Que connaît-on vraiment des sociétés du Sud ? Les savoirs sur le Sud ne sont-ils pas façonnés par la domination de la pensée du Nord ? C’est ce que pense Jacques Ould Aoudia qui publie SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud.

Dans votre ouvrage, vous défendez l’idée que nous avons une lecture biaisée de l’organisation et des dynamiques des sociétés du Sud.

Oui, la pensée que le Nord projette sur le Sud depuis que l’on parle de « développement », soit depuis 1945, reste empreinte de l’esprit de domination. Comprendre les sociétés du Sud comme des répliques défaillantes et pathologiques de celles du Nord conduit à voir ces sociétés du Sud à partir de leurs manques de démocratie, de routes, d’hôpitaux, etc. Cela déforme profondément la compréhension de la marche des sociétés du Sud.

Ces sociétés demeurent alors dans leur mystère : pourquoi les gens du Sud ne font-ils désespérément pas ce qu’on leur demande de faire, pour leur plus grand bien ? La marche vers la modernité, le développement, l’enrichissement, la santé, l’éducation ou encore la démocratie est tellement évidente !

Pensez-vous qu’on peut parler d’un échec de la pensée du développement et donc des politiques de développement qui en découlent ?

Il y a un échec du « développement » tel que pensé au Nord et appliqué au Sud. Les « bons élèves » –globalement les pays africains, arabes et latino-américains – qui ont suivi les prescriptions dominantes n’ont pas émergé. Tandis que les pays qui se sont arrachés au « sous-développement » – principalement les pays d’Asie de l’Est –) l’ont fait en suivant une démarche endogène, en empruntant des apports extérieurs, mais en gardant la maîtrise de leur trajectoire, erreurs comprises. De ce point de vue, la Chine a été la championne à la fois des erreurs (Grand Bond en avant, révolution culturelle…) et des redressements spectaculaires.

Vous dites que les sociétés du Sud évoluent selon des caractéristiques qui leur sont propres. Quelles sont-elles ?

Une des distinctions majeures entre sociétés du Sud et sociétés du Nord tient au fait qu’au Sud, le lien personnel a toujours une place éminente, tandis qu’au Nord, il a été remplacé par le droit impersonnel. Il est clair que le droit impersonnel conduit à plus d’efficacité dans la création de richesse et de puissance. C’est ce qui a permis au Nord de dominer le monde jusque-là.

Cette différence entre « sociétés de liens » et « sociétés de droit » est un élément clé pour comprendre par exemple, les processus électoraux, la création de confiance (sécurité, stabilité politique, création de richesse) ou les mécanismes de solidarité (chômage, maladie, vieillesse) au Sud. Les institutions formelles importées du Nord (souvent avec les soutiens financiers de l’aide) ont été investies par des imaginaires sociaux très différents de ceux qui ont sous-tendu leur création au Nord, d’où leur incapacité à répondre à leurs fonctions. Autrement formulé : par-delà leur similitude formelle, un tribunal, un appel d’offres, un contrat ou une élection ne fonctionnent pas de la même façon au Nord et au Sud. Je vous renvoie au livre pour des exemples sur ces questions cruciales.

Pourtant, vous vous basez beaucoup sur les travaux de penseurs du Nord comme K. Polanyi, G. Duby ou encore M. Weber pour faire votre analyse des sociétés du Sud.

Je suis conscient des difficultés d’appréhension du Sud avec les outils du Nord (concepts, langue). L’ouvrage s’en explique longuement et tente de contourner cette difficulté. Mes auteurs de référence sont du Nord, mais aussi du Sud. Je pense notamment à Panikkar, historien indien qui a écrit en 1953 une magistrale histoire de l’Asie dans ses rapports avec l’Europe, mais aussi aux travaux de Achille Mbembe et Felwine Sarr. Je revendique aussi de chercher aussi mes références dans la littérature (Mahfouz, Aswany, Mystry, Mo Yan, Pamuk, Laroui, Adichie, Miano…), que je ne considère pas comme une source mineure. Mais c’est vrai, je ne connais pas suffisamment les penseurs du Sud, notamment ceux qui écrivent aujourd’hui en Asie alors que le monde bascule.

J’ai utilisé dans cet ouvrage une bonne partie de mes travaux sur le lien entre institutions et développement. L’échec de la transposition de la « bonne gouvernance » dans les pays du Sud, qui a été la doxa dominante jusqu’à il y a peu, m’a ouvert les yeux : comment la Chine, avec une gouvernance déplorable selon les critères de la Banque mondiale arrive-t-elle à cette émergence ultrarapide ? L’émergence était donc ailleurs que dans la transposition au Sud des institutions du Nord.

Pour vous, le Nord doit changer de regard sur le Sud mais également sur lui-même. Pourquoi ?

Nous vivons aujourd’hui une double émergence qui fait basculer le monde. Non seulement l’émergence de pays du Sud qui s’invitent à la table à laquelle les pays du Nord écrivaient seuls les règles du jeu mondial. Mais aussi l’émergence de milliards de personnes qui ont acquis une voix avec l’éducation, l’urbanisation et l’accès au numérique. C’est une rupture anthropologique gigantesque, car cette émergence signe aussi celle de l’individu, qui, en tâtonnant, commence à s’affranchir des assignations antérieures. C’est un long processus que le numérique accélère, et qui débouchera sur des modernités qui ne seront pas la copie conforme de celle qui est installée au Nord.

Mais au Nord, la modernité est en question : « post-modernité », « modernité liquide », « modernité tardive »… les bases des sociétés du Nord sont questionnées, les sociétés sont déboussolées, les crispations identitaires se développent, le multilatéralisme se grippe. Les enjeux écologiques qui traversent Sud et Nord ajoutent à la difficulté. Un grand chantier s’ouvre donc aussi au Nord : réfléchir sur les ressorts profonds qui animent les sociétés dites développées qui sont en panne de vision. Puisse cet ouvrage contribuer, modestement, à cette réflexion.

« Ce qu’on peut faire de mieux au Nord, c’est soutenir le désir de changement de l’autre et accepter de travailler dans la réciprocité »
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Quid des bailleurs de fonds et des acteurs du développement ? Doivent-ils continuer à intervenir et comment ?

Les bailleurs sentent que le monde change. La Banque mondiale n’a plus de doctrine depuis l’éviction pitoyable de Paul Wolfowitz en 2007. Elle continue d’appliquer ses anciennes doctrines par inertie. L’Union européenne manque de vision et se réfugie dans l’hypertrophie des procédures.

Il y a pourtant de la place pour de nouvelles formes de solidarités, autour des enjeux écologiques qui concernent Sud et Nord. Mais aussi pour un accompagnement des changements décidés par le Sud, en comprenant que les coopérations d’État à État connaissent des limites, ce qui devrait laisser une place accrue aux collectivités locales, aux ONG…

Au fond, ce qu’on peut faire de mieux au Nord, c’est soutenir le désir de changement de l’autre et accepter de travailler dans la réciprocité. Plus facile à dire qu’à faire ! Mais on peut travailler collectivement dans ce sens en étant patients, car les plis antérieurs seront longs à effacer, et en acceptant d’avance d’être bousculés par les idées, les énergies, les créativités des autres. Comptons sur les jeunes du Nord et du Sud pour accélérer ces mutations nécessaires.

 

Vous pouvez consulter le site de l’auteur www.jacques-ould-aoudia.net

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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