Les professionnels de l’évaluation tomberont sans doute tous d’accord pour qualifier l’évaluation de PROGRESA comme la référence professionnelle la plus souvent citée et décrite dans les nombreux évènements au cours desquels cette communauté se retrouve pour des échanges de pratique.

Si cette évaluation fait ainsi référence c’est à cause de sa rigueur méthodologique, emblématique des évaluations rigoureuses d’impact, de ses résultats probants sur les variables sociales et de son utilisation par les décideurs, qui en fait l’archétype de l’évaluation influente.

Rappelons les faits en quelques mots : en 1997, le gouvernement mexicain lance le premier programme de prestations sociales dont les versements sont conditionnés à des comportements sociaux tel que la scolarisation des enfants, et en premier lieu des filles, et la fréquentation régulière de consultations de médecine préventive. De plus ces transferts sont données en priorité aux femmes pour renforcer leur émancipation.

La logique est simple : faire des transferts sociaux des instruments permettant de lutter contre la pauvreté à court terme, par le transfert monétaire, mais aussi à long terme, par l’augmentation du capital humain et du capital social.

Conscient du caractère très novateur de ce programme, le gouvernement mexicain met en place un programme pilote qu’il teste sur des villages choisis aléatoirement.

L’évaluation est concluante et l’ensemble connaîtra un immense succès. Le programme PROGRESA sera poursuivi et étendu par le gouvernement suivant, sous le nom d’Oportunidades, et les transferts conditionnels répliqués dans toute l’Amérique latine et au-delà. L’évaluation deviendra le golden standard de la profession et contribuera largement à promouvoir les évaluations rigoureuses d’impact.

On dispose désormais d’un certain recul sur cette expérience, et les spécialistes (Duflo et Barnejee (Poor Economics : A Radical Rethinking of the Way to Fight Global Poverty, 2011) pensent désormais qu’il est fort possible que l’histoire ait pu être racontée de façon fort différente. Plusieurs études ont en effet mis en évidence, avec les mêmes méthodes, que des transferts inconditionnels ont le même type d’effets sociaux (Baird, Mc Intosh, Ozler 2009, Benhassine, Devoto, Duflo, Dupas, Pouliquen 2010). Il est donc fort possible que les conditions mises aux prestations sociales mexicaines n’aient eu qu’un effet marginal ; les améliorations constatées étant avant tout due aux transferts eux-mêmes. On ne pourra sans doute pas trancher entre ces deux hypothèses car l’évaluation PROGRESA a testé « transferts conditionnels contre absence de transferts » et non pas « transferts conditionnels contre transferts inconditionnels ».

Cet exemple si célèbre et influent est un excellent résumé de la façon dont la communauté du développement apprend de son expérience. Sur la même séquence, on peut avoir différentes lectures.

La première est la lecture optimiste. Il y a incontestablement accumulation de connaissances avec le temps. Avec la multiplication des expériences et des évaluations, la connaissance de ce qui marche se nuance, se complexifie et s’enrichit.

La seconde lecture est résolument pessimiste. Ce qui était tenu pour une des vérités les plus solidement établies en matière de développement, et qui a été à la source de nombreux programmes dans différents pays, se révèlent en fait un résultat fragile et contestable. On peut avoir l’impression que la succession des vérités l’emporte parfois sur l’accumulation des évidences.

La troisième lecture est intermédiaire. Elle repose sur une vision d’un « marché de la connaissance » complexe, incarné par des acteurs, que l’on ne peut ramener à un ensemble cumulatif de « preuves », plus ou moins solides, à la disposition des décideurs.

Il existe des communautés de connaissance qui médiatisent l’information et pèsent sur la décision : réseaux thématiques (issue networks), communautés scientifiques (epistemic communities), communautés  sectorielles (policy communities), coalitions de plaidoyer (advocacy  coalitions). Ce sont ces interfaces qui souvent jouent un rôle central dans la façon dont les questions sont posées, dont les méthodes sont choisies et dont la connaissance se coagule.

Entre la vision positiviste d’une croissance continue d’un vaste réservoir de connaissance, bien public à la portée de tous, et la vision cynique d’une succession de modes sans mémoire, se tient celle réaliste d’un ensemble d’acteurs –scientifiques, évaluateurs, décideurs, think tanks, lobbyistes- s’échangeant preuves et arguments et d’une expérience qui se construit irrégulièrement par soubresauts, avancées et reculs successifs, essais-erreurs. Un apprentissage de l’expérience peut être peu séduisant à première vue, mais néanmoins effectif tant que le processus d’échange reste ouvert à l’ensemble des acteurs concernés.

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