait pas partie.

À cela s’ajoutent des années de politiques d’ajustements structurels qui ont détricoté les services publics de nombre de pays en développement, et une tendance de plusieurs bailleurs internationaux à la marchandisation accrue de la santé et de l’éducation. Le secteur privé est devenu l’alpha et l’oméga pour nombre de bailleurs pendant que beaucoup ont dangereusement dépriorisé les secteurs sociaux. La santé ne représente par exemple que 2 % des activités de l’Agence française de développement.

S’il doit y avoir un avant et un après-Covid-19, ce sera donc aussi de repenser comment exprimer nos solidarités. Il faut que l’aide au développement sorte profondément transformée de cette séquence. Elle doit devenir un outil de construction du contrat social dans les pays en développement en mettant la réduction des inégalités socio-économiques et l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de son action. Santé et éducation, mais aussi protection sociale, doivent devenir les secteurs sur lesquels notre politique de coopération internationale reposera : ce sont les plus à même d’aider à construire des sociétés justes et plus égalitaires. Il ne peut pas y avoir de retour en arrière dans nos manières de faire, encore moins dans nos solidarités.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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