Pour Jean-Michel Séverino, ancien directeur de l’Agence française de développement, le concept de biens communs permet d’envisager la contribution des entreprises à l’intérêt général sous un nouveau jour, loin d’une vision binaire du monde.

A l’occasion de son 75ème anniversaire, l’AFD a organisé en décembre 2016 à Paris la 12ème édition de sa conférence internationale sur le développement intitulée « Communs et dynamiques de développement ».

Retrouver la synthèse multimédia de cette conférence ici

La réflexion autour des biens communs reste influencée par une vision binaire du monde, partagée entre les acteurs à but lucratif (entreprises, banques, fonds d’investissement) qui ne seraient à la recherche que de la maximisation de leur profit et les autres (Etats, collectivités locales, ONG, fondations…) qui ne rechercheraient que l’intérêt collectif. Pourtant, de nombreuses causes d’intérêt général sont prises en charges par des initiatives privées comme l’explique Jean-Michel Séverino, ancien vice-président de la Banque mondiale pour l’Asie, directeur général de l’Agence française de développement (AFD) de 2001 à 2010, et actuel gérant de la société de gestion de fonds Investisseurs et Partenaires (I&P Conseil), dédiée aux PME d’Afrique subsaharienne.

 

Dans quelle mesure le concept des communs permet-il de pallier certaines limites de l’administration publique des biens ?

Le concept des communs permet surtout de sortir de la dichotomie entre biens publics et privés, selon laquelle on aurait d’un côté les acteurs publics – fonctionnaires et hommes politiques qui incarneraient l’intérêt général – et de l’autre des opérateurs privés voués à des activités exclusivement lucratives. Or, dans les faits, les deux sphères sont enchevêtrées. Tout acteur et toute action génère des externalités, c’est-à-dire des effets non souhaités, positifs ou négatifs, qui ont des impacts aussi bien sur la sphère publique que privée. Une entreprise qui forme des gens ne leur permet pas seulement d’accéder à un savoir (qui relève plus de la sphère publique en France). Elle le transmet aussi indirectement à leurs descendants par le biais du capital social. On peut là parler d’externalité positive. Inversement, une entreprise peut fabriquer un très bon produit, mais si elle pollue et détruit la santé de ses salariés, elle a une externalité négative (la santé qui relève généralement aussi des politiques publiques).

 

 

Beaucoup d’entreprises sont conscientes de la nature des externalités liées à leurs missions comme à la manière de les conduire. C’est en particulier, mais pas uniquement, le cas des très grandes entreprises multinationales. Leur sensibilité à ces questions a été démultipliée durant les trente dernières années. Lorsque le groupe Danone met en place un fonds d’investissement (le Fonds Livelihoods) destiné à traiter des ressources naturelles et de la biodiversité avec d’autres grandes entreprises comme Unilever et Schneider, il le fait pour deux raisons principales : d’une part, ces questions ont un impact sur sa propre chaîne de production agroalimentaire ; d’autre part, il considère que l’action publique internationale ne s’empare pas suffisamment de ces sujets. Ce groupe d’entreprises se trouve donc poussé à agir pour pallier une déficience publique.


Qu’apporte l’idée d’externalités dans la réflexion sur les communs ?

Le concept de commun est lui-même assez générique. Il porte sur tout ce que nous partageons, en bien ou en mal. Prenons un cas très concret : si vous produisez des bonbons dans un pays en développement à partir de sucres importés, vous créez de l’emploi formel et donnez à vos salariés un statut qui leur donne accès à une fiche de paie, donc à du crédit pour se loger. Il s’agit d’une externalité positive importante. En parallèle, votre entreprise crée des problèmes de diabète et contribue à la dégradation de la balance commerciale du pays en important du sucre. De plus en plus, ces impacts vont être mesurés par des méthodes fiables de calcul, relevant des méthodologies connues de la politique économique.

L’approche en termes d’externalités peut permettre aux entreprises d’avoir une vision moins partielle et court-termiste de leurs impacts, plus globale et surtout plus durable.

Cette approche renvoie ainsi à une appréhension plus éthique de l’économie où la responsabilité de chacun et de chaque entreprise est convoquée, évoquant ainsi un monde plus ouvert, plus constructif, plus participatif, plus généreux et plus efficace. Un monde où le développement sera le produit de l’optimisation des externalités nettes générées par chaque activité et dont le moteur peut se trouver aussi bien dans l’intérêt bien compris de chacun comme dans des motivations d’altruisme dont chacun peut être dépositaire.

 

Des PDG de grandes entreprises comme Safaricom au Kenya, disent ne pas rechercher le profit mais vouloir transformer la vie de leurs clients. Le secteur privé doit-il prendre en charge des missions de service public ?

Les entreprises ont souvent contribué à l’intérêt général, y compris sur nos marchés européens. On ne peut pas faire l’histoire de la protection sociale en France sans examiner l’implication des industriels dans le logement et l’assurance maladie. Nos systèmes publics ont couronné un siècle d’évolutions largement entamées par le patronat, en raison de revendications ouvrières et faute de services publics, pour faire face à l’absentéisme des ouvriers. La santé des salariés reste un sujet corporate à court terme, un sujet de compte d’exploitation crucial.

Ces actions relèvent de la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et l’on peut toujours soupçonner une entreprise de faire du social washing comme certaines font du green washing. Il n’empêche : beaucoup d’entreprises dépendent des ressources naturelles et elles sont de plus en plus nombreuses à réaliser que leur survie à long terme dépend de leur bonne gestion. Elles cherchent ainsi à influer sur les politiques publiques ou se livrent à des activités ayant un impact sur la gestion de ces ressources.

 


Le secteur privé peut ainsi être un moteur du « faire commun » selon vous. Qu’est ce que cela implique pour les acteurs du développement ?

Cela invite à chercher des partenariats nouveaux et innovants, dans l’objectif d’utiliser les entreprises (leurs réseaux, leurs savoir-faire…) pour atteindre des objectifs de politique publique. En partenariat avec l’UNESCO, la fondation L’Oréal, fabriquant de cosmétiques, a ainsi exploité l’une de ses externalités positives les plus importantes – l’espace social que sont les salons de coiffure – pour engager une action très efficace en matière de lutte contre le Sida en fournissant des kits de formation aux coiffeurs pour propager une compréhension de l’endémie et parler des comportements sexuels. L’image de L’Oréal s’en trouve renforcée aux yeux de toute une série d’acteurs. Et la lutte contrer le Sida progresse. N’oublions pas qu’une entreprise, ce sont des clients, des fournisseurs et des salariés – soit énormément de monde qui peut utiliser ce réseau pour vendre ou promouvoir des solutions d’intérêt général.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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