L’étude des dynamiques à l’œuvre en matière de développement durable en Chine, et leurs ambiguïtés, révèle que la transition écologique d’un pays n’est pas toujours un phénomène aussi linéaire et progressif que ce que l’on croit.

À Badong, des ouvriers réparent un site endommagé par des changements sismiques probablement induis par le projet du barrage des Trois Gorges. Photo par Peter Parks / AFP.
À Badong, des ouvriers réparent un site endommagé par des changements sismiques probablement induis par le projet du barrage des Trois Gorges. Photo par Peter Parks / AFP.

Le 22 septembre 2020, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, le président Xi Jinping a annoncé que la Chine atteindrait son pic d’émissions de gaz à effet de serre avant 2030 et la neutralité carbone d’ici 2060. Cette déclaration tend à faire penser que la Chine serait engagée dans une transition écologique linéaire et vertueuse, pour elle-même et pour le reste du monde. Mais la Chine s’oriente-t-elle véritablement vers un modèle de développement plus durable ? Et quels processus recouvre la notion générique de « transition écologique » ?

 

Pas une transition écologique, mais des transitions

Le processus de transition écologique est souvent défini comme le passage linéaire et progressif d’un modèle non durable vers un modèle plus durable. Or, il semble plutôt recouvrir une multitude de phénomènes en réalité plus complexes : retours en arrière, effets différés ou ambivalents… L’étude de la transition écologique chinoise, chaotique à bien des égards, nous invite à avoir une vision plus complexe de la notion de transition écologique. Celle de « polytransition écologique » est ainsi proposée comme outil théorique pour appréhender de manière plus réaliste ces transitions plurielles. Le cas chinois peut d’ailleurs nous permettre d’élaborer une typologie des transitions, applicable à d’autres pays.

 

La réalité d’une transition écologique et sociale « conforme »

Premier type de transition : la « transition conforme », ou standard, au modèle de transition canonique vers plus de durabilité. Il existe des dynamiques de développement durable incontestablement positives aujourd’hui à l’œuvre en Chine. Certaines formes de pollution de l’air, par exemple, ont connu des progrès majeurs grâce à la réduction drastique des émissions de polluants, comme le dioxyde de soufre. On estime que leurs émissions ont été diminuées de 75 % en dix ans, grâce notamment à la mise en place de filtres dans les centrales électriques au charbon. Un second exemple de transition écologique vertueuse concerne la pollution de l’eau. Il y a une quinzaine d’années environ, les deux tiers des eaux de surface étaient considérées comme fortement polluées. Aujourd’hui, cette part serait tombée à un quart. Les énergies renouvelables ont aussi sensiblement augmenté. Leur part dans la consommation énergétique chinoise est passée de 3 % en 1978 à 14 % en 2018. La Chine a investi massivement dans ces énergies, devenant ainsi une championne de l’éolien et du solaire.

Au-delà du volet environnemental de la transition chinoise, on constate des progrès notables sur son volet social. Au premier plan de cette transition sociale réussie : l’éradication de la pauvreté absolue. Selon les données officielles chinoises, environ 770 millions de personnes auraient été arrachées à la pauvreté rurale absolue depuis 1978, même si l’extrême pauvreté en Chine est définie selon un revenu mensuel très bas, équivalent à environ 24 euros par mois et par personne. Il existe donc bien une transition à l’œuvre en Chine vers un modèle plus durable, mais il s’agit d’un virage écologique plus complexe qu’il n’y paraît.

 

À contre-courant : les phénomènes de transition inversée ou différée

La transition écologique et sociale chinoise recouvre aussi des phénomènes de retour en arrière, vers une moindre durabilité. C’est ce que l’on peut appeler des phénomènes de « transition inversée ». Le réchauffement climatique par exemple, et la fonte des glaciers himalayo-tibétains qui l’accompagne, posera des questions majeures de sécurité hydrique. Le relèvement du niveau de l’océan Pacifique risque également de provoquer la submersion des plaines côtières, et notamment des deltas (deltas du fleuve Jaune, du Yangzi et de la rivière des Perles). Ces phénomènes de péjoration massive de la durabilité environnementale devraient s’accompagner de l’émergence de « nouveaux pauvres », avec l’apparition de nombreux réfugiés climatiques. La Chine entre également dans une phase de vieillissement accéléré qui se révèle hautement problématique pour les finances publiques, mais aussi les familles, voire la sécurité nationale. On estime ainsi qu’en 2053, près de 487 millions de Chinois auront plus de 60 ans, soit environ un tiers de la population chinoise. Avec la crise du Covid-19, la Chine a aussi connu une augmentation de la précarité sociale. Ces processus s’inscrivent à rebours d’une transition écologique et sociale vertueuse.

 

 

En outre, malgré l’annonce du président Xi Jinping sur l’atteinte du pic d’émissions de gaz à effet de serre avant 2030, on estime que l’empreinte écologique de la Chine devrait continuer d’augmenter dans les années à venir. Nous assistons par exemple à un rebond de la consommation de charbon, avec des importations toujours plus importantes de charbon extrait à l’étranger. De même, la croissance post-Covid s’est traduite par un boom des émissions de gaz à effet de serre en Chine. Autant de phénomènes relevant de ce qu’on pourrait nommer une « transition différée ».

 

Transitions en Chine : entre ambivalence et trompe-l’œil

Autre type de transition que l’on peut observer de manière empirique en Chine : les « transitions ambivalentes ». Ce terme désigne des outils de durabilité qui portent en eux-mêmes des effets secondaires significatifs, voire sévères. C’est par exemple le cas des barrages. Si la construction d’un barrage est une mesure favorable au bilan carbone de la Chine, en ce qu’elle limite l’émission des gaz à effet de serre, elle apporte aussi un cortège de problèmes de durabilité (submersion des vallées et déplacement des populations, eutrophisation de l’eau des affluents, menace sur les pêcheries à l’aval, pertes de biodiversité, etc.).

Outre des transitions ambivalentes, il existe aussi des transitions « en trompe l’œil ». C’est le cas des villes dites « écologiques », fortement médiatisées par la Chine. D’une part, ces « cités écologiques » sont loin de répondre à tous les critères de durabilité, et d’autre part, elles représentent un phénomène très marginal au sein des politiques de construction immobilière chinoise. De même que les villes, les parcs naturels sont souvent instrumentalisés à des fins de propagande. On estime qu’un tiers des parcs naturels en Chine seraient des paper parks, autrement dit des parcs qui n’existent que sur le papier et dont les moyens financiers et humains sont très faibles (budget dérisoire, personnels sur place très insuffisants).

 

Déplacer les enjeux de la transition écologique

Autre phénomène d’importance : la Chine exporte sa crise écologique dans un certain nombre d’autres pays, notamment en développement ou émergents. Prenons l’exemple de la surpêche. La Chine pratique une pêche intensive au sein de ses espaces maritimes bordiers, mais aussi dans le reste du monde. Les stocks de poissons étant désormais fortement limités dans les eaux chinoises, le gouvernement encourage l’expansion de sa flotte de pêche dans les mers et océans lointains. Une partie des prises s’opère dans ou à la limite des eaux territoriales de certains pays asiatiques, africains ou latino-américains. Et cela de manière non seulement illégale mais aussi destructrice pour la biodiversité. Des chalutiers chinois ont ainsi été identifiés au large de la réserve naturelle des îles Galápagos, à la limite des îles territoriales équatoriennes. On remarque des pratiques similaires en ce qui concerne les importations massives de bois. Si la Chine a interdit la coupe de ses forêts en 1998, elle importe de grandes quantités de bois de Sibérie ou de pays tropicaux, sans toujours respecter les principes de la sylviculture durable. Tous ces phénomènes s’apparentent à une « transition déplacée ».

 

D’autres transitions incertaines ou impossibles

Des processus de « transition incertaine » sont également à noter dans le pays. C’est le cas de la Grande Muraille verte, censée lutter contre la désertification à l’œuvre dans le nord du pays. Alors que la progression du désert s’était fortement aggravée à l’époque maoïste, mais aussi depuis 1978, le processus semble s’être inversé depuis une quinzaine d’années. Or, ce mégaprogramme fait encore débat parmi les chercheurs chinois ou étrangers. Certains soulignent la fragilité de ce processus de desertification reversal à l’heure du réchauffement climatique, voire le considèrent comme contre-nature et dénoncent ce gaspillage d’argent public. D’autres mettent en garde contre les risques d’épuisement des nappes phréatiques. D’un point de vue spatial, les situations locales s’avèrent contrastées : des zones ont été reforestées, ou plutôt revégétalisées avec succès, alors que d’autres voient le désert progresser plus rapidement qu’avant.

Enfin, méthodologiquement, politiquement et spatialement, il faut également évoquer les phénomènes non transitionnels : les « transitions impossibles ». Celles-ci concernent des phénomènes marqués par l’irréversibilité. L’émergence économique a en effet généré des impacts définitifs ou quasi définitifs sur certaines espèces (disparition d’espèces animales comme le dauphin du Yangzi) ou divers territoires (notamment miniers ou industriels). Le processus de survieillissement pourrait relever également de cette catégorie tant les dynamiques négatives à long terme, inscrites dans la pyramide des âges, sont peu susceptibles de correction même avec des politiques pertinentes.

Ainsi, la transition écologique chinoise apparaît comme un processus chaotique sur le plan environnemental et social. L’étude du cas chinois nous apprend que la fabrique du développement durable recouvre des processus complexes. D’un côté, la notion de « polytransition écologique » représente un outil opératoire pour dépasser l’approche quelque peu simplificatrice et réductrice des processus à l’œuvre observables dans un territoire donné. De l’autre, les huit types de transition écologique identifiés ici (conforme, inversée, différée, ambivalente, en trompe-l’œil, déplacée, incertaine, impossible) ne constituent en aucun cas une liste exhaustive ni stabilisée sémantiquement. Telles quelles néanmoins, cette notion et cette typologie proposées offrent une contribution à une meilleure articulation entre la théorie du développement durable et les réalités de terrain, en Chine et ailleurs.

 

Les opinions exprimées dans ce site sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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