La crise du Covid-19 signe-t-elle l’avènement de l’hégémonie chinoise ? Le régime communiste sort renforcé par cet épisode sanitaire historique, explique Alice Ekman, spécialiste de la Chine à l’Institut des études de sécurité de l’Union européenne (IESUE).

Un homme portant un masque contre le COVID-19 devant un écran géant affichant une image de propagande dans une rue de Pékin le 20 avril 2020. (Photo par Nicolas ASFOURI / AFP)
Un homme portant un masque contre le COVID-19 devant un écran géant affichant une image de propagande dans une rue de Pékin le 20 avril 2020. (Photo par Nicolas ASFOURI / AFP)

Dans votre dernier ouvrage (Rouge vif*, éd. de L’Observatoire, 2020), vous analysez l’emprise et la toute-puissance du Parti communiste chinois (PCC) dans la Chine de Xi Jinping. Quel a été l’impact de la crise du Covid-19 sur cet État-Parti ?

Le PCC en sort globalement renforcé. Xi Jinping a accru son omniprésence dans la quasi-totalité des institutions du pays depuis son arrivée au pouvoir en 2012 – dans les hôpitaux, les centres de recherche, les écoles, les résidences, les rues… Le PCC, qui a été fortement mobilisé à tous les échelons de la société, a continué à recruter ces derniers mois, notamment auprès du personnel hospitalier et des moins de 35 ans. Aujourd’hui, le Parti compte près de 92 millions de membres il en a gagné plus de 2 millions en une année. Ce chiffre, qui continuera sans doute à augmenter fortement cette année et la suivante, sera mis en avant en 2021, année du centenaire du Parti communiste chinois. Cet anniversaire sera célébré très largement à travers le pays, encore davantage que le bicentenaire de la naissance de Marx en mai 2018.

Sur le plan technologique, le PCC sort également renforcé de la crise. Il a accéléré le test et l’utilisation de différents outils préexistants dans les villes chinoises : caméras de surveillance dernière génération, drones, outils de reconnaissance faciale, de collecte et d’analyse des données – dont une série d’applications pour smartphone (traçage, code QR lié à l’historique des déplacements et des données médicales, etc.). Les autorités locales ont aussi affiné le test et l’utilisation du système de crédit social, processus qui avait commencé bien avant la crise dans plusieurs provinces, mais dont le déploiement au niveau national s’accélère.

 

Au début de l’épidémie de Covid-19, selon nombre d’observateurs du monde chinois, cette crise sanitaire a pourtant ébranlé sérieusement le régime de Xi Jinping…

Plusieurs cas de contestation avérés ont, il est vrai, rapidement pris de l’ampleur, mais cette analyse tend d’une part à sous-estimer la puissance de la censure et de la propagande en Chine et, d’autre part, le niveau de peur qui règne dans le pays. Certes, les mécontentements ont été nombreux et virulents pendant la crise.

Début février, le décès de Li Wenliang, un des docteurs de Wuhan qui avait donné l’alerte sur le virus, a ému le pays. Beaucoup ont partagé leur colère sur les réseaux sociaux, et rendu hommage à ce médecin qui avait été dans un premier temps rappelé à l’ordre par la police pour avoir « propagé des rumeurs ». Mais peu de temps après, la censure s’est renforcée et les organes de propagande ont tenté d’ajuster le tir en érigeant le docteur Li en héros national.

On peut citer aussi le cas de la docteure Ai Fen à Wuhan qui a détecté la première apparition du virus avec d’autres collègues et qui avait été alors sévèrement rappelée à l’ordre par le Bureau de l’inspection de la discipline de son propre hôpital et par la municipalité de Wuhan. Tout doit être validé par le Parti dans la vaste majorité des institutions du pays. Sous la présidence Xi Jinping, la peur s’est fortement renforcée au sein de la population mais aussi et surtout au sein de l’élite politique, administrative et scientifique. Ce double niveau de peur a pesé sur la gestion initiale de l’épidémie à Wuhan et dans la province du Hubei.

Cela ne veut pas dire que les mécontentements ont disparu, mais il est risqué et matériellement complexe de s’exprimer. Le ressentiment envers Xi Jinping existe, notamment chez des cadres et ex-cadres du Parti – comme en attestent les propos de Cai Xia, ancienne enseignante de l’École du Parti, exclue le 17 août de l’organisation, qui vit désormais en exil. Toutefois, ce ressentiment demeure très largement contenu à l’intérieur du pays, où la peur prédomine et où les informations « non autorisées » circulent très mal. Bien souvent, les cas de dissidence connus à l’étranger ne le sont pas en Chine.

Pékin a renforcé son autorité à Hongkong en imposant une loi sur la sécurité qui limite l’autonomie et les libertés sur l’archipel. Comment analysez-vous la réaction de la communauté internationale ?

Il n’y a pas de « communauté internationale » unie à propos de Hongkong, mais deux groupes de pays qui soutiennent des positions diamétralement opposées. Au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, une motion soutenant la loi sur la sécurité nationale à Hongkong – sur proposition de Cuba – a reçu le soutien de 53 États (dont l’Iran, l’Arabie saoudite, la Corée du Nord, un grand nombre de pays africains). De leur côté, 27 pays ont dénoncé cette même loi (dont le Japon, la Grande-Bretagne, la France, un grand nombre d’autres pays européens).

Beaucoup de pays démocratiques sont encore sonnés par cette loi, la rapidité et la dureté avec laquelle elle est appliquée. Mais Pékin maintiendra sa position coûte que coûte sur un dossier qu’il considère ultraprioritaire, quel qu’en soit le prix, y compris en termes économique et financier (perte d’attractivité de la place financière de Hongkong, départs de siège d’entreprises étrangères) et en termes d’image. Cela ne veut pas dire qu’il est vain de réagir, mais il est nécessaire de définir une action stratégique au long cours, qui anticipe l’intransigeance de Pékin.

Les États-Unis de Donald Trump sont-ils les seuls à défier la Chine de Xi Jinping ?

L’élection présidentielle américaine ne devrait pas fondamentalement changer la politique de Washington vis-à-vis de la Chine : si Joe Biden est élu, les orientations de la politique américaine ne vont pas sensiblement évoluer. La Chine est perçue comme la première des menaces pour les États-Unis, autant chez les républicains que les démocrates, mais aussi par un nombre significatif de pays : la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada et d’autres encore, qui aujourd’hui réajustent leurs exigences vis-à-vis de Pékin.

La Chine sait que le monde est de plus en plus polarisé à son sujet, et tente une approche des relations internationales que l’on pourrait qualifier de « comptable ». Elle s’est efforcée ces dernières années d’élargir son cercle de pays dits « amis », disposés à soutenir ses positions les plus contestées (sur Hongkong, mais aussi le Xinjiang, la mer de Chine méridionale, etc.). La diplomatie de Pékin compte sur ces États, dont la liste recoupe souvent celle des pays dits « membres » des « nouvelles routes de la soie ». L’objectif est d’élargir au maximum ce « cercle d’amis » pour à terme marginaliser au maximum les États-Unis et les autres pays qui s’opposeraient aux positions de Pékin dans les enceintes multilatérales.

Propos recueillis par Pierre Tiessen

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

*Rouge vif, éd. de L’Observatoire, 2020

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda